LOGINElle aurait dû regarder ce dossier depuis le début.
Le lendemain matin, pendant que son père était sorti — ses matinées commençaient toujours avant l'aube, des habitudes de chasseur qui ne s'éteignaient jamais — Zola s'assit à la table de la cuisine et ouvrit le dossier Sewero. C'était son erreur, peut-être. Les enfants de chasseurs ne regardent pas dans les dossiers de chasse. Il y a une sorte de règle implicite dans les familles comme la sienne : ce que je fais protège tout le monde, et si tu es protégée, c'est en partie parce que tu ne sais pas tout. Elle avait respecté ça pendant vingt ans. Ce matin, elle ne le respecta plus. Les premières pages étaient administratives. Cartes de territoire, relevés de déplacements, notes manuscrites de Kofi en pattes de mouche serrées. Puis des photos. Des photos de surveillance, la plupart — des silhouettes captées de loin, floues, dans des parkings ou des rues commerçantes. Jospain apparaissait sur plusieurs d'entre elles. Elle le reconnut immédiatement, quelque chose dans la façon dont il se déplaçait, cette façon de traverser un espace comme si l'espace lui appartenait sans qu'il ait besoin de le revendiquer. Sur deux photos, il était avec d'autres personnes — un homme plus petit, le regard vif, toujours quelques pas derrière lui avec une attention qui ressemblait à de la protection. Et une femme, grande et mince, qui semblait marcher sur un autre plan de conscience, les yeux souvent tournés vers le ciel ou vers les bâtiments plutôt que les gens. En bas des photos, les annotations de son père. Beta : Jabari Osei. Femelle omega : Amara Diallo. Et sous le portrait de Jospain : Alpha Sewero. Trente-quatre ans. Trois territoires précédents : Kasane (deux ans), Mwanza (un an et demi), Lubumbashi (six mois). Et sous ça, d'une écriture plus petite, presque comme une note personnelle : Unkillable ? Le point d'interrogation lui fit quelque chose. Son père mettait rarement des points d'interrogation dans ses dossiers. Elle continua. Tomba sur une feuille séparée, plus ancienne, l'encre légèrement passée. Un récit, pas une note — quelques paragraphes dans l'écriture de Kofi, datés d'il y a environ un an. Témoignage du chasseur Ferreira (Johannesburg) : L'Alpha Sewero a été atteint de trois balles en argent lors de l'embuscade du mois de mars. Deux aux épaules, une au thorax. Il s'est relevé. Il nous a donné le temps de nous retirer et s'est laissé partir. Raison inconnue. Sa meute était en position de nous massacrer. Il a dit « pas ce soir » et ils sont partis. Elle relu ce paragraphe deux fois. Il a donné le temps de se retirer. Ce n'était pas le comportement d'une menace. Ce n'était pas le comportement du monstre que son père traquait, le danger qui nécessitait d'être éradiqué avant d'avoir causé davantage de tort. C'était le comportement de quelqu'un qui avait fait le choix de ne pas tuer quand il en avait l'occasion. Elle aurait voulu partager cette pensée avec son père. Elle savait exactement ce qu'il répondrait : ils sont imprévisibles, Zola. La clémence de ce soir est la trappe de demain. Et il n'aurait peut-être pas tort — elle ne connaissait pas Jospain assez pour garantir quoi que ce soit sur sa nature. Mais elle connaissait son père, et elle connaissait les limites de sa vision du monde, et parfois ces limites lui faisaient peur à elle aussi. La porte d'entrée s'ouvrit. Elle referma le dossier d'un mouvement qui voulait être naturel et ne l'était probablement pas. Kofi entra dans la cuisine, secoua la pluie de sa veste — il avait commencé à pleuvoir vers cinq heures — et la regarda. — Tu étais dans mon dossier. Pas de question. Une constatation. — Oui, dit Zola. Son père accrocha sa veste. Se versa du café. S'assit en face d'elle avec cette patience lourde qui était sa façon d'indiquer qu'il était prêt à avoir une conversation difficile. — Ça t'a appris quoi ? — Que leur Alpha a eu l'occasion de tuer des chasseurs et qu'il s'en est abstenu. — Ça t'a appris qu'il est intelligent, dit Kofi. Un prédateur qui laisse