LOGINÉlisa
Le choc est immédiat, viscéral, presque physique.
Son loft est immense , tout l'étage de l'ancienne fabrique, ouvert, sans cloison, avec des fenêtres partout qui donnent sur Paris. Mais ce n'est pas la taille qui frappe. C'est l'âme du lieu.
Tout est sombre, mais d'une obscurité vivante, vibrante. Les murs de brique apparente ont été laissés bruts, avec leurs imperfections, leurs trace
Elle se tourne vers Clara, qui est restée silencieuse jusque-là, adossée au mur, les poings serrés.— Madame, votre sœur va avoir besoin de vous. Plus que jamais. Les jours qui viennent vont être éprouvants. Il va contre-attaquer. Il va essayer de la déstabiliser, de l'atteindre par tous les moyens. Vous devez être son roc. Vous devez être sa forteresse.— Je le serai, répond Clara d'une voix ferme. Je l'ai toujours été.La Commandant Lefèvre sort du bureau pour préparer les documents, et nous restons seules, ma sœur et moi, dans le silence de cette pièce impersonnelle. Je respire lentement, profondément, et j'essaie de ne pas penser à ce qui va suivre. Les questions des enquêteurs. Les regards dubitatifs. Les avocats d'Adrien qui vont me traîner dans la boue. Les journalistes peut-être, si l'affaire s'ébruite. Sa famille, ses amis, ses clients qui vont prendre son parti, qui vont le défendre, qui vont dire que c'est un homme bien, un artiste de génie, un être sensible et généreux.—
ÉlisaJe pose le téléphone sur la table de la cuisine, l'écran encore allumé sur le message de menace. Mes doigts tremblent tellement que je dois les croiser sur mes genoux pour les calmer. Clara est debout près de la fenêtre, les bras croisés, le visage fermé. Elle fixe l'horizon sans le voir, et je sais qu'elle réfléchit, qu'elle élabore, qu'elle prépare la suite. C'est ce qu'elle a toujours fait. Protéger. Anticiper. Se battre. Pour moi.— Il faut retourner au commissariat, dit-elle enfin sans se tourner vers moi. Tout de suite. Ce message change tout.— Il ne changera rien, murmuré-je. Il va dire que ce n'est pas lui. Il va dire que c'est un numéro inconnu, que n'importe qui aurait pu l'envoyer, que je suis paranoïaque, que j'invente des menaces pour lui nuire. C'est ce qu'il fait toujours. C'est ce qu'il a fait avec Caroline. C'est ce qu'il fera avec moi.Clara se retourne, et son regard est dur, presque sévère. Pas contre moi. Contre lui. Contre la situation. Contre l'injustice.
ÉlisaLe commissariat est un bâtiment gris et froid, impersonnel et intimidant. Clara me tient la main pendant que nous traversons le hall, pendant que nous montons l'escalier, pendant que nous attendons dans un couloir sans âme. La Commandant Lefèvre vient nous chercher, et elle nous conduit dans un bureau sobre, fonctionnel, avec une table en métal et des chaises en plastique. Elle est grande, brune, les yeux perçants derrière des lunettes à monture fine. Elle parle d'une voix calme et posée, et elle me regarde avec une attention bienveillante qui me met un peu en confiance.— Madame, je vous écoute. Prenez votre temps. Dites-moi tout ce dont vous vous souvenez.Je respire profondément, et je commence. Je raconte la rencontre, la séduction, les premiers mois idylliques. Je raconte la première insulte, la première menace, la première humili
ClaraJe suis assise dans la cuisine, devant une tasse de café froid, et je regarde ma sœur dormir sur le canapé du salon. Elle est épuisée, vidée, anéantie. Elle a pleuré pendant des heures, elle m'a tout raconté, absolument tout. Les violences, les humiliations, les manipulations. La collection de bijoux dans l'atelier, les prénoms sur les étiquettes, les femmes disparues. Et pendant qu'elle parlait, je sentais monter en moi une rage comme je n'en ai jamais connu, une rage froide et brûlante à la fois, une rage qui me fait trembler les mains et serrer les dents.Je me lève doucement, pour ne pas la réveiller, et je vais dans le jardin. L'air est glacé, le ciel est bas et lourd de nuages, le givre crisse sous mes pas. J'allume une cigarette, et je fume en regardant les branches nues des pommiers, et je réfléchis. Je réfl&eacu
ÉlisaC'est un mardi, je crois. Ou peut-être un mercredi. Les jours se ressemblent tous dans le loft, les semaines se confondent, les mois se diluent dans une grisaille perpétuelle. Mais ce jour-là est différent. Ce jour-là, Adrien m'annonce qu'il doit s'absenter pour la journée entière. Une livraison importante à l'autre bout de la France, un fournisseur qui ne se déplace pas, une opportunité à ne pas manquer. Il me l'annonce au petit-déjeuner, entre deux bouchées de brioche, avec une légèreté feinte qui cache mal son irritation.— Je déteste te laisser seule, mon amour, mais je n'ai pas le choix. Tu comprends, n'est-ce pas ?— Bien sûr, Adrien. Ne t'inquiète pas pour moi. Je vais en profiter pour ranger, pour lire, pour peindre peut-être.— Peindre ? Excellente idée. J'aime
ÉlisaLes semaines passent, et je continue à jouer mon rôle, à porter mon masque, à danser cette danse macabre qu'Adrien appelle l'amour. Mais quelque chose a changé en moi, quelque chose de fondamental, quelque chose d'irréversible. La peur est toujours là, bien sûr, la peur est omniprésente, la peur est mon ombre, ma compagne, ma seconde peau. Mais à côté de la peur, il y a maintenant autre chose. De la colère. Une colère froide, calme, déterminée. Une colère qui ne me consume pas, qui ne me fait pas perdre la tête, mais qui au contraire aiguise mes sens, clarifie ma pensée, renforce ma résolution.Je commence à observer Adrien différemment. Non plus avec les yeux de la victime, mais avec les yeux de l'enquêtrice. Je note ses habitudes, ses routines, ses faiblesses. Je repère les faille
Il hoche la tête, lentement. Ses yeux sont brillants, mais il ne pleure pas. Il lutte, comme toujours, contre cette vulnérabilité qu'il refuse de montrer.— Je vais devenir cet homme. Je te le promets. Je vais me battre contre moi-même, contre
Je m'étire, attrape mon téléphone machinalement sur la table de nuit. L'écran s'allume. Et là, un détail me frappe, me percute de plein fouet.La conversation avec Thomas est ouverte.Je ne l'avais pas laissée ouverte. J
AdrienElle rentre avec une heure de retard. Je suis sur le canapé, un livre à la main, mais je n'ai pas lu une ligne depuis trente minutes. Les mots dansent devant mes yeux, se brouillent, perdent leur sens. J'attendais. Je comptais les minutes. Je me ré
Elle me regarde, hoche la tête. Sophie me connaît depuis quinze ans. Elle a vu mes amours, mes déceptions, mes renoncements. Elle sait que celle-ci est différente.– Tu l'appelles comment, maintenant ?– Quoi ?– Lui.







