登入Chapitre 5
Apolline
La pluie ruisselle sur les vitres de la bibliothèque, un ruissellement lent et continu qui brouille les contours du parc et transforme les arbres centenaires en silhouettes fantomatiques agitées par le vent. Je suis assise dans le fauteuil en velours émeraude qui fait face à la fenêtre, un livre ouvert sur les genoux que je ne lis pas, que je n'ai jamais eu l'intention de lire, et je regarde les gouttes d'eau tracer des chemins capricieux sur le verre comme on regarde sa propre vie défiler sans pouvoir en changer le cours.
La bibliothèque est la seule pièce du manoir où je me sens presque en paix, entourée de milliers de livres qui sentent le papier ancien et la reliure de cuir, protégée par ces murs de mots qui ne me jugent pas. Personne ne vient jamais ici, ni Béatrice qui méprise la lecture, ni Matteo qui préfère les écrans, ni Éloïse qui ne lit que des magazines, ni Alexander qui ne lit que des rapports financiers. Cette solitude est mon seul luxe, ma seule liberté.
Je repense à mon mariage, à ce jour de printemps où j'ai signé l'arrêt de mort de mes rêves dans une mairie austère devant des témoins que je ne connaissais pas. J'avais vingt ans, l'âge où l'on croit encore que l'amour peut tout vaincre, que les contes de fées existent, que les princes charmants finissent par arriver. Mon père m'avait convoquée dans son bureau, une pièce sombre qui sentait le cigare et le vieux cuir, et il m'avait annoncé la nouvelle comme on annonce une transaction commerciale.
_ Tu épouseras Alexander Castellano le mois prochain, tout est arrangé, les contrats sont signés, tu n'as pas ton mot à dire.
Je me souviens de chaque détail de cette scène avec une précision qui me fait encore mal après toutes ces années. La lumière grise qui tombait de la fenêtre. Le sous-main en cuir usé. La photo de ma mère sur le bureau, morte trop jeune pour me protéger. La voix de mon père, monocorde, impersonnelle, qui ne laissait aucune place à la discussion.
_ Papa, je t'en supplie, ne me force pas à faire ça, je ne l'aime pas, je ne le connais même pas.
_ L'amour n'a rien à voir là-dedans, c'est une alliance, une fusion, tu fais ton devoir et tu te tais.
J'ai pleuré toutes les larmes de mon corps, j'ai supplié, j'ai argumenté, j'ai menacé de m'enfuir. Rien n'y a fait. Mon père était inflexible, muré dans sa certitude que le nom des Castellano valait bien le sacrifice de sa fille unique. Et je me suis pliée, parce que j'étais jeune, parce que j'étais seule, parce que je croyais encore que l'obéissance était une vertu.
Le mariage a été célébré dans l'intimité, sans faste, sans fleurs, sans musique. Alexander portait un costume sombre et regardait ailleurs pendant toute la cérémonie. Il n'a pas souri, il n'a pas prononcé de vœux sincères, il a simplement récité les formules légales avec la même émotion qu'un notaire lisant un acte de vente. Et moi, j'ai dit oui d'une voix blanche, en priant pour que le sol s'ouvre sous mes pieds.
Depuis, je survis dans ce manoir glacial, une étrangère parmi les étrangers, une ombre qui erre dans des couloirs trop longs et des pièces trop grandes. Je n'ai pas d'amis, pas de confidente, pas d'allié. Ma grand-mère est loin, à l'étranger, et je n'ose pas lui écrire de peur d'attirer l'attention sur elle. Béatrice me harcèle de ses piques quotidiennes, Matteo m'ignore ou m'insulte selon son humeur, Éloïse est trop absorbée par sa propre vie pour remarquer mon existence. Et Alexander, mon mari, le seul qui pourrait me protéger, est le plus absent de tous.
Un vertige me saisit soudainement, une nausée légère qui monte du creux de mon ventre et m'oblige à fermer les yeux quelques secondes. Ce n'est pas la première fois que cela m'arrive, et je commence à me poser des questions que je n'ose pas encore formuler clairement. Mon corps a changé ces dernières semaines, d'une manière subtile mais indéniable, et je ne peux plus ignorer les signes qu'il m'envoie.
Je pose une main sur mon ventre, ce geste que je fais de plus en plus souvent sans y penser, et je laisse la vérité prendre forme dans mon esprit avec la lenteur d'un jour qui se lève. Et si j'étais enceinte ? Et si cet acte mécanique, cette étreinte sans amour qu'Alexander m'a imposée il y a quelques semaines, avait laissé une trace en moi ? Une vie, minuscule et fragile, qui grandirait dans le silence de mon ventre ?
La peur me saisit d'abord, une peur viscérale qui me glace le sang et fait trembler mes doigts sur le tissu de ma robe. Un enfant, dans ce manoir ? Élevé par Béatrice, ignoré par Alexander, écrasé par les conventions et les devoirs familiaux ? Jamais. Je ne le permettrai pas.
Puis une autre émotion émerge, plus douce, plus fragile, presque coupable. Une joie minuscule, un espoir timide qui bat des ailes dans ma poitrine. Cet enfant pourrait être ma rédemption, ma raison de me battre, ma force. Cet enfant pourrait être le début d'une nouvelle vie, loin d'ici, loin de cette prison dorée.
Je rouvre les yeux et regarde la pluie qui continue de tomber sur le parc. Les arbres ploient sous le vent, les allées sont désertes, le ciel est bas et lourd comme un couvercle de fonte. Mais derrière les nuages, je le sais, il y a le soleil, et derrière ma peur, il y a une détermination qui grandit de minute en minute.
Je vais fuir. Je vais protéger cette vie qui grandit en moi, je vais l'emmener loin de ce manoir, loin de cette famille, loin de cet homme qui ne m'a jamais regardée. Et personne, pas même Alexander Castellano avec toute sa puissance et sa fortune, ne pourra m'en empêcher.
