LOGINLina savait très exactement ce qu’elle ressentait.
Elle n’essayait pas de se convaincre du contraire. Elle n’appelait pas ça une erreur, ni une illusion passagère. C’était du désir. Brut. Inconfortable. Impossible à ignorer. Elle s’était réveillée avec cette certitude ancrée dans le corps, avant même que la raison ne tente d’intervenir. Son ventre s’était noué dès l’instant où elle avait ouvert les yeux. Pas de surprise. Pas de déni. Seulement cette pensée claire : il m’attire. Et cette autre, tout aussi nette : ça peut mal finir. Elle se leva lentement, consciente de chaque sensation. Son corps semblait différent. Plus réactif. Plus tendu. Comme s’il attendait quelque chose. Elle prit une douche brûlante, non pour se détendre, mais pour calmer cette agitation intérieure. L’eau glissait sur sa peau sans vraiment l’apaiser. Elle ferma les yeux, se remémora son regard, la retenue qu’il avait imposée à son propre geste. Cette retenue-là l’avait marquée. Les hommes qu’elle connaissait prenaient. Lui s’était arrêté. Et ce détail changeait tout. Elle s’habilla avec plus d’attention que d’habitude. Pas pour séduire — elle n’en avait pas besoin — mais pour se sentir solide. Ancrée. Un jean simple. Un pull sombre. Des bottines usées mais confortables. Elle ne se racontait pas d’histoire : s’il revenait, ce serait parce qu’il le voulait. Pas parce qu’elle aurait provoqué quoi que ce soit. Cette pensée la rassura à moitié. Dans la rue, elle observa les visages autour d’elle. Tous semblaient pressés, préoccupés, enfermés dans leurs propres trajectoires. Elle se demanda comment on reconnaissait, chez les autres, le moment précis où quelque chose déraille. Elle savait que ce qu’elle vivait là était un seuil. Pas une chute. Pas encore. Un point de bascule. Au café, la routine reprit ses droits. Les commandes s’enchaînaient, les conversations se superposaient. Lina travaillait efficacement, avec une précision presque trop rigide. Elle était sur ses gardes. Pas contre lui. Contre elle-même. Elle savait qu’elle serait capable d’aller loin. Plus loin qu’elle ne l’aurait cru quelques jours plus tôt. Et cette conscience la rendait prudente. À plusieurs reprises, elle leva les yeux vers la porte. Pas par espoir naïf. Par anticipation. Il était possible qu’il ne revienne pas. Elle l’acceptait. Elle ne s’effondrerait pas. Sa vie continuerait, rude mais cohérente. Mais s’il revenait… Elle inspira profondément. Elle ne voulait pas être passive. Elle voulait choisir. En fin d’après-midi, une fatigue lourde s’installa. Pas physique. Mentale. Elle songea à ce que ça impliquait, d’ouvrir la porte à quelqu’un comme lui. À l’écart social. À la domination implicite. À la fascination dangereuse que pouvait exercer un homme qui maîtrisait tout. Elle n’ignorait rien. Et pourtant, l’idée de le revoir ne l’effrayait pas assez pour l’éteindre. Cette lucidité-là lui appartenait. Quand son service toucha à sa fin, Lina resta un moment immobile derrière le comptoir. Elle rangea les dernières tasses, le geste moins sûr. Son esprit revenait sans cesse à son regard, à sa voix calme, à la façon dont il semblait voir au-delà de ce qu’elle montrait. Elle n’était pas naïve. Mais elle était prête à assumer ce qu’elle ressentait. Même si ça devait lui coûter quelque chose.Le jour se leva doucement sur le manoir.Une lumière pâle s’infiltrait à travers les rideaux, dessinant des formes mouvantes sur les murs encore tièdes du sommeil. Le jardin, dehors, était calme et l’air portait cette odeur fraîche des débuts de journée, un mélange d’herbe humide et de ciel clair.Lina dormait sur le côté, un bras replié contre elle. Adrien était réveillé depuis quelques minutes déjà, il avait pris l’habitude de ces instants suspendus, juste avant que la maison ne s’anime. Ils étaient rares, précieux et jamais prémédités.Un bruit léger se fit entendre dans le couloir.Des pas rapides, puis d’autres plus irréguliers, une voix chuchotée, trop enthousiaste pour rester discrète.— Chut… Papa dort encore.— Non… Papa pas dormir, répondit une petite voix plus grave.La porte s’ouvrit sans précaution.Alba entra la première, elle avait encore son pyjama froissé, les cheveux en bataille, les yeux brillants de cette énergie matinale que rien ne semblait pouvoir entamer. Louis