partir ses proies parfois, c'est un prédateur qui comprend la menace à long terme. Ce n'est pas de la bonté. C'est de la tactique. — Ou c'est de la bonté. — Non. — Papa. — Non. — Sa voix ne monta pas d'un degré. — Je sais ce que tu fais, Zola. Tu cherches l'explication qui les humanise. C'est naturel, tu as une belle âme, tu as toujours eu une belle âme. Mais cette belle âme te mettra en danger si tu l'écoutes au mauvais moment. Elle voulut répondre. Il continua avant qu'elle puisse. — J'ai posé des pièges au nord de la ville. Ce soir, probablement demain matin au plus tard, j'aurai un des leurs en garde à vue. Ça me donnera une position de négociation pour qu'ils quittent le territoire. — Tu les gardes comment, en garde à vue ? Ce sont— — J'ai du matériel. Zola. Regarde-moi. Elle le regarda. Ce visage qu'elle connaissait depuis ses premiers souvenirs — le front large, les yeux noirs et perçants, le pli entre les sourcils qu'il avait quand il était sérieux, et il était presque toujours sérieux. Elle aimait son père d'un amour qui n'avait pas besoin de justification. Elle lui faisait confiance d'une façon qui était presque musculaire, inscrite dans son corps. Mais quelque chose se fissurait. Depuis deux jours. Depuis les yeux d'or dans la forêt et les griffes qui s'étaient rétractées et le témoignage du chasseur de Johannesburg. — Promets-moi de rester loin de la forêt nord, dit son père. — Je promets, dit-elle. Cette nuit-là, la pluie se transforma en orage. Zola était dans son lit, les yeux ouverts, à écouter le tonnerre rouler sur les toits de Downtown, quand son téléphone vibra. Numéro inconnu. Elle décrocha malgré elle. — Tu as vu le dossier. — La voix de Jospain, tendue, plus basse que d'habitude. Comme s'il appelait depuis un endroit où il ne fallait pas faire de bruit. — Comment tu as eu ce numéro ? — Réponse à une autre question pour une autre fois. Tu as vu le dossier de ton père. — Oui. Un silence. Le tonnerre gronda. — Il a posé des pièges. Tu le sais ? Son cœur se contracta. — Oui. — Il faut que tu m'aides. — Une pause, et dans cette pause elle entendit quelque chose qu'elle n'avait pas encore entendu dans sa voix : quelque chose de proche de la vulnérabilité. — Pas pour moi. Pour Jabari. Il est rentré seul ce soir et il n'est pas revenu. Jabari. Le beta. La photo dans le dossier — le regard vif, toujours quelques pas derrière l'Alpha. — Il a peut-être pris un autre chemin, dit-elle. — Non. Il est dans un de tes pièges, Zola. Je le sens. Elle ne demanda pas ce que ça voulait dire, le sentir. Elle ne demanda pas comment ça fonctionnait. Elle s'assit dans son lit dans l'obscurité et dit : — Où est-ce que ton père garde ses prisonniers ? Et Zola, fille de Kofi Bamba, chasseur de loups-garous, ferma les yeux et fit son choix. — Je vais t'aider, dit-elle. Mais tu dois me faire confiance. — D'accord. — Et Jospain — après ça. Tu quittes cette ville. Le silence dura assez longtemps pour que le tonnerre roule deux fois sur les toits. — On verra, dit-il. Ce n'était pas la réponse qu'elle voulait. C'était la seule qu'elle allait obtenir.Elle aurait dû regarder ce dossier depuis le début.Le lendemain matin, pendant que son père était sorti — ses matinées commençaient toujours avant l'aube, des habitudes de chasseur qui ne s'éteignaient jamais — Zola s'assit à la table de la cuisine et ouvrit le dossier Sewero.C'était son erreur, peut-être. Les enfants de chasseurs ne regardent pas dans les dossiers de chasse. Il y a une sorte de règle implicite dans les familles comme la sienne : ce que je fais protège tout le monde, et si tu es protégée, c'est en partie parce que tu ne sais pas tout. Elle avait respecté ça pendant vingt ans. Ce matin, elle ne le respecta plus.Les premières pages étaient administratives. Cartes de territoire, relevés de déplacements, notes manuscrites de Kofi en pattes de mouche serrées. Puis des photos. Des photos de surveillance, la plupart — des silhouettes captées de loin, floues, dans des parkings ou des rues commerçantes.Jospain apparaissait sur plusieurs d'entre elles. Elle le reconnut immé
