Share

Chapitre 5

Author: Mila Cerise
Aurore souriait doucement en levant les yeux vers eux.

« Madame Delmas a du cran. Ce soir, autour de cette table, ce sont tous des investisseurs réputés de Rivonne. Vous portez un verre à chacun, et pour le contrat, tout deviendra beaucoup plus simple. »

Aurore est restée figée un court instant. Puis elle a serré les dents et a pris le verre.

Elle a commencé à trinquer, l'un après l'autre.

Un verre. Puis un autre. Son estomac s'est mis à se soulever, sa vision s'est troublée peu à peu.

Lorsqu'elle a levé le neuvième verre et a regardé l'homme dissimulé dans l'ombre, une hésitation l'a traversée.

« Vous attendez quoi ? Le contrat, vous le voulez ou non ? »

Victor s'est penché vers elle, son haleine alcoolisée lui frappant le visage.

Un profond dégoût lui est monté à la gorge.

Aurore s'est raidi d'un coup. Elle a voulu se décaler, mais quelqu'un l'a heurtée légèrement au bras.

Le choc n'était pas violent. Pourtant, sa main tenant le verre a dévié brusquement. Le vin rouge, plein à ras bord, s'est déversé droit le long du col de Victor.

« Aurore Delmas ! Vous êtes devenue folle ?! »

Elle a lancé un regard féroce vers le responsable. L'homme, lui, était resté affalé sur son siège, nonchalant, comme s'il n'était pas concerné.

Il ne semblait pas accorder la moindre importance à sa gêne.

« Désolée, Monsieur Lemaître. C'est lui qui m'a percutée. »

« Arrêtez de dire n'importe quoi ! Vous cherchez clairement à refuser toute coopération. Dégagez. Cette affaire s'arrête ici ! »

De toute façon, Aurore n'avait jamais vraiment compté sur Victor.

Elle a tourné la tête vers l'homme dans l'ombre.

« Et vous, vous êtes qui exactement ? On a un problème ? »

Cette question a figé instantanément le salon privé.

C'était Monsieur Muller. Comment osait-elle lui parler ainsi ?

Tous les regards se sont tournés vers l'angle sombre de la pièce.

L'homme portait un costume noir à la coupe impeccable. Ses longues jambes étaient croisées. Entre ses doigts, une cigarette non allumée. Le profil de son visage dessinait des lignes froides et nettes.

Après les paroles d'Aurore, il a lentement levé les yeux. Son regard sombre a balayé l'assemblée. Ses lèvres fines se sont entrouvertes.

« Étienne Muller. »

Le cœur d'Aurore a tressailli. Ce nom lui semblait familier.

En une fraction de seconde, tout s'est éclairé. Le second fils des Muller, récemment retrouvé. Dans le milieu, il passait pour un noceur notoire. Les femmes défilaient autour de lui, plus vite qu'on ne changeait de chemise, et dans sa manière d'agir transparaissait une brutalité difficile à cerner.

Sa colère ne s'est pourtant pas dissipée. Elle lançait à Victor :

« Vous voyez bien. Il l'a reconnu lui-même. Chacun répond de ses actes. Votre costume, qu'il le rembourse. »

Faire payer Étienne Muller.

Il fallait vraiment avoir perdu tout sens de la survie.

Victor s'est empressé de s'essuyer le visage avec des mouchoirs.

« Non, non, inutile... comment oserais-je vous en vouloir ? »

Puis il s'est retourné pour foudroyer Aurore du regard.

« Vous attendez quoi encore ? Excusez-vous auprès de Monsieur Muller, tout de suite ! »

Aurore a laissé échapper un ricanement. Elle n'a pas tenu compte des réprimandes et s'est avancée droit vers Étienne, la main tendue.

« Enchantée. Aurore Delmas. Responsable du Groupe Delmas. »

Étienne a levé lentement les yeux. Son regard a glissé lentement sur son visage, sans aucune retenue, chargé d'évaluation et d'une désinvolture provocante.

« Directrice... ou hôtesse ? »

« Monsieur Muller plaisante ! »

Victor s'est empressé d'intervenir. « Voici Madame Delmas, la dirigeante du Groupe Delmas. Elle est venue me parler d'un projet d'investissement. »

Tout en parlant, il a lancé un regard appuyé à Aurore, lui faisant signe de céder au plus vite.

