LOGINLe lundi matin s’ouvrit dans une atmosphère lourde, étouffée par la poussière de la saison. Bruno s’était levé le premier, évitant le face-à-face dans la cuisine. Quand Alice entra à son tour, le café était prêt, mais l'homme, lui, était déjà assis sur la terrasse, le regard perdu au-delà du muret de la cour. Le froid qui s’était
Bruno avait décidé de cuisiner.C’était là le problème.Tristan était assis sur le tabouret haut du plan de travail, les coudes sur les genoux, regardant son père s’agiter devant les fourneaux avec l’expression concentrée d’un chirurgien en pleine opération délicate. La cuisine de Bruno était petite, bien rangée, avec cet ordre militaire des célibataires qui n’avaient pas encore eu le temps de désorganiser leur espace.— C’est quoi ? dit Tristan.— Du poulet yassa.— T’as jamais fait du poulet yassa.— Je sais faire le poulet yassa.— Maman dit que tu sais seulement faire les pâtes et les œufs.— Ta maman exagère.Tristan regarda le poulet dans la casserole. Renifla discrètement.— Ça sent bizarre.— Ça sent la cuisson. C’est normal.— Non, ça sent vraiment bizarre.Bruno souleva le couvercle. Un nuage de vapeur un peu suspect s’échappa. Il fronça les sourcils, remua avec la cuillère en bois, remit le couvercle avec un geste qui voulait dire que tout était sous contrôle alors que visi
Une semaine pile.Alice rabattit le dernier drap bien à plat, l’aplatissant d’un coup sec de la paume — ce geste machinal pour mettre de l’ordre dans le carré quand le reste échappait à tout contrôle.Sept jours que ce message fixait l’écran de son téléphone.Elle l’avait lu trois fois d’affilée dans le silence de la cuisine, traversée par une secousse inattendue. Pas de l’euphorie. Quelque chose de plus discret et de plus lourd — une de ces phrases qui réveillent un vieux souvenir qu’on croyait enfoui.Elle n’avait pas répondu.D’abord par retenue — se donner le temps de réfléchir, ne pas céder à l’impulsion du premier mouvement. Et puis les heures avaient filé. Le lendemain, le message était toujours là, posé au milieu de la conversation comme une attente silencieuse. Elle avait patienté, espéré que les mots viendraient d’eux-mêmes, que l’évidence s’imposerait.Rien n’était venu.Juste cette tension légère au creux de la poitrine, cette incertitude qu’elle s’était refusée à analyser
Il était vingt et une heures quand Kelma poussa la porte du bureau.Christian était assis derrière la table, les mains croisées dessus, aucun dossier ouvert, aucun écran allumé. Juste lui dans cette pièce éclairée par la lampe du bureau, avec cette façon d’attendre qui n’avait rien d’impatient.Elle s’assit en face.— Je t’écoute, dit-elle.Il ouvrit le tiroir du bas. Sortit une enveloppe cartonnée. La posa sur la table entre eux sans la pousser vers elle, sans geste théâtral — juste là, disponible, comme un document parmi d’autres.— Maître Vidal a préparé les termes de la séparation, dit-il. Convention amiable. Répartition des parts, l’appartement, les dispositions conce
L’avion amorça sa descente sur Paris à seize heures vingt.Kelma avait le front appuyé contre le hublot. En dessous, la ville apparaissait progressivement à travers la couche nuageuse — ces toits gris, ces artères qui rayonnaient, cette Seine qui brillait par intermittence comme un fil d’argent posé entre les arrondissements.Paris.Elle souffla doucement.Quatre jours. Quatre jours qui avaient eu la texture d’autre chose — pas des jours de travail avec des soirées volées, pas ce mélange habituel d’efficacité et de culpabilité maîtrisée. Quatre jours entiers où elle avait flotté.Lisbonne.Ces matins avec le café et les pastéis de nata sur la terrasse de l’hôtel, cette lumière
Le cabinet de Langlois sentait le cuir frotté et l’antiseptique discret des cliniques qui n’ont rien à prouver.Christian était assis sur le bord du fauteuil d’examen, chemise entrouverte, observant le médecin tapoter machinalement sur sa tablette numérique. Langlois avait cette façon de prendre son temps qui avait le don d’agacer les gens pressés — et Christian était un homme pressé, avait été un homme pressé toute sa vie, sauf que deux mois de convalescence lui avaient appris quelque chose sur l’art d’attendre sans exploser.Il attendit.Langlois releva enfin les lunettes sur son front, croisa les doigts et fixa son patient avec cette bienveillante neutralité qu’on apprend dans les facultés de médecine et qu’on affine en vingt ans de pratique.
Le dossier atterrit sur le bureau avec un bruit sourd.Classé. Liquidé. Suivant.Christian se cala dans son fauteuil et ferma les yeux trente secondes — ce luxe bref qu’il s’accordait parfois entre deux dossiers, cette façon de laisser son cerveau souffler avant de repartir. Pas de la fatigue. Enfin, si. De la fatigue, mais la bonne — celle qu’on gagnait, pas celle qu’on subissait.Deux mois qu’il était rentré de Saint-Luc.Deux mois à se retrouver.C’était le mot exact — se retrouver. Pas guérir, pas récupérer. Se retrouver. Comme quelqu’un qui avait fait un long détour et qui reconnaissait enfin le paysage. Ces deux mois avaient eu leur rythme propre — les séances en externe trois fois par semaine au dé
Le mot résonnait encore dans sa tête tandis qu'elle descendait les escaliers sans vraiment les sentir. Une heure. La voix de Christian semblait la suivre, collée à sa peau comme une empreinte qu'on ne peut pas effacer en se frottant, et l'air froid de la rue, quand elle poussa la porte de l'immeubl
Alice n'aurait jamais dû être là.Elle le savait dès l'instant où la porte s'était refermée derrière elle, avec ce petit clic sec qui résonnait encore dans sa tête comme un verdict. Trop tard pour reculer. Trop tard pour prétendre qu'elle s'était trompée d'adresse.L'appartement était silencieux. Tr
Alice avait vingt-deux ans, et à cet âge-là elle n’avait pas encore appris que certaines intensités portent en elles leur propre fin.Elle était allongée contre lui, le souffle encore irrégulier, la peau parcourue de cette chaleur lente qui ne s’éteint jamais complètement, tandis que les doigts de
Christian nouait sa cravate pour la troisième fois.Pas parce qu'elle était de travers. Ses mains avaient simplement besoin de faire quelque chose pendant que sa tête faisait le reste.Dans le miroir, il voyait un homme prêt pour un dîner. Costume sombre, expression maîtrisée, la surface parfaite d







