로그인Elle y retourna le lendemain soir.
Elle savait que c'était une mauvaise idée. Elle s'était dit exactement ça en fermant la clinique, en enfilant sa veste, en prenant le chemin de la forêt pour la deuxième fois en trois jours. Mauvaise idée, Zola. Elle avait même prononcé les mots à voix haute, dans le vide de la rue déserte, et s'était quand même mise en marche. Il y avait quelque chose en elle, depuis la nuit du moulin, qui n'obéissait plus tout à fait aux ordres habituels. Elle ne cherchait pas le sentier cette fois. Elle cherchait l'ancien moulin au bout du sous-bois, bâtisse abandonnée depuis vingt ans que les gamins de Downtown évitaient parce que selon la rumeur, elle était hantée. Zola ne croyait pas aux fantômes. Elle croyait à des choses bien plus concrètes et bien plus terrifiantes — elle avait grandi dans la maison d'un chasseur, après tout. Elle trouva le moulin dans le crépuscule naissant. Une silhouette se découpait contre la pierre grise, appuyée au chambranle de la porte éventrée, les bras croisés. Il l'attendait. — Je savais que tu viendrais, dit Jospain. — Arrête ça. — Arrêter quoi ? — De dire des choses comme si tu savais tout à l'avance. C'est agaçant. Quelque chose passa sur ses traits. Pas un sourire — il ne semblait pas être quelqu'un qui souriait facilement — mais quelque chose de léger quand même, une détente infime dans la ligne de sa mâchoire. Zola réalisa que c'était peut-être la première fois qu'elle provoquait quelque chose de ressemblant à de l'amusement chez lui. — Bien, dit-il. Alors pose tes questions. Elle entra dans le moulin sans y être invitée, parce qu'elle n'allait pas rester dehors dans le froid à avoir cette conversation. L'intérieur sentait la poussière et le vieux bois, mais quelqu'un avait allumé deux lanternes de camping qui posaient une lumière chaude sur les murs de pierre. Un sac de matériel dans un coin. Des couvertures. Il avait campé ici. — Tes blessures d'avant-hier, dit-elle. Tu peux m'expliquer comment elles ont guéri en quelques heures ? — Quel genre d'explication tu veux ? — La vraie. Il la regarda depuis le seuil. Il n'était pas entré, elle remarqua. Il restait dehors, comme s'il y avait une ligne invisible qu'il ne voulait pas franchir. — Qu'est-ce que tu penses déjà ? dit-il. — Je pense que tu n'es pas ordinaire. — Ça, c'est certain. — Je pense que ce que j'ai vu — tes blessures se refermer — n'est pas possible pour un être humain normal. — Exact. — Alors ? Il y eut un silence. Dehors, le vent déplaçait les branches avec un murmure long et régulier. Jospain avait les yeux sur elle, ce regard-là, ce regard d'or qui pesait et qui attendait en même temps. Il évaluait quelque chose. Elle ne savait pas quoi exactement. — Tu as peur de moi ? dit-il enfin. — Non. — Tu mens ? — Non, dit-elle, et c'était vrai, ce qui était peut-être en soi une forme de problème. Je devrais avoir peur. Je n'ai pas peur. C'est une distinction importante. — Pourquoi tu devrais avoir peur ? — Parce que tu es fort, que je ne sais pas ce que tu es, et que je suis seule dans un bâtiment abandonné avec toi. — Pourtant tu es venue. — Pourtant je suis venue. Il se décida. Il entra dans le moulin, et dans l'espace soudain réduit entre les quatre murs, il était encore plus grand que dans son souvenir. Elle dut lever la tête pour maintenir le contact visuel, ce qu'elle fit, parce qu'elle n'avait aucune intention de baisser les yeux devant qui que ce soit. — Zola, dit-il. Bamba. La façon dont il dit son nom de famille — lentement, avec une légère hésitation, comme si le mot avait un goût particulier dans sa bouche — lui fit l'effet d'un avertissement qu'elle n'arrivait