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CHAPITRE 2

Author: Priscilla
last update publish date: 2026-07-31 22:18:50

Point de vue de Lena

Il était presque minuit et j'errais encore dans les rues.

La ville s'endormait peu à peu autour de moi.

Le grondement des moteurs se faisait plus rare.

Les enseignes des magasins s'éteignaient les unes après les autres.

Les derniers passants hâtaient le pas, le col relevé jusqu'aux oreilles, les yeux rivés sur le trottoir.

Personne ne regardait personne.

Et surtout...

Personne ne me regardait.

Il n'y avait plus que moi, mes valises raclant le bitume détrempé, le martèlement de la pluie... et le chant des grillons.

Étrangement...

Je n'avais pas peur.

C'était bien cela le plus troublant.

J'étais seule, en pleine nuit, avec toute ma vie entassée dans deux valises, et pourtant je ne redoutais rien de ce qui aurait pu surgir de l'obscurité.

Au contraire...

Une partie de moi espérait presque que quelque chose arrive.

Qu'une silhouette sorte des ténèbres.

Que tout s'arrête enfin.

Parce qu'à cet instant, continuer à vivre avec cette douleur me semblait bien plus insupportable que n'importe quel autre destin.

Puis...

Une pensée me frappa de plein fouet.

Mon bébé.

Cette prise de conscience fut aussi brutale qu'un coup porté en pleine poitrine.

Je m'arrêtai net.

— Même si je ne dois survivre que pour une seule personne...

Ma voix était rauque, brisée.

Je posai doucement une main sur mon ventre.

— Je vivrai pour toi.

Je restai immobile quelques instants sous la pluie.

Puis je repris ma route.

Je marchai pendant des heures.

Je serais incapable de dire combien de temps.

Au bout d'un moment, les minutes n'avaient plus aucune importance.

Mes pieds me faisaient atrocement souffrir.

Mes bras brûlaient à force de tirer mes valises.

Le froid avait traversé mes vêtements pour s'infiltrer jusque dans mes os.

J'étais trempée.

Épuisée.

Affamée.

Cette faim qui ne se contente plus de tirailler l'estomac, mais qui finit par devenir une douleur sourde.

Mes cheveux collaient à mon visage.

Mes chaussures étaient tellement gorgées d'eau qu'à chaque pas, j'entendais le liquide s'écraser entre mes orteils.

Pourtant...

Je continuais d'avancer.

Parce que m'arrêter signifiait réfléchir.

Et je n'en étais pas capable.

Pas encore.

Je ne voulais pas revoir le visage d'Aiden lorsqu'il m'avait ordonné de partir.

Je ne voulais pas repenser à la manière dont Vanessa avait saisi mon menton comme si elle examinait un objet sans valeur.

Je ne voulais plus entendre leurs rires.

Pourtant, ils résonnaient encore dans ma tête.

Comme s'ils m'avaient suivie hors de cette maison.

Je baissai les yeux.

Et je continuai à marcher.

Puis je l'aperçus.

Un abribus.

Petit.

À moitié fermé.

Trois parois.

Une rangée de sièges en plastique.

Et surtout...

Vide.

À cette vue, les larmes me montèrent aux yeux.

— Juste pour cette nuit..., murmurai-je.

Ma voix était si faible que j'eus presque du mal à l'entendre.

— Ça fera l'affaire... juste pour cette nuit.

Je tirai mes valises jusque sous l'abri.

Puis je me laissai tomber sur le banc.

Le simple fait de m'asseoir procura un soulagement immédiat à mes jambes.

Je me penchai en avant, les coudes appuyés sur les genoux.

Et je respirai.

La pluie tambourinait contre le toit de l'abribus.

Le vent glacial s'engouffrait par l'ouverture et s'accrochait à mes vêtements encore trempés.

Tout mon corps tremblait.

Pas seulement à cause du froid.

Mais à cause de tout ce qui s'était accumulé depuis l'instant où j'avais franchi la porte de cette maison et découvert mes cartons empilés dans le salon.

Les images défilaient sans cesse.

Le regard d'Aiden.