Aurore semblait n'avoir peur de rien. Victor n'a donc eu d'autre choix que de lever son verre et de le tendre respectueusement devant Étienne.

« Monsieur Muller, permettez-moi de vous porter un toast. Ce petit incident, je vous en prie, n'y attachez pas trop d'importance. »

Étienne n'a même pas levé les yeux. Ses doigts ont continué à effleurer distraitement le corps de la cigarette, avec une indifférence totale.

Victor s'est heurté à un mur. Son visage s'est crispé, incapable de masquer son malaise. Il s'est aussitôt retourné pour déverser sa colère sur Aurore.

« Madame Delmas, vous êtes aveugle ou quoi ? Vous n'avez pas vu que vous avez gâché l'humeur de Monsieur Muller ? Venez tout de suite lui présenter vos excuses ! »

Aurore savait parfaitement à qui elle avait affaire. Le poids d'Étienne dépassait de loin celui de Victor.

Elle a sorti le contrat de son sac et l'a présenté à deux mains devant lui.

« Monsieur Muller, voici le contrat du projet de plateforme d'IA du Groupe Delmas. La technologie comme les perspectives de marché sont solides. Vous pouvez y jeter un œil. »

Étienne est resté affalé sur son siège, toujours aussi nonchalant.

« Madame Delmas, vous n'auriez pas perdu la tête ? »

Un ricanement a fusé.

« Vous croyez vraiment qu'un homme de son rang va discuter d'un projet avec vous ? »

« Exactement. Regardez-vous un peu avant de venir vous ridiculiser ici. »

Aurore n'a rien laissé paraître. Elle a simplement tourné le regard vers Victor et les autres hommes présents, un soupçon de naïveté dans la voix.

« Pourtant, Monsieur Lemaître, vous et ces messieurs pouviez discuter du projet avec moi à l'instant. Pourquoi Monsieur Muller ne le pourrait-il pas ? À moins que son jugement et ses compétences ne soient inférieurs aux vôtres ? »

Quelle idiote.

Victor a juré intérieurement, regrettant déjà de l'avoir amenée ici.

« Monsieur Lemaître, qu'en dites-vous ? »

« Monsieur Muller, ce n'est pas ce que je voulais dire ! Comment pourrions-nous nous comparer à vous... »

Aurore a de nouveau tendu le contrat.

« Vous voyez, même Monsieur Lemaître reconnaît ne pas être à votre hauteur. Vous êtes sûr de ne pas vouloir regarder ? »

Étienne a balayé la couverture du contrat d'un regard rapide, avant de répondre d'un ton glacé :

« Je ne fais jamais affaire avec des inconnus. »

« Vraiment ? »

Aurore a levé un sourcil, une pointe d'ironie à peine dissimulée dans la voix.

« J'ai pourtant entendu dire que, chez les Muller, c'est l'aîné, Alexandre Muller, qui a toujours le dernier mot. À croire que les rumeurs ne sortent pas de nulle part. »

Le regard d'Étienne s'est instantanément assombri.

Il a levé la main d'un geste brusque et a attrapé le poignet d'Aurore. La pression a été si forte qu'elle a cru sentir ses os céder.

Déstabilisée, elle est tombée droit contre lui. Son souffle s'est refermé sur elle, puissant, écrasant, mêlé d'une légère odeur de tabac et de cèdre.

Dangereux.

Et terriblement séduisant.

« La provocation ne fonctionne pas avec moi. »

Étienne s'est penché vers elle, son regard s'est arrêté sur le lobe de son oreille rougi, une chaleur ambiguë flottant dans sa voix.

« À part les charmes féminins, rien ne m'achète. »

Il a levé la main et a saisi doucement son menton, le relevant lentement. Dans ses yeux ne brillait qu'une moquerie assumée.

« Monsieur Muller a le sens de l'humour. »

« Puisque vous savez que je plaisante, dégagez. »

Sa voix s'est soudain glacée. Il a relâché son poignet et l'a repoussée d'un geste brusque.

