LOGINElle essuie ses larmes d'un geste brusque.— Mais en venant ici, en parlant avec ma mère, j'ai compris une chose. Je ne plie pas. J'ai tenu bon jusqu'ici. J'ai survécu à tout. À la buanderie, à la gifle, au bannissement, aux insultes. Je suis plus forte que je ne le croyais.Elle fait un pas vers moi. Puis un autre.— Et puis j'ai pensé à ta voix. À tes yeux. À tes mains. J'ai pensé à ce moment, dans la chaumière, quand tu t'es agenouillé devant moi pour me demander pardon. J'ai pensé à la façon dont tu me regardes le matin, quand tu crois que je dors. J'ai pensé à ton rire, ce rire si rare, si précieux, que je voudrais mettre dans une boîte pour l'écouter les jours de tristesse.Elle pose sa main sur ma joue. Ses doigts sont
Sa voix est neutre. Ni contente, ni fâchée. Juste neutre.— Je t'ai cherchée partout, dis-je. J'ai cru que tu étais partie avec Thibault.— Tu as cru quoi ?— Que tu avais fui avec lui. Il attendait devant la grille, avec deux chevaux. Une servante l'a vu.— Et tu as pensé que j'étais partie ?— Oui. J'ai pensé que tu en avais assez. Assez de moi, de mes colères, de mes silences. J'ai pensé que tu avais choisi la légèreté.Elle sourit. Un petit sourire triste.— J'étais devant la grille. J'ai vu Thibault. Il m'a proposé de partir avec lui.— Et alors ?— J'ai dit non.Je ferme les yeux. Le soulagement, encore
Elle tousse, un bruit rauque, profond. Je lui tends une tasse d'eau, elle boit, s'essuie les lèvres. — Tu sais comment ton père m'a aimée ? dit-elle. — Tu ne m'en as jamais parlé. — Il m'a aimée passionnément, follement, éperdument. Il m'a promis la lune et les étoiles. Il m'a fait trois enfants. Et puis il est parti, un matin, sans se retourner. Il disait qu'il m'aimait trop, que l'amour lui faisait peur, qu'il ne méritait pas d'être heureux. — Je ne savais pas. — Les hommes qui ne savent pas aimer sans souffrir, ma fille, ils finissent toujours par partir. Ou par vous faire partir. Je serre les poings. — Alistair n'est pas comme ça. — Non ? — Il est revenu me chercher. Il s'est agenouillé devant moi. Il a pleuré. — Et puis il s'est éloigné. Il a douté. Il t'a tra
Camille Je ne dors pas de la nuit. Allongée dans mon lit trop grand, les yeux fixés sur les rideaux de velours vert, je tourne et retourne la question dans ma tête. L'aube approche, et avec elle, l'heure du choix. Thibault sera devant la grille. Avec deux chevaux. Si j'y vais, tout change. Je quitte Alistair, le château, cette vie à peine commencée. Je deviens une autre femme, dans un autre monde, avec un autre homme. Si je n'y vais pas, je reste. Avec tout ce que ça implique. Les silences, les doutes, les fantômes. Mais aussi l'amour, ce feu qui me dévore, cette main qui serre la mienne dans le noir, cette voix qui dit "je t'aime" comme une prière. À l'aube, je me lève. Je m'habille sans bruit, une robe simple, celle que je portais à la chaumière. Je prends un manteau, des bottes, une bourse avec quelques pièces.
Camille Le lendemain, Thibault revient. Je suis dans la roseraie, enfin dégagée des neiges, à regarder les premières pousses pointer sous la terre noire. Le printemps arrive doucement, timide, comme s'il n'osait pas s'installer. L'air est encore froid, mais il y a quelque chose de nouveau dedans. Une promesse. Un espoir. J'entends les sabots avant de le voir. Il entre dans la cour au trot, met pied à terre, confie son cheval au palefrenier. Il me voit et s'approche, son éternel sourire aux lèvres. — Camille. — Thibault. Vous êtes rentré. — Le notaire est arrêté. Le médecin complice aussi. Ils passeront devant le tribunal le mois prochain. Mon oncle n'aura même pas à témoigner. — C'est une bonne nouvelle. — Oui. Mais ce n'est pas pour ça que je suis venu. Il s'assied sur le banc de pierre à côté de mo
Il sursaute. — Camille. Je ne t'ai pas entendue. — Je peux entrer ? — Bien sûr. Je m'assois en face de lui. Il y a des cernes sous ses yeux, des rides que je n'avais pas remarquées avant. Il a l'air vieux. Plus vieux que son âge. Plus vieux que le monde. — Il faut qu'on parle, dis-je. — De quoi ? — De nous. De toi. De ce qui se passe. — Il ne se passe rien. — Tu mens. Tu mens tout le temps depuis une semaine. Tu t'éloignes. Tu m'évites. Tu ne me touches plus. Il baisse les yeux. — J'ai beaucoup de travail. — Ce n'est pas le travail. C'est autre chose. Dis-moi la vérité. Il se tait longtemps. Le feu crépite. La pluie tambourine contre les carreaux. Enf