pas encore à déchiffrer. — Oui. — Kofi Bamba est ton père. Ce n'était pas une question. Zola sentit quelque chose se contracter dans sa poitrine. — Tu le connais. — Je connais ce nom. — Réponds à ma question. Ce que tu es. Il s'arrêta à deux mètres d'elle. Suffisamment proche pour qu'elle perçoive la chaleur qui se dégageait de lui — anormalement chaude, comme si son corps produisait plus d'énergie qu'un corps humain ordinaire. Son regard descendit vers sa main, et il leva lentement les doigts de sa main droite. Elle les regarda. Les ongles s'allongèrent. Noircirent. Devinrent des griffes. Zola ne recula pas. Elle regardait les griffes avec cette partie froide et professionnelle de son cerveau qui cataloguait, analysait, cherchait une explication rationnelle et n'en trouvait pas. Puis les griffes disparurent. Ses ongles redevinrent normaux. — Tu as ta réponse, dit-il. — Loup-garou. — Le terme que les humains utilisent, oui. — Et la meute Sewero — il y a d'autres personnes comme toi dans cette ville. — Oui. Elle hocha la tête lentement. Les pièces s'assemblaient d'une façon qu'elle n'aimait pas du tout — ou plutôt qu'elle aimait trop, et c'était ça le problème. — Mon père te cherche, dit-elle. Tu le sais ? — Je m'en doutais en voyant son nom. — Alors tu devrais partir. Disparaître. Emmener ta meute ailleurs. Quelque chose passa dans ses yeux d'or — une ombre, rapide, intense. Il dit : — Est-ce que c'est ce que tu veux ? Que je parte ? Elle aurait dû dire oui. La réponse logique, la réponse sûre, la réponse que Kofi Bamba aurait voulue entendre était oui, absolument, pars et n'y reviens jamais. Sa bouche refusa de former ce mot. — Ce que je veux n'est pas la question. Ce qui est sûr pour toi et ta meute, oui. — Et si je te disais que ce n'est pas ma priorité ? — Je te dirais que tu es imprudent. — Peut-être. — Il la regarda d'une façon étrange, d'une façon qui lui fit l'impression qu'il regardait quelque chose qu'elle ne pouvait pas voir elle-même. — Ou peut-être que je suis exactement là où je dois être. — Jospain. Pars. — Non. Le mot, court et absolu, avait quelque chose de son père. Cette même façon d'occuper toute la place dans une décision, de fermer toutes les portes avec une syllabe. Elle comprit à cet instant qu'il ne partirait pas — pas parce qu'il était inconscient du danger, mais parce qu'il avait décidé que quelque chose était plus important que le danger. Elle ne sut pas si ça la terrifiait ou si ça l'impressionnait. Les deux, probablement. — Alors éloigne-toi de moi, dit-elle. Si tu refuses de partir, au moins... — Ça non plus, dit-il tranquillement. Je ne peux pas faire ça non plus. Elle ouvrit la bouche. La referma. Il y avait quelque chose dans le fond de ces yeux d'or, quelque chose qui ressemblait à une douleur ancienne mêlée à quelque chose d'autre, quelque chose de neuf et d'impérieux. Quelque chose qu'il refusait clairement de lui expliquer ce soir. — Pour ta propre sécurité, dit-elle. — Ce n'est pas pour ma sécurité que tu le demandes. Elle ne répondit pas. Il avait raison, et ils le savaient tous les deux, et c'était précisément ça qui était le plus dangereux dans tout cet échange : pas ses griffes, pas sa nature, pas la meute de son père qui se refermait sur la sienne comme un piège. Mais lui, qui lisait en elle comme dans une page ouverte, et elle qui n'avait pas envie qu'il arrête. Elle repartit sans lui dire au revoir. À mi-chemin sur le sentier, elle entendit sa voix derrière elle, portée par le vent froid du soir. — Zola. Fais attention à toi. Elle ne répondit pas. Elle pressa le pas. Cette nuit-là, son père posa un dossier sur la table du dîner. Il l'ouvrit devant