Se connecterJe prends une gorgée de mon verre de vin, sans changer un pli de mon visage.
Je mange ma suite de plat.
Je souris deux fois à une plaisanterie de Marek.
Je demande, à la fin du dîner, si tante Bérengère a besoin d'aide pour remonter dans sa chambre.
Je suis, ce soir-là, la Luna la plus parfaite que j'aie jamais été.
J'attends que tout le monde soit couché. Il est deux heures d
L'infirmierOn m'a dit de ne jamais le regarder dans les yeux. On m'a dit de ne jamais répondre à ses questions. On m'a dit que si je parlais à qui que ce soit de ce que je verrais en bas, on me retrouverait, et que ceux qu'on retrouve ne bénéficient pas toujours d'une explication.Je m'appelle Orel, j'ai vingt et un ans, et ce matin je descends pour la première fois l'escalier de la geôle d'Alverac avec une mallette de cuir qui contient des flacons, des aiguilles fines et des compresses, et mon cœur fait un bruit que les torchères ne couvrent pas.L'homme qui m'accompagne s'appelle Damaris. Tout le monde connaît Damaris : la main droite de l'Alpha, l'homme qui signe les registres. Il marche devant moi sans parler, et son silence a quelque chose de plus inquiétant que tous les avertissements qu'on m'a faits. À la troisième volée de marches, il s'arrê
Nous nous regardons, et je vois, pour la première fois de ma vie peut-être, ma mère renoncer à une bataille. Pas par faiblesse. Par amour, ce qui, chez Sélène d'Alverac, est un chemin beaucoup plus long.Elle pose la boîte sur la table et la repousse, comme on repousse une pièce d'or qu'on ne peut pas dépenser.— Tu garderas la broche au moins, dit-elle.La broche, oui. Le loup d'argent d'Alverac, petit, discret, celui qu'elle portait enfant. Je le porte déjà, d'ailleurs, caché sous le col de ma chemise de voyage. Elle le sait. Je vois à l'infime mouvement de sa bouche qu'elle le sait et qu'elle feint de croire à un sacrifice consenti. Nous sommes toutes les deux des comédiennes de la tendresse. C'est notre langue maternelle : ne jamais dire le principal, toujours le négocier.Le carrosse attend dans la cour. Damaris l'a fait a
La nuit, dans la chambre rouge, c'est pire et mieux à la fois. La chambre rouge ne mentait plus — c'est ainsi que je la nomme dans ma tête depuis la chute des Varengar. Sous Cassien, chaque meurtre, chaque humiliation, chaque calcul s'est fait à deux mètres de ces murs. Le rouge y était une menace. J'ai fait repeindre les tentures, j'ai fait changer le lit, et pourtant ce sont les mêmes pierres derrière les teintures, les mêmes pierres qui ont entendu ma mère crier. Je vis avec. On vit avec tout, quand on décide de vivre.Ce soir-là, seule dans ce lit trop large, je fais le point comme chaque soir, rituel que Rhaegar appelle ma messe noire.La meute : refondue, nourrie, fière. Les comptes : tenus. Le Conseil : apaisé, Solaris ménagé, Corvina tenue à distance. Nyra : vivante, libre, écrivant des lettres de quatre lignes. Rhaegar : de retour après-demain. Ilyria : dans une cellule de Corvina, et qu'elle y reste. Cassien : sous mes pieds, littéralement, dans la geôle où il vieillit en éc
Tome 2SélèneL'audience commence à l'aube, et l'aube, à Alverac, sent encore la pluie de la nuit.Je suis assise dans le fauteuil de chêne noir que mon arrière-grand-mère a fait sculpter pour une reine de guerre, et j'écoute un homme de soixante ans m'expliquer que ses moutons franchissent la rivière de son voisin. Il parle les mains jointes, la voix basse, avec cette déférence apprise que les anciens réservent aux jeunes souveraines qu'ils n'ont pas encore décidé de respecter. Dix-huit mois que je règne. Dix-huit mois que je vois ce pli-là, entre leurs sourcils, ce pli qui dit : elle a gagné par le sang, saura-t-elle régner par le droit ?— La rivière a changé de lit au printemps, Alpha, dit le vieux Maëlys. Mes terres ont suivi l'eau. C'est la loi des berges.— La loi des berges date d'avant le Conseil, dis-je. Elle s'applique. Mais le bornage sera refait à frais partagés, et tu paieras la moitié de l'arpenteur, parce que tes moutons, eux, n'ont pas lu la loi.Un rire court parcour
Il brûle lentement. Le cuir de la reliure prend d'abord une couleur bleutée, puis noircit, puis se rétracte en volutes. Les pages, à l'intérieur, se tordent une à une. L'écriture de Cassien, page après page, disparaît dans le feu.Je reste debout devant la cheminée pendant vingt minutes.Je regarde le journal disparaître.Je sens, dans ma poitrine, une chose calme.Ce n'est pas la vengeance qui brûle dans ce feu. La vengeance est finie depuis un an. Ce n'est pas la mémoire non plus, la mémoire, je la porterai dans mon propre corps, dans ma nuque, dans les yeux verts asymétriques de ma fille.C'est, plus simplement, un objet qui a servi et qui, maintenant, peut cesser d'exister.Quand le journal est entièrement brûlé, je remets une bûche sur le feu. J'attends encore dix minutes. Je pousse les cendres du
Ce n'est pas la paix du pardon. Le pardon, je l'ai donné à Cassien un an plus tôt, dans la cellule, avec une précision qui ne se répétera pas. Je ne pardonne pas encore Ilyria, il faudrait, pour cela, plus qu'une lettre. C'est, plus simplement, une paix.C'est la paix qu'on éprouve quand une adversaire, après une longue guerre, écrit une lettre qui ne demande rien.Je prends une feuille. J'écris une réponse.Ilyria.J'accuse réception. Je note ta lecture du journal. Je note que tu comprends. Je ne te réponds pas plus longuement pour l'instant. Peut-être un jour.Selene.Je la scelle. Je la fais envoyer par le circuit normal.Je range la lettre d'Ilyria dans le coffre-fort de mon cabinet, dans le compartiment intérieur, à côté du carnet noir, que je n'ai plus ouvert depuis mars de l'année pr&ea