Aurore a ajusté ses vêtements et a ramassé le contrat tombé au sol.

Contrairement à ce que Victor attendait, elle ne s'est pas enfuie, humiliée. Au contraire, elle a sorti sa carte de visite et s'est avancée vers Étienne avec un sourire tranquille.

Elle l'a regardé deux secondes. Puis elle a glissé la carte dans le col de sa chemise.

« Monsieur Muller, une collaboration repose sur un bénéfice mutuel. Le projet du Groupe Delmas a un réel potentiel. »

Elle s'est penchée vers son oreille et a baissé légèrement la voix.

« J'attendrai que vous veniez me chercher. »

Elle a ensuite pivoté, le dos parfaitement droit, et a quitté le salon privé sans un regard pour les autres.

Étienne a levé la main et a effleuré la carte coincée à son col. Un parfum léger de gardénia semblait encore s'y attarder.

Il a fixé la porte par laquelle elle venait de sortir. Dans ses yeux noirs est apparue, pour la première fois, une lueur plus profonde. Ses doigts ont lentement caressé le bord de la carte, pensif.
Continue to read this book for free
Scan code to download App

Latest chapter

  • Je me remarie, et alors ?   Chapitre 30

    « Étienne n'est pas seulement calculateur, il est complètement dérangé ! »Aurore avait fini par céder sous l'insistance de Chloé. Les mots lui avaient échappé.Sans même parler de cette histoire de « tarif », rien que le fait de lui demander de devenir sa maîtresse pendant trois mois. Quel homme sain d'esprit proposait une chose pareille ?Bam.La porte du salon privé a été brutalement poussée. Une silhouette élancée s'est découpée dans l'embrasure.Costume impeccable, épaules droites, posture souveraine. À contre-jour, son profil semblait sculpté par la lumière. Ses yeux sombres se sont levés, précis, et se sont posés directement sur Aurore.Le souffle d'Aurore s'est coupé. Ses yeux se sont arrondis, incrédules, rivés sur Étienne.« Madame Delmas, de quoi parliez-vous donc ? On dirait que vous vous amusez beaucoup. »Sa voix grave vibrait d'une douceur magnétique.Dans les oreilles d'Aurore, cela sonnait comme une condamnation. Une vague glacée lui a parcouru la nuque.Y ava

  • Je me remarie, et alors ?   Chapitre 29

    Elle a bu trop vite. L'alcool lui a brûlé la gorge et elle s'est mise à tousser malgré elle.Chloé lui a aussitôt tapoté le dos.« Qu'est-ce qui t'arrive ? On dirait que tu fais face à un ennemi invisible. C'est qui, ce type ? Tu ne peux quand même pas me le cacher ? »Aurore lui a lancé un regard. Elle a pris le temps de respirer, de rassembler ses idées. Puis, les dents serrées, elle a fini par tout raconter à propos d'Étienne.« Étienne Muller ? Tu parles bien de celui des Muller ? »Aurore a cligné des yeux, surprise. Elle ne s'attendait pas à ce que Chloé, d'ordinaire peu intéressée par le monde des affaires, connaisse ce nom.Chloé a rectifié d'un ton un peu trop rapide :« Je... je vais parfois à des événements professionnels. J'ai déjà entendu son nom. »Elle a enchaîné aussitôt :« Tu dis que vous vous êtes rencontrés au Cercle Azalée ? »Aurore a hoché la tête.« J'ai entendu qu'il n'y a pas longtemps, un certain Monsieur Lemaître s'est fait briser un bras. Ça s'est

  • Je me remarie, et alors ?   Chapitre 28

    Dans le salon privé, Chloé a écouté Aurore raconter ses dernières mésaventures. Plus elle parlait, plus les yeux de Chloé s'écarquillaient.« Franchement, ta vie est plus dramatique que les scénarios que je tourne ! » a-t-elle lâché, la voix montée d'un cran, mi-amusée, mi-fâchée. « Un truc pareil, et tu me le dis seulement maintenant ? »Aurore a levé son verre et l'a vidé d'un trait. L'alcool brûlait sa bouche, descendait dans sa gorge comme une traînée de feu. Une pointe d'agacement lui serrait la poitrine.« C'est terminé. »« Terminé ? » Chloé lui a lancé un regard en coin. Elles se connaissaient depuis trop longtemps pour se mentir. Aurore aimait fort, détestait net et elle ne supportait jamais la moindre trahison.« Ça ne peut pas être terminé. » Chloé a attrapé son téléphone d'un geste vif. « Je contacte des journalistes, je démonte Romain pièce par pièce. On va le mettre à nu devant tout le monde. Je veux voir comment il ose encore s'afficher avec cette fille après ça. »

