MasukÉlisa
Mon appartement. Dix heures du matin. Je suis assise devant mon ordinateur depuis trois heures, et je n'ai pas écrit une seule ligne.
L'écran affiche un document vierge qui me nargue. Le curseur clignote, patient, indifférent à mon désarroi. À côté, ma tasse de café a refroidi depuis longtemps. Mon téléphone est posé face contre table, comme si je pouvais l'empêche
Il pose sa main sur mon cœur, sent ses battements. Sa paume est chaude, large, et je sens à travers sa peau la sienne qui tremble légèrement.– Ça. Cette chose qui vous dépasse. Qui vous possède. Qui vous fait oublier qu'il y a un monde avant et après. Cette chose qui fait mal et qui fait du bien en même temps, comme une brûlure qu'on ne veut pas éteindre.Je pose ma main sur la sienne, entrelace nos doigts.– Alors pourquoi tu ne veux pas me parler de ces femmes ?– Parce qu'elles n'ont pas d'importance, Élisa. Parce qu'elles appartiennent à une vie que je ne veux plus. Parce que les évoquer, c'est leur donner une place qu'elles n'ont pas.Il se penche, m'embrasse le front, doucement. Ses lèvres sont chaudes, et ce geste a quelque chose de rituel, comme une bénédiction.– Je ne veux pas de
ÉlisaLe soir est tombé depuis longtemps. Nous sommes allongés sur le matelas de la mezzanine, les draps en désordre autour de nous, la peau encore chaude de l'amour qu'on vient de faire. Ses doigts jouent distraitement avec mes cheveux, et je sens sa respiration lente, régulière , il est presque endormi.Mais moi, je ne peux pas fermer l'œil. Une question me tourmente depuis des jours, depuis que Sophie m'a fait remarquer que je m'effaçais, depuis que j'ai compris que quelque chose en moi résistait à cette plongée totale. Ce n'est pas lui. C'est moi. C'est cette peur viscérale de disparaître dans l'autre, d'oublier qui je suis, de devenir si enveloppée par son amour que je ne saurai plus où je finis et où il commence.Je l'observe dans la pénombre. La lumière de la lune découpe ses traits, accentue la ligne de sa m&aci
ÉlisaLe lendemain, je dois passer à la rédaction pour une réunion. C'est la première fois depuis longtemps que je mets les pieds dans ces bureaux que j'ai tant aimés. L'odeur du papier, le bruit des claviers, les conversations qui s'entrecroisent , tout me semble à la fois familier et lointain.– Élisa ! s'écrie Marc en me voyant entrer. La revenante !Marc est mon collègue depuis trois ans. On a partagé des bureaux, des dossiers, des nuits de bouclage. C'est un ami, même si nos relations sont restées strictement professionnelles. Il est brillant, drôle, un peu trop sûr de lui, avec cette tendance à s'approcher trop près quand il parle.– Je ne suis pas une revenante, je travaille toujours ici.– On ne te voit plus, c'est tout. Tu es devenue une légende. Certains disent que tu as été enlev&eacut
ÉlisaLe lendemain, je décide d'aller boire un verre avec Sophie. Pour de vrai. Sans annuler. Sans prétexte.– Je peux venir ? je demande à Adrien en fin d'après-midi.– Bien sûr, répond-il sans lever les yeux de ses plans. Pourquoi tu demandes ?– Parce que je t'ai annulé plusieurs fois ces dernières semaines. Et je ne veux pas que tu penses que...Il lève enfin les yeux, et son regard est plus intense que je ne l'aurais cru.– Élisa, tu n'as pas à me demander la permission. Tu fais ce que tu veux.– Je sais. Mais...– Mais quoi ?Je cherche mes mots.– Rien. Je vais y aller.Je sors. Dans la rue, je respire profondément. L'air est doux, le ciel est bleu, et je me sens coupable de quelque chose que je n'arrive pas à nommer.Sophie m'attend dans un p
ÉlisaJe ne m'en suis pas rendu compte tout de suite. C'est insidieux, ce genre de choses. Ça arrive goutte à goutte, sans qu'on le voie, sans qu'on le veuille.Tout commence par un dîner avec des amies. On devait se retrouver chez Sophie, comme tous les deux mois, pour cette tradition qu'on s'est créée il y a des années – un repas, du vin, des confidences. Je connais ces femmes depuis le lycée, elles sont plus que des amies, elles sont une famille que j'ai choisie.Le matin du dîner, Adrien me dit qu'il a avancé son travail, qu'il sera libre plus tôt. Il me propose qu'on aille voir une expo qu'il voulait me montrer depuis des semaines.– L'exposition ferme dans trois jours, dit-il. Et demain, j'ai une réunion toute la journée. C'est maintenant ou jamais.Je regarde mon agenda. Le dîner chez Sophie. Je pourrais annuler, non ? Ce n
Il retourne à ses fourneaux. Je le regarde travailler, fascinée. Chaque geste est calculé, chaque mouvement a un but. Il n'y a rien de négligé, rien de laissé au hasard. C'est comme le regarder construire un bâtiment, mais en plus intime, en plus sensoriel.Le plat principal arrive. Un dos de cabillaud, la peau croustillante à souhait, posé sur un lit de purée de céleri-rave. Une sauce au beurre blanc, nappée avec une précision chirurgicale. Des légumes taillés en julienne, alignés comme des soldats.– Adrien, c'est un restaurant, là.– C'est mieux, dit-il simplement. Dans un restaurant, on ne cuisine pas pour quelqu'un qu'on aime.Il s'assoit en face de moi, me regarde prendre la première bouchée.– Alors ?– C'est parfait, dis-je. Vraiment parfait.Il sourit –