La pluie redouble d'intensité contre les vitres, et je souris dans la pénombre de la bibliothèque, un sourire fragile et résolu qui n'appartient qu'à moi, un sourire que personne ne voit, que personne ne connaît, et qui est le premier acte de ma liberté.
Chapitre 42ApollineJe reste assise sur le banc de pierre, incapable de bouger, incapable de penser, incapable de faire autre chose que de fixer la silhouette d'Alexander qui s'éloigne dans l'allée bordée de statues et de platanes aux branches nues. Il ne s'est pas retourné, pas une seule fois, et cette absence de regard en arrière me trouble plus que je ne voudrais l'admettre. Il a disparu au détour d'un bosquet, avalé par l'ombre des grands arbres, et il ne reste plus de lui que l'écho de ses pas sur le gravier, un bruit régulier qui s'estompe peu à peu jusqu'à se confondre avec le murmure de la fontaine. Le vent soulève les feuilles mortes autour de mes pieds, les fait tourbillonner sur le bassin où elles se posent comme des bateaux de papier, et je les regarde dériver sans les voir, mon esprit prisonnier d'une boucle infinie.
Chapitre 41AlexanderJ'arrive au jardin du Luxembourg avec une demi-heure d'avance, ce qui ne m'arrive absolument jamais, et cette ponctualité inédite en dit long sur mon état de nerfs, sur l'importance que j'accorde à cette rencontre, sur l'espoir fragile qui bat dans ma poitrine malgré toutes mes tentatives pour l'étouffer. Le ciel est chargé de nuages gris et lourds qui roulent lentement au-dessus des frondaisons rousses des marronniers, et l'air vif de l'automne porte une odeur de feuilles mortes et de terre humide qui me rappelle les hivers de mon enfance dans le parc du manoir. Je marche dans les allées de gravier qui crissent sous mes semelles, les mains enfoncées dans les poches de mon manteau, le col relevé contre le vent qui s'engouffre entre les statues antiques alignées comme des sentinelles silencieuses. Les bassins reflètent le ciel tourment&ea
Chapitre 40ApollineJe craque, je finis par craquer après des jours et des nuits passés à ruminer dans l'angoisse la plus totale, à peser le pour et le contre, à retourner le problème dans tous les sens sans jamais trouver de solution satisfaisante ni d'issue acceptable. La lettre d'Alexander est toujours rangée dans le tiroir de ma table de chevet, sous le roman que je n'arrive plus à lire, et je l'ai relue tant de fois que je pourrais la réciter par cœur les yeux fermés, chaque mot gravé dans ma mémoire comme une cicatrice indélébile qui ne s'effacera jamais complètement. Ses excuses tournent en boucle dans ma tête, ses regrets, sa demande de pardon, et je ne sais plus si je dois les prendre au sérieux ou les considérer comme une nouvelle manœuvre pour parvenir à ses fins. Les nuits sont les pires
Chapitre 39LéoQuelque chose ne va pas avec Maman depuis plusieurs jours, et moi je le vois bien même si elle essaie de faire semblant que tout est normal, même si elle me sourit le matin en me préparant mon bol de chocolat chaud et en coupant mes tartines en petits rectangles comme je les aime. Elle a les yeux fatigués le matin au petit-déjeuner, avec des petits traits rouges dedans comme quand on a pleuré en cachette dans son oreiller, et elle sursaute chaque fois qu'on sonne à la porte ou que le téléphone vibre sur la table du salon. Elle se fige, elle regarde l'écran, et elle respire plus fort jusqu'à ce que la sonnerie s'arrête, comme si elle avait peur que quelqu'un vienne nous embêter.Elle ne m'emmène plus au square après l'école, alors que c'était mon moment préféré de t
Chapitre 38AlexanderJe souffre, et cette souffrance est nouvelle pour moi, elle ne ressemble à rien de ce que j'ai connu auparavant, à rien de ce que j'ai traversé dans ma vie d'homme puissant et redouté. Ce n'est pas la douleur sèche d'un contrat perdu, d'une bataille juridique acharnée, d'une humiliation professionnelle devant le conseil d'administration. C'est une douleur intime, profonde, viscérale, qui me serre la poitrine comme un étau et qui m'empêche de respirer normalement, qui me réveille en sursaut au milieu de la nuit et qui ne me lâche pas le jour, qui s'accroche à moi comme une ombre maléfique. Je suis assis dans mon bureau, la pièce est plongée dans une semi-obscurité que troublent seulement les flammes vacillantes de la cheminée et la lueur pâle de la lune qui filtre à travers les hautes fen&ecir
Chapitre 42ApollineJe reste assise sur le banc de pierre, incapable de bouger, incapable de penser, incapable de faire autre chose que de fixer la silhouette d'Alexander qui s'éloigne dans l'allée bordée de statues et de platanes aux branches nues. Il ne s'est pas retourné, pas une seule fois, et cette absence de regard en arrière me trouble plus que je ne voudrais l'admettre. Il a disparu au détour d'un bosquet, avalé par l'ombre des grands arbres, et il ne reste plus de lui que l'écho de ses pas sur le gravier, un bruit régulier qui s'estompe peu à peu jusqu'à se confondre avec le murmure de la fontaine. Le vent soulève les feuilles mortes autour de mes pieds, les fait tourbillonner sur le bassin où elles se posent comme des bateaux de papier, et je les regarde dériver sans les voir, mon esprit prisonnier d'une boucle infinie.Il n'a pas insisté, il n'a pas menacé, il n'a pas brandi sa fortune ni son armée d'avocats. Il n'a pas exigé de test de paternité, il n'a pas parlé de saisi