Froid.

Déterminé.

Comme si j'avais déjà cessé d'exister.

La gifle de Margaret.

La main de Vanessa serrant mon menton.

Ses yeux bleus.

Son sourire satisfait.

Cette maison est désormais la mienne.

Mes valises empilées comme des ordures qu'on s'apprêtait à jeter.

Je serrai les poings.

Mes mâchoires se crispèrent jusqu'à me faire mal.

— Je me déteste !

Mon cri éclata dans l'abribus.

Je frappai le banc de toutes mes forces.

Une fois.

Puis une seconde.

— Merde ! Je déteste les hommes ! Je vous déteste tous !

Ma voix se brisa.

Et je ne cherchai pas à la retenir.

Je m'allongeai sur le banc.

Puis je pleurai.

Pas discrètement.

Pas dignement.

Je pleurai de toutes mes forces.

Chaque sanglot secouait mon corps.

Ma poitrine me faisait mal.

Ma gorge me brûlait.

Même ma propre voix m'était devenue étrangère.

Je pleurai jusqu'à ne plus avoir une seule larme.

Jusqu'à ce que les sanglots deviennent de simples gémissements d'épuisement.

Puis...

Je m'endormis.

Un bruit me réveilla.

Des voix.

Des pas.

Le roulement des bus sur la chaussée.

J'ouvris lentement les yeux.

La lumière du matin m'éblouit.

Je me redressai aussitôt.

Une douleur traversa ma nuque, mon dos, mes hanches.

Chaque muscle protestait après une nuit passée sur un banc dur, dans des vêtements encore humides.

Je m'étirai en grimaçant.

Puis je me frottai les yeux.

Pendant une demi-seconde...

Une toute petite demi-seconde...

J'oubliai.

Puis tout me revint.

Tout.

Je baissai lentement les mains.

L'abribus n'était plus vide.

Des hommes en costume passaient devant moi.

Des femmes chargées de sacs.

Des enfants en uniforme scolaire riaient en courant vers leur bus.

Un vendeur ambulant installait déjà son étal au coin de la rue.

Quelqu'un parlait bruyamment au téléphone.

Les bus défilaient.

Les klaxons retentissaient.

La ville avait repris son rythme.

Et toutes les personnes qui passaient devant l'abribus me regardaient.

Évidemment.

J'étais assise sur un banc public avec deux grosses valises.

Je portais encore les vêtements de la veille.

Mes yeux étaient gonflés par les larmes.

Mes cheveux séchés n'importe comment partaient dans tous les sens.

J'avais exactement l'apparence de ce que j'étais devenue.

Une femme qui n'avait plus aucun endroit où aller.

La honte m'envahit.

J'attrapai précipitamment mes valises et quittai l'abribus sans lever les yeux.

Je ne ralentis qu'une fois arrivée à l'autre bout de la rue.

Je baissai les yeux sur moi-même.

Il fallait que je me lave.

Que je mange.

Que je trouve du travail.

Et je devais accomplir tout cela...

Sans un centime.

Sans le moindre contact.

Avec pour seul patrimoine deux valises que je traînais derrière moi.

Je repris ma marche.

Quelques minutes plus tard, j'aperçus des toilettes publiques adossées à un immeuble.

J'entrai.

L'odeur était désagréable.

Je retins mon souffle et fis de mon mieux.

Un peu d'eau froide.

Quelques feuilles de papier.

Le petit flacon de gel douche que je retrouvai au fond de mon sac.

Je me lavai aussi rapidement que possible.

Je me séchai avec le papier rêche.

J'enfilai les vêtements les plus propres qu'il me restait.

Je démêlai mes cheveux avec les doigts.

Je pinçai doucement mes joues pour leur redonner un peu de couleur.

Ce n'était pas grand-chose.

Mais c'était déjà mieux.

On frappa à la porte avant que j'aie terminé.

— Une minute, s'il vous plaît !

Je me redressai.

Jetai un dernier regard dans le miroir fendu au-dessus du lavabo.

J'avais l'air... présentable.

À peine.

Je sortis.

