LOGINL’intérieur de la limousine était un sanctuaire de silence et de fraîcheur, un contraste violent avec la chaleur étouffante et le bruit de la rue. Ngaba s'assit sur le cuir beige, ses vêtements trempés tachant le siège immaculé. Il n'osait pas bouger, de peur de salir ce luxe qui lui semblait irréel.
L'homme en costume s'installa en face de lui et lui tendit une serviette chaude parfumée à l'eucalyptus. — Je me nomme Silas, Monsieur Ngaba. Je suis l'intendant principal de votre famille. Veuillez m'excuser pour cette entrée en matière dramatique, mais le protocole de la Dynastie d'Ébène est strict : l'héritier doit avoir touché le fond pour comprendre la valeur du sommet. Ngaba s'essuya le visage, retirant la boue projetée par la voiture de Marcus. Ses traits se durcirent. — Ma mère, Silas. Emmenez-moi à la clinique. Maintenant. — C'est déjà en route, Monsieur. Mais nous devons d'abord régler un... détail administratif. Silas tapa sur une tablette et la tendit à Ngaba. L'écran affichait une vue en direct de la "Clinique de l'Espoir", l'établissement miteux où Maman Reine était hospitalisée. On y voyait le Docteur Nguema, le directeur, en train de crier sur une infirmière. — Ce médecin a refusé d'administrer de l'oxygène à votre mère il y a vingt minutes parce que le virement de votre salaire tardait à arriver, expliqua Silas d'un ton neutre. Il a ordonné qu'on la sorte dans le couloir. Les poings de Ngaba se serrèrent si fort que la serviette se déchira entre ses doigts. Une rage froide, bien plus dangereuse que sa colère habituelle, l'envahit. — On y va. La limousine fendit la circulation de Douala comme un requin dans un banc de poissons. Les gyrophares de l'escorte policière — achetée, évidemment — écartaient les taxis et les motos-taxis. Devant la clinique, le Docteur Nguema fumait une cigarette sur le perron, discutant avec un collègue. — Je te dis que le fils est un bon à rien. Il lave des voitures. Si elle meurt, c'est pas ma faute, c'est la pauvreté. Pas d'argent, pas de soins. C'est la règle. Le crissement des pneus sur le bitume l'interrompit. Nguema écarquilla les yeux en voyant le convoi s'arrêter. Une Rolls-Royce Phantom, encadrée par deux SUV noirs blindés. C'était le genre de convoi qu'on ne voyait que pour le Président ou les princes étrangers. Un garde du corps, une montagne de muscles en costume, ouvrit la portière arrière. Ngaba en sortit. Il portait encore ses vêtements de travail sales, ses bottes en caoutchouc. Le contraste était saisissant. Nguema éclata de rire, un rire nerveux. — Ngaba ? C'est toi ? Qu'est-ce que tu fais dans cette voiture ? Tu l'as volée ? Tu es venu supplier pour ta mère ? Je t'ai dit : pas de cash, pas de lit ! Ngaba ne répondit pas. Il avança, le regard fixé sur le médecin. Son pas était lourd, assuré. Il n'avait plus l'allure courbée du domestique. Il marchait comme un prédateur. Silas sortit derrière lui, portant une mallette en cuir. — Docteur Nguema, je présume ? demanda Silas. — Qui êtes-vous ? Et pourquoi ce... clochard est avec vous ? Ngaba s'arrêta à un mètre du médecin. Il le dominait d'une tête. — Tu as mis ma mère dans le couloir, Nguema ? — Elle prenait la place de clients solvables ! cria le médecin, essayant de masquer sa peur par l'arrogance. Et toi, dégage d'ici avant que j'appelle la police pour vol de véhicule ! Ngaba tendit la main vers Silas, sans quitter le médecin des yeux. — Le dossier. Silas lui plaça un document cartonné dans la main. Ngaba le jeta au visage du médecin. Les feuilles s'éparpillèrent sur le sol boueux. — Qu'est-ce que c'est ? bafouilla Nguema. — L'acte de propriété, dit Ngaba calmement. Il y a trois minutes, la société Ébène Holdings a racheté cette clinique. L'intégralité du bâtiment. Les murs, le matériel... et tes dettes personnelles de jeu que tu essayes de cacher. Le visage de Nguema devint gris. — Qu... Quoi ? C'est impossible. Tu... Tu es le boy des Koffi ! — J'étais, corrigea Ngaba. Il fit un signe de tête vers les gardes du corps. — Sortez cet homme de mon hôpital. Il est licencié pour faute grave et négligence criminelle. Et assurez-vous que le Conseil de l'Ordre des Médecins reçoive les preuves de ses détournements de fonds d'ici ce soir. Il ne soignera plus jamais personne, même pas un rat. — Non ! Attendez ! Monsieur Ngaba ! C'était un malentendu ! Je voulais juste la motiver ! Pitié ! Deux gardes saisirent Nguema par les bras et le traînèrent hors du perron, le jetant littéralement dans la boue, exactement là où il avait menacé de jeter Maman Reine. Ngaba entra dans la clinique. Le silence était total. Les infirmières, les patients, tout le