MasukÈveDeux ans après mon réveil, je cesse officiellement d'exister sous le nom d'Amélie Desrosiers. Le monde l'a enterrée, il me reste à l'oublier.— Un nom n'est pas un déguisement, m'explique ma grand-mère le matin où tout commence. Un déguisement s'enlève. Un nom, tu le portes jusqu'à ce qu'il te porte. Tu ne joueras pas Ève Castellane. Tu deviendras Ève Castellane, et Amélie sera une femme que tu as connue autrefois, à qui tu dois beaucoup.Ève. Elle l'a choisi elle-même, ce prénom. Le premier prénom du monde, m'a-t-elle dit. Celui des commencements.La transformation est un projet d'entreprise, avec ses phases, ses budgets et ses échéances. Rien n'est laissé au hasard, parce que le hasard est le seul adversaire que le clan n'a jamais réussi à acheter.D'abord le visage. La chirurgie est entre les mains du docteur Sorel, un Genevois qui travaille pour la famille depuis trente ans et dont la clinique ne figure dans aucun annuai
Amélie Ma grand-mère ne m'a jamais rien raconté assise. Pour les vraies révélations, elle marche. Je la suis donc ce soir-là le long de la galerie vitrée qui donne sur le Pacifique, et l'océan est une nappe noire trouée de lune, et son ombre élancée avance devant moi au rythme de sa canne, un cliquetis régulier sur le parquet ciré qui ressemble à un métronome, à un compte à rebours, à quelque chose qui va finir par tomber. — Tu crois savoir ce qui s'est passé à l'hôpital de Montréal, commence-t-elle. Tu en connais la moitié. Ce soir, tu auras le reste. Elle s'arrête devant la grande baie. Elle ne se retourne pas, je comprendrai plus tard que c'est parce qu'elle a décidé, une fois, de me dire la vérité en entier, et que la vérité entière inclut sa propre part d'ombre. La lumière de la lune découpe son profil en deux : une moitié de vieille dame, une moitié de capitaine. Dehors, très loin, un cargo glisse sur l'horizon, sile
AmélieLe jour de mon premier anniversaire de réveil, ma grand-mère appelle ça ton deuxième anniversaire de naissance et tient à ce qu'il y ait un gâteau, le programme change. Le matin reste à Karl, à la course et à Vera, que je finis par mettre à terre une fois sur dix, puis une fois sur cinq. Mais les après-midi, désormais, appartiennent aux professeurs.L'académie Castellane n'existe sur aucune carte. Elle occupe l'aile est du domaine, quatre salles, une bibliothèque qui ferait pleurer un universitaire, et un corps professoral que ma grand-mère a recruté avec l'insouciance de celle qui peut payer des sommes indécentes à des gens brillants pour enseigner à une seule élève.Les langues d'abord. Mon anglais est déjà solide, il s'affine, devient celui des conseils d'administration, avec Mme Whitcombe, une Britannique secrètement tendre sous une carapace de cire. L'espagnol vient avec Elena, une Chilienne qui refuse de me parler français à partir du troisième mois et qui fait semblant d
AmélieSix mois après mon réveil, mon corps n'est plus le mien. Il est devenu autre chose, et j'en suis l'architecte autant que l'ouvrière. Chaque muscle, chaque tendon, chaque souffle a été façonné dans la douleur et la répétition, jusqu'à ce que la douleur devienne une boussole et la répétition une seconde nature. Je me regarde dans le miroir des vestiaires, et je vois une femme que je ne connais pas. Une femme aux épaules droites, aux bras fermes, au regard qui ne fuit plus. Une femme qui ressemble à une lame.Le programme Castellane ne ressemble à rien de ce qu'on trouve dans les salles de sport. C'est une machinerie complète, rodée depuis des générations. Ma grand-mère me confie un soir que ma mère l'a suivi aussi, et que son propre père l'avait suivi avant elle. Nous n'élevons pas des héritiers. Nous élevons des survivants.Le matin appartient à Karl. Karl, l'ancien instructeur des forces spéciales que ma grand-mère a débauché d'on ne sait où, est un homme de peu de mots et de b
AmélieLe domaine Castellane s'étend sur la pointe ouest de Vancouver, entre la forêt et le Pacifique, et pendant les premières semaines, je le traverse comme un fantôme en convalescence. Je suis une morte qui réapprend à marcher, une revenante qui découvre un monde qu'elle n'a jamais connu. Tout est trop grand, trop beau, trop calme. Et dans ce calme, mes pensées font un bruit d'enfer.Je fais le deuil. Personne ne me presse, personne ne me console à coups de phrases toutes faites, ma grand-mère a horreur des phrases toutes faites. On me laisse simplement traverser. Et je traverse. À ma manière, à mon rythme, avec des rechutes et des accalmies. Je pleure ma mère morte avant que je la connaisse. Je pleure la femme qui croyait au mariage, celle qui cousait des photos dans la doublure de sa robe. Je pleure même, à ma grande honte, l'homme que j'avais imaginé derrière Gabriel, cet homme qui n'a jamais existé une seule minute. Cet homme que j'ai inventé de toutes pièces pour survivre à la
AmélieElle ne se trouble pas. Je lui jette cette phrase au visage comme une pierre, et elle la reçoit comme on reçoit la pluie, avec la tranquillité de quelqu'un qui a prévu l'orage depuis longtemps. Pas un tressaillement, pas un recul. Juste ce regard clair qui me fixe avec une patience infinie, comme si elle avait attendu ce moment toute sa vie et qu'aucune de mes paroles ne pourrait le gâcher.— Je sais, dit-elle simplement. Et pendant quelques jours encore, vous le penserez. Ensuite, vous changerez d'avis. J'ai le temps.Elle revient chaque après-midi. À la même heure, avec le même tailleur impeccable, le même thé qu'elle fait servir comme si nous étions dans son salon. Et chaque après-midi, elle me raconte, par morceaux, pendant que je regarde le plafond en faisant semblant de ne pas écouter. Mais j'écoute. Malgré moi, malgré tout, j'écoute. Parce que ses mots sont les seuls qui traversent le bruit blanc, les seuls qui donnent un sens à ce monde absurde dans lequel je me suis ré







