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Chapitre 6 : Le Puits et l’Averse 1

Author: Eternel
last update publish date: 2025-12-04 23:09:12

Chiara

Les jours qui suivent sont un long supplice de soie et de silence. Je suis un automate poli, répondant avec justesse aux attentions d’Alessandro, souriant aux invités de ma mère, brodant des étoffes sans voir les motifs. Mais sous la surface, je suis un volcan de nerfs à vif. Chaque instant est habité par le souvenir du jardin, par le son de son nom, Matteo, par la brûlure de son regard dans la nuit.

Je le cherche partout. Dans la foule du marché de Rialto, parmi les gondoliers sur le Grand Canal, dans l’ombre des églises que je visite avec ma mère. Rien. Il s’est évaporé, comme un rêve trop intense. Le doute commence à me ronger. Était-ce réel ? Une hallucination née du désespoir ? La honte me submerge alors, suivie d’une douleur si aiguë que j’en ai le souffle coupé.

Alessandro est plus présent que jamais. Ses visites au palais Falier se font quotidiennes. Il parle de notre future demeure, des travaux, des réceptions. Sa voix, son assurance, l’odeur de son parfum d’ambre et de cuir… tout en lui m’oppresse. Sa main, lorsqu’il la pose sur la mienne, me fait frémir comme au contact d’une bête froide. Un soir, sous le prétexte de m’apprendre à signer un document hypothécaire, il m’enferme dans la bibliothèque. Son corps se rapproche, trop près. Son haleine, chargée de vin, effleure ma tempe.

— Bientôt, Chiara, murmure-t-il d’une voix basse qui veut être sensuelle. Bientôt, nous n’aurons plus besoin de ces chaperons ridicules. Vous verrez, je saurai vous faire oublier vos airs mélancoliques.

Son doigt effleure ma nuque. Un dégoût viscéral, animal, se soulève en moi. Je me fige, paralysée par la peur et le protocole. C’est à ce moment-là, alors que son visage se rapproche encore, que mes yeux, éperdus, se posent sur la fenêtre.

De l’autre côté de la vitre, dans la rue sombre, un homme est debout sous la pluie fine qui commence à tomber. Il ne porte pas de chapeau. L’eau ruisselle sur ses cheveux sombres, sur ses épaules vêtues d’un manteau trop mince. C’est lui.

Matteo.

Nos regards se verrouillent à travers la vitre, l’espace confiné de la bibliothèque et la pluie qui zèbre la nuit. Je vois la tension dans sa mâchoire, la rage sombre qui durcit ses traits. Il a vu. Il a vu Alessandro près de moi, sa main sur ma nuque. Une émotion primitive, brute, passe dans ses yeux. Ce n’est pas de la jalousie, c’est de la fureur. Une fureur protectrice et désespérée.

Ma réaction est instinctive. Je recule d’un pas brusque, faisant tomber un encrier sur le tapis d’Orient.

— Pardonnez-moi, je… je me sens indisposée, dis-je d’une voix blanche à Alessandro, détournant le regard de la fenêtre, le cœur battant à tout rompre.

Il fronce les sourcils, contrarié, mais ma pâleur doit être convaincante.

— Je vais appeler votre mère.

— Non, je vous en prie. L’air… un peu d’air me ferait du bien. Seule.

Il hésite, puis acquiesce, soupçonneux. Dès qu’il a quitté la pièce, je me précipite à la fenêtre. Il est toujours là. Il lève une main, un geste bref, puis tourne les talons et s’enfonce dans l’obscurité d’une calle étroite qui borde le canal.

C’est un appel. C’est une folie. C’est l’unique issue.

Sans réfléchir, agissant par pur instinct de survie, j’attrape le châle le plus sombre que je trouve, j’ouvre sans bruit la petite porte du jardin donnant sur l’arrière-cour, et je m’enfuis.

Matteo

La voir, là, derrière cette vitre, avec lui… La voir reculer comme piquée par un serpent… Cela a fait monter en moi une vague de violence telle que j’ai dû m’agripper au mur pour ne pas défoncer la porte du palais et l’arracher de là.

Je suis parti, la rage au cœur, la pluie sur le visage. Qu’est-ce que je fais ? Je me rends malade. Elle est promise. Elle est dans un monde dont les portes sont bardées d’or et de convenances. Je suis un rien, un artiste famélique qui vit de commandes misérables et de la vente de dessins aux touristes. Chaque seconde passée à la désirer est une seconde de plus dans un supplice que je me suis infligé.

Je marche sans but, jusqu’aux quartiers pauvres, près de l’arsenal. L’air sent le poisson pourri et la boue. Ma chambre, sous les toits, est glaciale et humide. Je jette mon manteau trempé, allume une bougie qui crépite tristement. Sur la table, des croquis, toujours les mêmes : ses yeux. Je ne peux dessiner que cela depuis notre rencontre. Des yeux verts dans un masque blanc. Des yeux pleins d’une tempête silencieuse.

Un coup frappé à ma porte, léger, précipité, me fait sursauter. Aucun de mes voisins ne frappe ainsi. Mon cœur se met à cogner, lentement, lourdement.

J’ouvre.

Elle est là.

Trempée, son châle sombre collé à ses épaules, des mèches de cheveux dorés plaquées sur son front pâle. Elle respire par saccades, comme si elle avait couru. Ses yeux, ces yeux qui me hantent, sont écarquillés, pleins de terreur et d’une détermination folle.

Nous restons figés sur le seuil, une éternité. Le bruit de la pluie sur les tuiles est le seul son.

— Vous… vous êtes folle, parviens-je à dire, la voix rauque. Venir ici…

— Je ne pouvais pas rester là-bas, souffle-t-elle. Pas après… Pas après vous avoir vu.

Elle frissonne violemment. La raison voudrait que je la renvoie immédiatement, que je crie au scandale, au danger. Mais mon corps a déjà décidé. Je l’attire à l’intérieur, referme la porte. La pièce est misérable, un taudis. Un grabat, une table bancale, des tas de toiles et de papier. Je suis soudain brûlant de honte.

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