Elle y retourna le lendemain soir.Elle savait que c'était une mauvaise idée. Elle s'était dit exactement ça en fermant la clinique, en enfilant sa veste, en prenant le chemin de la forêt pour la deuxième fois en trois jours. Mauvaise idée, Zola. Elle avait même prononcé les mots à voix haute, dans le vide de la rue déserte, et s'était quand même mise en marche.Il y avait quelque chose en elle, depuis la nuit du moulin, qui n'obéissait plus tout à fait aux ordres habituels.Elle ne cherchait pas le sentier cette fois. Elle cherchait l'ancien moulin au bout du sous-bois, bâtisse abandonnée depuis vingt ans que les gamins de Downtown évitaient parce que selon la rumeur, elle était hantée. Zola ne croyait pas aux fantômes. Elle croyait à des choses bien plus concrètes et bien plus terrifiantes — elle avait grandi dans la maison d'un chasseur, après tout.Elle trouva le moulin dans le crépuscule naissant. Une silhouette se découpait contre la pierre grise, appuyée au chambranle de la por
Zola dormit mal cette nuit-là.Elle se retourna dans ses draps jusqu'à trois heures du matin, les yeux au plafond, avec le visage de Jospain qui revenait en boucle chaque fois qu'elle fermait les paupières. Ses yeux d'or. Ses blessures qui se refermaient seules. Sa voix — reste, reste seulement — qui avait quelque chose d'une prière dans son fond.Et la photo sur la table de son père.Elle s'était levée à six heures, incapable de rester couchée plus longtemps, et avait trouvé Kofi déjà à la table de la cuisine avec son café et ses fichiers. Son père était comme ça : il semblait ne pas avoir besoin de sommeil, ou alors il avait appris à s'en passer. Quarante-huit ans, les tempes grises, le dos droit d'un homme qui ne s'était jamais permis de se courber devant quoi que ce soit.— Tu as mal dormi, dit-il sans lever les yeux.— L'accident sur la route principale m'a obligée à faire un détour. Je suis rentrée tard.— J'ai vu.Elle s'arrêta en versant son café. Il avait vu. Ce qui voulait d
La clinique de Downtown fermait à dix-huit heures, mais Zola Bamba était toujours là à dix-neuf heures trente, à ranger les dossiers que personne d'autre ne rangeait jamais correctement.C'était son défaut principal, lui disait Thandi Nkosi depuis le lycée. Tu veux tout contrôler, Zola. Tu veux que le monde soit bien ordonné, bien étiqueté, bien rangé dans les bonnes cases. Thandi disait ça en riant, avec cette façon qu'elle avait de rendre les critiques affectueuses, et Zola lui donnait toujours raison parce que c'était vrai. Absolument vrai.Elle avait grandi dans une maison où les règles étaient claires et les exceptions inexistantes.Son père Kofi Bamba était ainsi : un homme de principes, de lignes nettes et de décisions irrévocables. Un homme qui aimait sa fille plus que sa propre vie — elle en était certaine, elle l'avait vu dans ses yeux des centaines de fois — mais dont l'amour ressemblait à une forteresse plutôt qu'à un jardin. Solide. Sûr. Pas toujours agréable à habiter.Z
Il y a des souvenirs qu'on ne choisit pas de garder. Ils s'installent d'eux-mêmes, comme une brûlure sur la peau, et restent là des années, des décennies, même quand on voudrait tout oublier.J'avais dix ans la première fois que j'ai compris ce que mon père faisait vraiment.C'était une nuit de novembre, froide et sans lune, et j'avais suivi papa en cachette dans la forêt qui bordait Downtown. Je savais que je n'aurais pas dû. Il me l'avait interdit — la forêt est dangereuse, Zola, jamais la nuit, jamais seule — mais la curiosité était plus forte que la peur, et les enfants n'écoutent pas toujours.Je me souviens de tout.L'odeur de résine des pins, mêlée à quelque chose de métallique que je n'identifiais pas encore. Le craquement de mes petites bottes sur les feuilles mortes. La façon dont j'avais retenu mon souffle quand j'avais aperçu les torches, cinq ou six, formant un cercle dans la clairière au cœur des bois.Mon père était au centre. Grand, autoritaire, la mâchoire serrée, une







