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CHAPITRE 5 : Le retour à la cuisine

Author: Darkness
last update publish date: 2026-03-13 23:55:43

Camille

Je descends les escaliers comme une somnambule.

Mes jambes tremblent à chaque marche. L'odeur de lui est partout sur moi , sur ma peau, dans mes cheveux, sur ma robe trempée que j'ai remise tant bien que mal. Je sens son sexe au bout de mes doigts, la texture, la chaleur. Je sens ma propre humidité entre mes cuisses, la preuve de ce que j'ai fait dans le couloir.

La honte. Le désir. La confusion.

Tout se mélange dans ma tête.

Quand j'arrive aux cuisines, la lumière est encore allumée. Margot est là, assise devant la grande table, une chopine de vin devant elle. Elle me regarde entrer, et son visage se ferme.

— Approche, dit-elle.

J'obéis. Je me tiens devant elle, grelottante dans ma robe mouillée, mes cruches vides à la main.

— Enlève ça.

— Quoi ?

— Ta robe. Enlève ça, tu vas attraper la mort.

Elle se lève, va chercher une couverture dans la réserve. Pendant ce temps, je dénoue ma robe avec des doigts engourdis. Elle tombe à mes pieds dans un bruit de flaque. Je suis nue devant Margot, nue comme au premier jour, et je grelotte.

— Viens là.

Elle m'enveloppe dans la couverture, me fait asseoir devant la table. Elle pose une chopine de vin devant moi, chaude, épicée.

— Bois.

Je bois. Le liquide brûle ma gorge, réchauffe mon ventre.

— Maintenant, raconte.

— Raconter quoi ?

— Ne joue pas à ça avec moi, Camille. Je t'ai vue grandir. Je connais ta mère depuis avant ta naissance. Alors raconte.

Je regarde mes mains serrées autour de la chopine. Mes doigts rouges, abîmés. Les doigts qui l'ont touché.

— Il m'a demandé de le laver, dis-je. Dans le bain. Il m'a fait entrer dans l'eau avec lui.

Margot ferme les yeux. Une douleur passe sur son visage, vite réprimée.

— Et après ?

— Je l'ai lavé. Son dos, son torse. Et puis...

Ma voix s'étrangle.

— Et puis il m'a demandé de le toucher. Là. En bas.

— Et tu l'as fait.

— Oui.

— Et toi ? Il t'a touchée ?

— Non. Il a dit... il a dit pas ce soir. Pas comme ça. Pas la première fois.

Margot se lève, fait les cent pas devant la cheminée. Ses mains s'ouvrent et se ferment.

— Écoute-moi bien, petite. Cet homme, c'est un puits sans fond. Il a aimé une femme, il l'a perdue  ou tuée, on ne saura jamais  et depuis, il cherche à combler le vide. Avec le vin. Avec la solitude. Avec les servantes qu'il fait monter.

— Marie.

— Oui, Marie. Et deux autres avant elle. Elles montaient, elles redescendaient changées, et quelques semaines plus tard elles partaient. Sans un mot. Sans un regard en arrière.

— Pourquoi ?

— Parce qu'il prend tout, Camille. Pas seulement le corps. L'âme. Il aspire la lumière des gens jusqu'à ce qu'il ne reste plus que l'ombre. Et quand l'ombre est trop lourde, il les laisse partir.

Je bois une gorgée de vin. Les mots de Margot tournent dans ma tête, mais ils n'arrivent pas à atteindre l'endroit où je sens encore sa peau sous mes doigts.

— Je ne peux pas refuser d'y aller, dis-je. Le majordome a dit...

— Le majordome, je m'en charge. Demain, tu restes ici. Tu épluches les légumes. Tu ne montes pas.

— Et si le Seigneur demande pourquoi ?

— Il demandera, et je répondrai. Je dirai que tu es malade. Que tu as tes règles. Que tu es morte, s'il le faut.

Margot s'assoit en face de moi, prend mes mains dans les siennes.

— Tu es une bonne fille, Camille. Tu as ta mère à charge. Tu mérites mieux que de finir comme les autres, vidée de toi-même dans un fossé quelque part.

— Vous croyez qu'il les a tuées ?

— Je crois qu'il les a vidées. C'est pire.

Nous restons silencieuses un long moment. Le feu crépite. Le vin refroidit dans ma chopine.

— Il a dit qu'il me voulait demain, murmuré-je. Pour finir ce que j'ai commencé.

Margot serre mes mains plus fort.

— Tu n'iras pas.

— Mais...

— Tu n'iras pas, Camille. Je te l'interdis.

Elle se lève, range ma chopine, prend ma robe mouillée et la met à sécher devant le feu.

— Tu dormiras ici ce soir. Près du four, il fait chaud. Demain matin, tu iras voir ta mère, et tu resteras avec elle quelques jours. Le temps que le Seigneur trouve une autre fille à tourmenter.

— Et s'il ne trouve pas ?

Margot se retourne, me regarde avec une tendresse douloureuse.

— Il trouvera. Ils trouvent toujours

Je dors mal cette nuit-là.

Allongée près du four, enroulée dans la couverture, je ferme les yeux et je le vois. Ses yeux gris. Sa bouche qui gémissait. Son sexe dans ma main.

Je touche l'endroit entre mes cuisses, encore une fois. Il est sensible, gonflé, réclamant. Mais ce n'est pas assez, mes doigts ne sont pas les siens, et je reste là, insatisfaite, le corps brûlant, l'esprit tourmenté.

Il a dit qu'il me voulait demain.

Il a dit qu'on finirait ce qu'on avait commencé.

Et Margot me dit de fuir.

Je regarde le plafond enfumé de la cuisine. Je pense à ma mère, malade dans son lit. Je pense à notre chaumière, au froid, à la faim. Je pense à ce que Margot a dit — l'argent, la sécurité, tout ce que le Seigneur pourrait me donner si je devenais sa favorite.

Mais je pense aussi à Marie. Au regard vide. À la fuite.

Que choisir ?

La sécurité du vide, ou le risque de la plénitude ?

Je ne sais pas. Je ne sais plus rien. Tout ce que je sais, c'est que ma main sent encore lui, que mon corps réclame encore lui, que malgré tout ce que Margot a dit, malgré la peur, malgré la raison , je veux remonter.

Je veux finir ce qu'on a commencé.

Le lendemain matin, Margot me réveille aux aurores.

— Lève-toi, dit-elle. Va chez ta mère. Restes-y.

Je me lève, je m'habille , ma robe est sèche, elle sent le feu et la fumée. Je prends un quignon de pain, un peu de fromage. Je passe devant la porte qui mène aux étages sans la regarder.

— Camille.

Je me retourne. Margot est devant le four, les bras croisés.

— Ne reviens pas trop vite.

Je sors.

Dehors, l'air est froid. Le village est encore endormi. Je marche vite, les pieds dans la boue, le pain serré contre ma poitrine.

Je marche vers ma mère. Vers la raison. Vers la sécurité.

Mais dans ma tête, je suis encore dans l'eau chaude, ses mains sur les miennes, sa voix qui murmure :

— Demain, Camille. Demain.

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