Le dessert venait d’être débarrassé.Il restait sur la table deux verres à moitié pleins, quelques miettes oubliées, et cette chaleur particulière qui s’installe quand un repas a duré plus longtemps que prévu, non par lenteur, mais par envie de rester. Le restaurant commençait doucement à se vider, les conversations se faisaient plus rares et plus basses. La lumière avait changé imperceptiblement, comme si elle s’était adoucie pour accompagner la fin de la soirée.Lina posa sa serviette sur le bord de l’assiette.Adrien la regardait sans insistance, il connaissait ce moment. Celui où elle se repliait légèrement vers l’intérieur, non pas pour s’éloigner, mais pour rassembler quelque chose. — C’était une bonne idée, dit-elle enfin. De sortir ce soir.— Oui, répondit-il simplement.Lina tourna lentement son verre entre ses doigts.— Tu te rends compte que c’est la première fois depuis longtemps qu’on est là… juste tous les deux ? demanda-t-elle.— Oui.— Pas en tant que parents qui s’or
Trois ans plus tard, le manoir n’était plus un lieu que l’on observait, il était habité.Pas seulement par des meubles, des habitudes ou des voix, mais par une circulation invisible, presque organique, qui liait chaque espace à ceux qui y vivaient. Lina traversa le salon pieds nus, un torchon sur l’épaule, en évitant soigneusement une petite voiture rouge abandonnée au milieu du passage. Alba était installée sur le tapis, concentrée sur une construction bancale, la langue légèrement sortie dans cet effort sérieux qu’elle mettait désormais dans tout ce qu’elle entreprenait.— Maman, regarde, dit-elle sans lever les yeux. Ça tient.Lina s’arrêta, observa la tour asymétrique, sourit.— Ça tient très bien.Alba releva enfin la tête, satisfaite, puis retourna à son œuvre avec application.Dans la cuisine, Louis protesta, pas vraiment un cri, plutôt une sommation sonore, insistante, ponctuée de petits coups de pied contre la chaise haute. Adrien était penché vers lui, une cuillère en suspe
La nuit commença sans signal clair, juste cette sensation différente et plus profonde.Lina se réveilla une première fois vers deux heures du matin. Elle resta immobile, attentive à son corps. Une contraction monta, plus ample que les précédentes, enveloppante. Elle ferma les yeux, respira lentement.Elle se rendormit quelques minutes, d’un sommeil léger, presque vigilant.La seconde fois, elle posa la main sur Adrien.— Adrien.Il ouvrit les yeux immédiatement.— Oui.— Cette fois, je crois que c’est pour de bon.Il se redressa, regarda l’heure.— Maintenant ?— Oui, c’est différent et régulier.Il hocha la tête, sans précipitation.— Prend le temps qu’il te faut. Dit-il.Ils restèrent encore un moment assis sur le lit, à écouter le rythme s’installer. Les contractions revenaient, espacées mais nettes. Lina fermait les yeux à chaque fois, Adrien posait sa main dans son dos, stable et présent.— On peut y aller quand tu veux, dit-il.— Encore une...La suivante arriva plus vite, elle
Les jours suivants s’enchaînèrent avec une précision presque trompeuse.Les ouvriers entraient et sortaient du manoir selon un rythme désormais bien huilé. Les finitions se succédaient : poignées posées, interrupteurs ajustés, dernières couches de peinture appliquées avec soin. Chaque détail venait fermer une parenthèse ouverte des mois plus tôt.Lina continuait de venir régulièrement sur place, moins longtemps qu’avant, mais plus intensément. Elle observait, validait, s’asseyait parfois pour reprendre son souffle. Son ventre imposait désormais sa présence, modifiant naturellement ses gestes, son équilibre, sa perception de l’espace.Ce matin-là, elle s’était arrêtée dans la future cuisine.L’îlot central était enfin installé, le plan de travail encore protégé, mais déjà imposant. Elle posa les mains dessus, ferma brièvement les yeux.Une sensation la traversa.Elle inspira lentement, s’appuya un peu plus fort contre le bord.Ce n’était pas douloureux, du moins pas encore. Juste une t
Trois mois plus tard, le manoir ne ressemblait plus à un chantier.Il y avait encore des odeurs de peinture fraîche, persistantes mais plus agressives. Des cartons empilés dans certaines pièces, soigneusement étiquetés. Des protections au sol que l’on n’avait pas encore retirées, comme un dernier voile avant la révélation complète. Mais l’essentiel était là, les volumes étaient définis, les perspectives assumées et la lumière circulait librement, sans entrave.Les choix avaient pris corps.Lina avançait lentement dans le couloir principal, une main posée sur son ventre désormais bien arrondi. Sa démarche avait changé, à peine perceptiblement : plus ancrée, plus attentive. Elle connaissait chaque recoin, chaque angle, chaque fenêtre, elle les avait pensés, corrigés, validés et pourtant, elle continuait à les redécouvrir.Un lieu qui allait contenir leur vie.— Ça avance vite, dit-elle à voix basse, presque pour elle-même.Sa voix se répercuta doucement contre les murs encore nus.Adrie