monde le regardait avec stupeur. Il se dirigea vers le couloir. Là, sur un brancard, Maman Reine respirait difficilement. Mais à ses côtés, une équipe médicale d'élite, arrivée avec le convoi, était déjà en train de l'installer sur un équipement portable de pointe. — Ngaba... murmura-t-elle faiblement en ouvrant les yeux. Mon fils... tu as... tu as volé ? Il s'agenouilla près d'elle, prenant sa main fragile dans la sienne, ignorant la saleté sur ses propres vêtements. — Non, Maman. J'ai juste récupéré ce qui nous appartient. Repose-toi. À partir d'aujourd'hui, tu seras traitée comme une reine. Plus personne ne te regardera de haut. Plus jamais. Tandis qu'on emmenait sa mère vers l'hélicoptère qui venait d'atterrir sur le toit, le téléphone de Ngaba, un appareil satellitaire neuf que Silas lui avait glissé dans la poche sonna. L'écran affichait un nom : Morelle Koffi. Ngaba regarda l'écran. Il pouvait rejeter l'appel. Il pouvait disparaître, prendre ses milliards et vivre sur une île. Mais le souvenir du champagne coulant sur son dos, du rire de Marcus, et de la peur dans les yeux d'Oxane lui revint. Il décrocha. — Allô ? Ngaba ? hurla la voix perçante de Morelle. Où es-tu passé, espèce d'ingrat ? La voiture n'est pas finie ! Si tu n'es pas là dans dix minutes, je fais brûler les affaires que tu as laissées dans ta chambre de bonne ! Ngaba sourit. Un sourire qui n'atteignait pas ses yeux. — Fais ce que tu veux, Morelle, dit-il d'une voix calme et terrifiante. Mais profite bien de ta soirée. Ce sera la dernière où tu dormiras tranquille. Il raccrocha avant qu'elle ne puisse répondre. Il se tourna vers Silas. — Ma mère est en sécurité ? — Elle est entre les meilleures mains du monde, Monsieur. Nous allons à l'aéroport ? Ngaba regarda par la vitre de la clinique. Au loin, les lumières de la ville brillaient. — Non. Emmenez-moi à l'hôtel Le Sawa. Je dois me laver, me changer... et j'ai une réception à préparer. — Une réception, Monsieur ? — Demain, c'est l'anniversaire de mariage des Koffi. Il paraît qu'ils cherchent un investisseur mystère pour sauver leur entreprise. Je crois que je vais me présenter. Silas eut un petit sourire en coin. — Très bien, Monsieur. La chasse est ouverte.Dix ans plus tardLa cour avait changé, mais pas tant que ça.La maison en tôle avait été remplacée par une petite maison en parpaings avec un toit en tôle neuve qui brillait sous le soleil. Le manguier, lui, était devenu immense, majestueux, ses racines serpentant fièrement dans la terre rouge qu’il avait toujours protégée. Sous ses branches, des enfants couraient, criaient et se roulaient dans la boue comme leurs parents l’avaient fait avant eux.Kofi, maintenant âgé de douze ans, était assis sur le petit banc en bois que son père avait fabriqué de ses mains. Il regardait sa fille de trois ans, Aïcha, qui essayait maladroitement de faire une prise de lutte sur son grand frère. Un sourire doux et nostalgique flottait sur ses lèvres.Oxane sortit de la maison, les cheveux presque entièrement blancs, mais le dos encore droit et le regard vif. Elle tenait un plateau avec du bissap frais et des beignets. Elle s’approcha de son fils et posa une main s
Le soleil se leva sur Bonapriso comme il l’avait toujours fait : sans pitié, sans compromis, inondant de lumière crue une cour qui n’était plus qu’un champ de ruines et de souvenirs. La boue rouge, gorgée de sang, avait pris une teinte presque noire sous les premiers rayons. Des corps gisaient encore çà et là, certains recouverts de pagnes par les survivants. L’air était lourd, chargé d’une odeur métallique, de chair brûlée, de bois calciné et de cette terre mouillée qui avait tout vu, tout bu, tout gardé.Oxane était assise dans la boue, le corps de Ngaba serré contre elle. Ses bras tremblaient autour de lui, comme si elle pouvait encore le retenir, comme si sa chaleur pouvait le ramener. Kofi était blotti entre eux, le visage enfoui dans la poitrine immobile de son père, ses petites épaules secouées de sanglots silencieux.Le temps semblait s’être arrêté.Shana, adossée au manguier, une main pressée sur son ventre bandé à la hâte, pleurait sans bruit. Se