  • Je me remarie, et alors ?   Chapitre 27

    Aurore a senti son souffle se couper. Son cœur s'est contracté brutalement. L'atmosphère devenait étrange, trop dense. Elle avait besoin d'air.« Monsieur Muller, je veux descendre. »Sa main a tâtonné vers la poignée. Mais ses doigts ont été saisis. Une traction ferme l'a attirée en avant. Son corps a basculé sans qu'elle puisse se retenir.Et avant même qu'elle ne comprenne, les lèvres froides d'Étienne se sont posées sur les siennes.Ses yeux se sont écarquillés. Son esprit s'est vidé d'un coup. Elle n'a même pas pensé à résister.Le baiser était chaud, lent, maîtrisé. Envahissant, mais retenu. Il avançait, prenait, imposait son rythme et pourtant, il y avait dans ce contact une douceur presque précautionneuse, comme s'il craignait de la briser.Étienne a rouvert ses yeux sombres, l'a vue figée, encore perdue, un sourire discret au coin des lèvres, puis il a glissé sa main derrière sa nuque et a approfondi le baiser.Aurore a eu l'impression qu'une décharge traversait tout so

  • Je me remarie, et alors ?   Chapitre 26

    « Combien ? »Aurore a haussé légèrement les sourcils.Elle avait posé la question presque pour voir. L'homme en face d'elle, ce n'était pas n'importe qui. On ne croisait pas Étienne Muller tous les jours et encore moins derrière un volant, à jouer les chauffeurs privés.Vu la tête de Camille, l'affaire n'allait sûrement pas s'arrêter là. Aurore craignait de la voir rôder à l'hôpital pour lui barrer la route.Si Étienne refusait de la ramener, elle n'aurait plus qu'à filer discrètement par une porte secondaire.Perdue dans ses calculs, elle a entendu sa voix grave près de son oreille.« Madame Delmas, on y va ? »Elle a levé les yeux. Étienne lui faisait un geste élégant de la main, l'invitant à passer.Elle a hésité une seconde, puis est sortie.Il marchait juste derrière elle. À l'entrée, il a ouvert la portière, puis s'est tourné vers elle, le sourire ambigu.Ses yeux légèrement plissés lui donnaient des airs de renard satisfait.Il y avait quelque chose dans ce regard. Qu

  • Je me remarie, et alors ?   Chapitre 25

    Le regard glacé posé sur Camille, Aurore a laissé échapper un rire bref, presque incrédule.« Alors Romain a déjà un enfant avec quelqu'un d'autre. Comment vous appelez ça, au juste ? »Camille a ricané, sans la moindre gêne.« Parce que toi, tu n'es même pas capable d'en avoir un. On ne va quand même pas laisser la famille s'éteindre pour toi, si ? Si tu ne peux pas donner d'enfant, tu voudrais aussi empêcher les autres d'en avoir ? Une femme infertile, tu crois vraiment que tu as encore ta place à côté de mon frère ? »Elle parlait avec un aplomb révoltant.Pour Aurore, ces paroles ont été un choc brutal.Ils venaient de trouver l'excuse parfaite pour justifier tout ce que Romain avait fait.Toutes ces années à vouloir un enfant, les piqûres, les traitements, la fatigue accumulée sans jamais se plaindre…Et au final, aux yeux de cette famille, elle ne valait rien de plus qu'un fardeau inutile.Le visage d'Aurore a légèrement pâli. Ses doigts se sont repliés sur eux-mêmes.Ca

More Chapters
Explore and read good novels for free
Free access to a vast number of good novels on GoodNovel app. Download the books you like and read anywhere & anytime.
Read books for free on the app
SCAN CODE TO READ ON APP
DMCA.com Protection Status