L'homme qui attendait devant la porte ne m'accorda qu'un regard distrait avant d'entrer à son tour.

Je restai quelques secondes sur le trottoir.

Puis mon regard s'arrêta un peu plus loin.

Un petit restaurant.

À une cinquantaine de mètres tout au plus.

Rien de luxueux.

Quelques tables en plastique derrière la vitrine.

Une pancarte écrite à la main.

L'odeur du café fraîchement préparé et des œufs grillés flottait jusque dans la rue.

Je serrai la poignée de mes valises.

Puis je me dirigeai vers lui.

La petite clochette au-dessus de la porte tinta lorsque j'entrai.

Il y avait cinq clients... peut-être six.

Un brouhaha discret emplissait la salle, mêlé au bruit des couverts contre les assiettes. Une vieille radio diffusait une chanson que je ne connaissais pas.

Derrière le comptoir, une femme essuyait un plateau.

Ses cheveux noirs étaient soigneusement attachés en arrière et chacun de ses gestes respirait l'efficacité de quelqu'un qui faisait ce travail depuis des années.

Elle leva les yeux en entendant mes pas.

Je m'approchai directement d'elle.

— Bonjour, Madame.

Je m'efforçai de garder une voix assurée.

— Je cherche du travail. N'importe lequel. Serveuse, femme de ménage, aide en cuisine... Peu importe. Je ferai tout ce dont vous aurez besoin.

Son regard glissa sur moi.

Puis sur mes deux valises.

Enfin sur mon visage.

Malgré toute l'eau froide que je m'étais jetée dessus, les traces de la veille étaient encore bien visibles.

— Nous n'embauchons personne.

Sa réponse fut sèche.

Elle tourna aussitôt les talons, me laissant seule avant même que j'aie le temps d'ajouter un mot.

Je restai quelques secondes immobile devant le comptoir.

Puis je ressortis.

Je m'assis sur le petit muret devant le restaurant et sortis mon téléphone.

Je parcourus lentement ma liste de contacts.

Nom après nom.

Des amis d'autrefois.

Des connaissances.

Une cousine à qui je n'avais plus parlé depuis des années.

Je les appelai tous.

Certains ne répondirent pas.

D'autres répondirent... puis le silence s'installa dès que je leur expliquai ma situation.

Quelques-uns se montrèrent sincèrement désolés.

Leur voix débordait de compassion.

Mais personne ne pouvait m'aider.

L'une d'elles me promit de me rappeler.

Elle ne le fit jamais.

Je laissai retomber mon téléphone sur mon genou.

Le soleil brillait déjà haut dans le ciel.

La chaleur commençait à devenir étouffante.

Les passants défilaient devant moi sans ralentir.

Un groupe d'écoliers passa en riant aux éclats.

Aucun d'eux ne remarqua ma présence.

Je cachai mon visage entre mes mains.

J'avais essayé.

Je m'étais lavée.

J'avais franchi la porte de ce restaurant avec l'espoir de trouver du travail.

J'avais appelé toutes les personnes que je connaissais.

Et pourtant...

Je n'avais rien obtenu.

Ni emploi.

Ni argent.

Ni endroit où dormir le soir venu.

Seulement cette faim qui me vrillait l'estomac au point de me donner des vertiges.

Les larmes recommencèrent à couler.

Cette fois, je ne cherchai même pas à les retenir.

Je restai assise sur ce muret, les mains abandonnées sur mes genoux, laissant les sanglots m'envahir.

Personne ne me regardait.

Et même si quelqu'un l'avait fait...

Cela n'aurait rien changé.

Au bout d'un long moment, j'essuyai mon visage.

Je me relevai.

Saisis mes valises.

Et repris ma marche.

Je ne sais pas combien de temps je continuai.

La chaleur était devenue écrasante.

Ma vision se brouillait par instants.

Mes pas devenaient de plus en plus hésitants.

Je percevais les battements précipités de mon cœur jusque dans mes oreilles.

Le sol sembla soudain basculer sous mes pieds.

Je tendis une main pour me retenir.

Il n'y avait rien.