L’aube se levait sur Bonapriso comme une mère épuisée qui vient consoler ses enfants après une nuit de cauchemars. Le ciel, encore teinté de rouge, passait lentement à un orange pâle, presque timide. La lune avait enfin disparu, emportant avec elle sa lueur sanglante. Mais la cour restait plongée dans une horreur silencieuse.Des corps gisaient partout. La boue rouge n’était plus rouge : elle était noire de sang coagulé. Des tôles tordues, des armes brisées, des torches éteintes fumant encore. L’odeur était insoutenable : sang, chair brûlée, poudre, sueur, et cette terre mouillée qui avait tout absorbé comme une éponge vivante.Ngaba était allongé sur le dos, près du manguier, la tête reposant contre ses racines noueuses. Son corps était une carte de souffrance. La plaie profonde à son flanc saignait encore lentement, sa cuisse était ouverte, son épaule déchirée, et du sang coulait de son nez et de ses oreilles. Sa respiration était faible, saccadée, comme si chaqu
Le silence qui suivit l’explosion était plus terrifiant que tous les cris de la bataille. La cour de Bonapriso ressemblait à un champ de mort. Des corps gisaient dans la boue rouge, certains encore secoués de spasmes, d’autres figés pour toujours sous la lune rouge sang. La fumée des torches renversées montait en volutes paresseuses, se mélangeant à l’odeur lourde du sang, de la chair brûlée et de la terre retournée. Les tôles de la maison étaient criblées d’impacts, certaines tordues comme du papier. Le manguier, autrefois fier, avait perdu de nombreuses branches et saignait d’une sève sombre qui coulait le long de son tronc.Ngaba était allongé sur le dos dans la boue, les yeux grands ouverts vers le ciel, mais sans voir vraiment. Son corps refusait de répondre. Chaque respiration était un combat. Du sang coulait lentement de sa bouche, de son nez, de ses oreilles. La pierre noire d’Elara avait brisé quelque chose en lui. Le lien avec la graine de Kofi était presque entiè
La cour n’était plus qu’un enfer de boue, de sang et de feu. La pleine lune rouge semblait si basse qu’on aurait pu la toucher du bout des doigts. Chaque cri, chaque détonation, chaque choc de lame résonnait comme un tambour funèbre dans la nuit de Bonapriso. La terre rouge, gorgée de sang, collait aux pieds comme une malédiction vivante, refusant de lâcher ceux qui tombaient.Ngaba était à genoux, le corps brisé, mais les yeux encore brûlants de rage. Du sang coulait abondamment de sa bouche, de son flanc et de sa cuisse. Sa vision se brouillait par intermittence, des points noirs dansaient devant ses yeux. Pourtant, il refusait de tomber complètement. Sa machette était plantée dans la boue devant lui, et il s’y appuyait comme sur une canne de guerre.Elara avançait lentement, triomphante. La pierre noire autour de son cou pulsait comme un second cœur, avalant l’énergie du Sang d’Ébène à chaque seconde. Derrière elle, une dizaine de ses hommes les plus fidèles for
La cour de Bonapriso n’était plus une simple cour. Elle était devenue un champ de bataille sacré, un autel de boue rouge où se jouait le destin d’une famille, d’un quartier et d’un sang ancien. La pleine lune rougeoyante semblait plus basse que jamais, comme si elle voulait plonger ses rayons dans le carnage pour mieux s’en repaître. L’air était saturé d’une odeur métallique de sang, de poudre brûlée, de terre retournée et de chair calcinée par les vagues de pouvoir.Ngaba avançait comme un spectre vengeur au milieu du chaos. Son corps n’était plus qu’une machine de douleur et de volonté. Du sang coulait abondamment de son flanc, de sa cuisse et de son épaule. Chaque pas faisait jaillir une nouvelle vague de souffrance, mais il continuait, porté par une force qui dépassait la chair. Sa machette, rouge jusqu’à la garde, s’abattait sans pitié sur tous ceux qui osaient se dresser entre lui et Elara.« Viens ! » hurla-t-il d’une voix rauque qui porta au-dessus des cris
La victoire sur le Clan du Soleil d'Acier aurait dû être célébrée par des chants et des festins dans les rues de Kribi. Au lieu de cela, un silence de plomb pesait sur les couloirs de verre de la Citadelle. Les paroles de Kenji tournaient en boucle dans l'esprit de Ngaba : « Le traître est déjà pa
L’Île de la Désolation n’était qu'un point noir sur les cartes satellites, un ancien avant-poste militaire oublié au milieu de l’Océan Indien. Mais en moins de quarante-huit heures, sous les ordres de Ngaba, elle était devenue le chantier le plus coûteux de la planète.Trois cargos massifs,
Le grondement du moteur du hors-bord résonnait sous les arches des ponts de Londres, mais pour Ngaba, le monde était devenu silencieux. Il tenait Oxane contre lui, son corps devenant effrayamment froid. La petite fléchette noire, qu’il venait d’extraire de son cou, semblait peser une tonne entre
L’aéroport international de Douala avait été partiellement privatisé pour l'occasion. Sur le tarmac, loin des terminaux de ligne, un colosse d’acier et de carbone attendait : un Gulfstream G700 personnalisé, entièrement peint en noir mat, avec le logo de la Dynastie d’Ébène — une tête de panthère s