elle avec ce geste calme qu'il avait — jamais dramatique, jamais théâtral, juste précis. — Les Sewero ont posé leur territoire au nord de la ville, dit-il. Près du vieux moulin. Zola leva les yeux vers lui. — Tu connaissais l'endroit ? dit son père. — Non, dit-elle. Ce fut son deuxième mensonge. Et contrairement au premier, celui-là lui brûla la langue.Le vingt-deux juin, Ifeoma eut un an. Zola le nota le matin dans son journal — pour sa fille, pour elle-même, pour ce qui avait été traversé : Tu as un an aujourd'hui. Il y a un an à deux heures quarante-trois du matin, tu arrivais dans une pièce de la clinique du Dr. Omondi, et tu remplissais tout l'espace de ta présence avant même d'avoir eu le temps de pleurer. Tu marches depuis deux mois. Tu fais des sons dans deux langues — la nôtre et celle que tu as choisie d'utiliser. Tu ris de Kojo systématiquement et parfois de moi quand je rate quelque chose, ce qui est une information sur toi. Tu poses la main sur les joues des gens quand ils sont tristes, avec cette douceur que tu n'as pas apprise, que tu apportes. Tu es ce que tu es et tu es exactement là où tu dois être. La journée fut grande. Amara prépara quelque chose depuis la veille — des plats qu'elle avait demandé à Zola de ne pas regarder faire, c'est une tradition de la meute, la mère ne voit pas ce qu'on prépare avant qu
Elle frappa à la porte un mardi matin de mai, plus tôt que d'habitude.Zola reconnut son frapper — trois fois, réguliers, espacés de la même façon chaque fois, comme si Amara avait décidé une fois pour toutes de quelle façon elle frappait et qu'il n'y avait pas de raison d'en dévier.Elle entra avec son sac et le cahier ancien — celui des archives transmises — et dit :— J'ai trouvé quelque chose hier soir. Il faut que vous l'entendiez tous les deux.Jospain était là. Ifeoma dormait encore. Ils s'assirent.Amara posa le cahier ancien sur la table. L'ouvrit à une page marquée d'un ruban.— L'enfant de seuil de cent quarante ans dont je vous avais parlé. Celui qui était un pont entre les registres.— Oui.— Je vous avais dit que les archives sur lui s'arrêtaient à sa mort naturelle à soixante-huit ans. — Elle posa le doigt sur la page. — Ce n'est pas entièrement vrai. Il y a une dernière section que je n'avais pas lue parce que l'écriture était trè
Mai arriva avec une chaleur honnête.Ifeoma marchait maintenant — pas bien, pas longtemps, mais vraiment. Avec cette façon des jeunes marcheurs de traiter chaque pas comme une décision distincte, une attention totale mise dans le transfert de poids d'un pied à l'autre.Le jardin était devenu son territoire.Elle marchait vers les fleurs. Elle s'asseyait devant les pierres du mur avec cette façon de les regarder qui disait tu es intéressante, toi. Elle tendait les mains vers tout ce qui bougeait.Amara l'observait avec son cahier et une expression qui était la plus proche de la joie qu'Amara montrait en public.— Elle explore, dit Amara un matin.— Oui.— Pas aléatoirement. Elle revient aux mêmes endroits. Elle teste si les choses changent.— Elle vérifie si le monde est stable.— Oui. Et quand elle trouve que quelque chose a changé — une fleur qui a bougé, une pierre déplacée — elle s'arrête et elle regarde longtemps.— Comme pour compren