Puis...

Des sons.

Un bip régulier.

Des voix étouffées qui se mêlaient les unes aux autres.

Le bruissement de plusieurs personnes tout près de moi.

J'ouvris lentement les yeux.

Un plafond blanc.

Un rideau.

Une perfusion plantée dans le dos de ma main.

À côté du lit, un moniteur affichait les battements de mon cœur.

L'hôpital.

J'essayai aussitôt de me redresser.

Une main me retint doucement mais fermement par le bras.

Je sursautai.

Je ne m'étais même pas rendu compte que quelqu'un se trouvait dans la chambre.

Instinctivement, je me reculai jusqu'à heurter la barrière du lit.

Trois hommes se tenaient devant moi.

Grands.

Imposants.

Leurs costumes étaient manifestement confectionnés sur mesure.

Des vêtements qu'on ne trouvait certainement pas dans une boutique ordinaire.

Leurs montres étincelaient discrètement à leur poignet.

Ils avaient cette présence propre aux hommes puissants.

Ceux qui n'ont jamais besoin d'élever la voix parce que toute une pièce s'adapte naturellement à leur seule présence.

Je ne les avais pas entendus entrer.

Je n'avais aucune idée du temps qu'ils étaient restés là.

— Qui êtes-vous ?

Ma voix était rauque.

— Qu'est-ce que je fais ici ? Comment suis-je arrivée à l'hôpital ?

— Doucement...

L'homme le plus proche leva lentement les deux mains en signe d'apaisement.

Sa voix était calme.

Chaleureuse.

— Nous ne vous voulons aucun mal. C'est nous qui vous avons amenée ici. Vous vous êtes effondrée dans la rue.

— Ne vous approchez pas !

Je me collai davantage contre la barrière du lit.

— Je ne vous connais pas... Je ne vous connais pas du tout !

Une infirmière apparut aussitôt sur le seuil, attirée par ma voix.

Elle s'approcha rapidement et posa une main rassurante sur mon épaule.

— Tout va bien, Madame.

Sa voix était douce.

Stable.

— Ce sont eux qui vous ont amenée ici. Ils sont restés auprès de vous depuis votre arrivée.

Elle me caressa légèrement l'épaule.

— Vous êtes en sécurité.

Je relevai les yeux vers les trois inconnus.

Deux d'entre eux me regardaient avec une étrange émotion.

Quelque chose qui ressemblait presque... à de la reconnaissance.

Le troisième, debout un peu en retrait, les mains dans les poches, demeurait parfaitement immobile.

Son visage semblait taillé dans le marbre.

Aucune expression.

Aucun mouvement.

Et c'était lui qui m'effrayait le plus.

— Je vais vous laisser discuter, annonça l'infirmière.

— Attendez !

Je tendis aussitôt la main vers elle.

— Mon bébé... Est-ce que mon bébé va bien ?

Elle se retourna avec un sourire rassurant.

— Oui, Madame. Votre bébé est en parfaite santé.

Toute la tension quitta mon corps d'un seul coup.

Je retombai contre l'oreiller et posai instinctivement une main sur mon ventre.

L'infirmière quitta la chambre.

Le silence retomba.

Je regardai les trois hommes.

Ils continuaient de m'observer.

Leur regard était calme.

Patient.

Comme s'ils attendaient cet instant depuis très longtemps.

Un frisson parcourut mes bras.

L'homme qui avait tenté de m'aider s'approcha du lit.

Il s'assit avec précaution au bord du matelas, en gardant une distance respectueuse.

Son expression était indéchiffrable.

— Vous appelez-vous Lena Morrison ?

Je le fixai sans comprendre.

Ce n'était pas mon nom de femme mariée.

Ce n'était même pas un nom que j'avais déjà porté.

Pourtant...

Mon prénom était bien le mien.

Et ce nom...

Morrison.

Quelque chose vibra au plus profond de moi.

Comme une serrure oubliée qui reconnaissait soudain la clé destinée à l'ouvrir.

Je déglutis difficilement.

— Pourquoi me posez-vous cette question ?

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