La lettre d'Asante arriva deux semaines après les premiers pas d'Ifeoma.Pas une lettre de menace — Zola avait appris à reconnaître immédiatement à l'écriture d'Asante si c'était une bonne nouvelle ou une mauvaise, et cette lettre-là avait la qualité d'écriture des bonnes nouvelles : posée, directe, sans préambule défensif.Kofi et Zola,Le Conseil a terminé son évaluation de la période post-Dressi. Les résultats sont dans le rapport ci-joint, mais je vous donne l'essentiel ici.L'alliance de Downtown a été formellement classifiée comme modèle de référence pour les territoires mixtes en Europe et en Afrique subsaharienne. Ça veut dire que d'autres cas comparables pourront être évalués à l'aune de ce que vous avez fait ici, et non plus à l'aune des pratiques antérieures.Ça veut aussi dire que vous allez être sollicités. Des chasseurs vont vouloir parler à Kofi. Des Alphas vont vouloir parler à Jospain. Je vous préviens parce que ça va arriver vite et vous mé
Ifeoma marcha le troisième soir d'avril.Personne ne l'attendait ce soir-là spécifiquement. Pas de ce soir peut-être dans l'air, pas de tension particulière. Kojo était là — il avait pris l'habitude de dîner chez eux deux fois par semaine depuis que Jabari et Thandi s'étaient installés dans une maison à trois rues — et il regardait Ifeoma faire ses explorations habituelles dans le salon.Elle s'était levée en tenant le canapé. Zola était dans la cuisine, Jospain à côté d'elle. Kojo était le seul dans le salon.Il dit, très fort :— Elle se lève.Zola posa sa cuillère. Jospain arrêta ce qu'il faisait. Ils entrèrent dans le salon.Ifeoma se tenait debout, debout vraiment, en tenant le canapé d'une main. Elle regardait l'espace devant elle — peut-être trois mètres jusqu'à Kojo assis en tailleur sur le tapis.Kojo ne bougea pas. Il dit, à voix basse et très sérieuse, comme quelqu'un qui comprend que l'instant est délicat :— Tu peux le faire.Ife
Avril à Downtown avait quelque chose de différent cette année.Peut-être que c'était le printemps lui-même — plus chaud que d'habitude, avec une lumière qui revenait plus vite que prévu après l'hiver. Peut-être que c'était autre chose, quelque chose qui n'avait pas de nom météorologique mais qui avait à voir avec ce que les douze derniers mois avaient déposé dans les rues et les maisons et les gens de cette ville.Zola remarqua des choses.La façon dont les membres de la meute se déplaçaient dans la ville — avec moins de précaution défensive, plus d'aisance. Malik qui travaillait dans son garage et qui disait bonjour à ses voisins humains depuis l'hiver. Adaora qui avait commencé à faire des maraudes médicales bénévoles avec Zola le vendredi matin — pas en lien avec la meute, juste parce qu'elle voulait, parce qu'elle avait des compétences et qu'il y avait des besoins.Elle remarqua Kofi.Il avait commencé ses formations. Deux chasseurs étaient venus de terr
Il ne disparut pas.Zola avait attendu quarante-huit heures après le coup de téléphone, retenant son souffle à chaque bruit de pas dans le couloir de la clinique, se demandant s'il avait finalement pris la bonne décision et s'en était allé. La ville avait continué à tourner autour d'elle comm
Elle aurait dû regarder ce dossier depuis le début.Le lendemain matin, pendant que son père était sorti — ses matinées commençaient toujours avant l'aube, des habitudes de chasseur qui ne s'éteignaient jamais — Zola s'assit à la table de la cuisine et ouvrit le dossier Sewero.C'était son erreur,
Zola dormit mal cette nuit-là.Elle se retourna dans ses draps jusqu'à trois heures du matin, les yeux au plafond, avec le visage de Jospain qui revenait en boucle chaque fois qu'elle fermait les paupières. Ses yeux d'or. Ses blessures qui se refermaient seules. Sa voix — reste, reste seulement — q
La clinique de Downtown fermait à dix-huit heures, mais Zola Bamba était toujours là à dix-neuf heures trente, à ranger les dossiers que personne d'autre ne rangeait jamais correctement.C'était son défaut principal, lui disait Thandi Nkosi depuis le lycée. Tu veux tout contrôler, Zola. Tu veux que







