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Chapitre 5

Penulis: Les écrits
last update Tanggal publikasi: 2026-06-14 20:35:21

Chapitre 5

Apolline

La pluie ruisselle sur les vitres de la bibliothèque, un ruissellement lent et continu qui brouille les contours du parc et transforme les arbres centenaires en silhouettes fantomatiques agitées par le vent. Je suis assise dans le fauteuil en velours émeraude qui fait face à la fenêtre, un livre ouvert sur les genoux que je ne lis pas, que je n'ai jamais eu l'intention de lire, et je regarde les gouttes d'eau tracer des chemins capricieux sur le verre comme on regarde sa propre vie défiler sans pouvoir en changer le cours.

La bibliothèque est la seule pièce du manoir où je me sens presque en paix, entourée de milliers de livres qui sentent le papier ancien et la reliure de cuir, protégée par ces murs de mots qui ne me jugent pas. Personne ne vient jamais ici, ni Béatrice qui méprise la lecture, ni Matteo qui préfère les écrans, ni Éloïse qui ne lit que des magazines, ni Alexander qui ne lit que des rapports financiers. Cette solitude est mon seul luxe, ma seule liberté.

Je repense à mon mariage, à ce jour de printemps où j'ai signé l'arrêt de mort de mes rêves dans une mairie austère devant des témoins que je ne connaissais pas. J'avais vingt ans, l'âge où l'on croit encore que l'amour peut tout vaincre, que les contes de fées existent, que les princes charmants finissent par arriver. Mon père m'avait convoquée dans son bureau, une pièce sombre qui sentait le cigare et le vieux cuir, et il m'avait annoncé la nouvelle comme on annonce une transaction commerciale.

_ Tu épouseras Alexander Castellano le mois prochain, tout est arrangé, les contrats sont signés, tu n'as pas ton mot à dire.

Je me souviens de chaque détail de cette scène avec une précision qui me fait encore mal après toutes ces années. La lumière grise qui tombait de la fenêtre. Le sous-main en cuir usé. La photo de ma mère sur le bureau, morte trop jeune pour me protéger. La voix de mon père, monocorde, impersonnelle, qui ne laissait aucune place à la discussion.

_ Papa, je t'en supplie, ne me force pas à faire ça, je ne l'aime pas, je ne le connais même pas.

_ L'amour n'a rien à voir là-dedans, c'est une alliance, une fusion, tu fais ton devoir et tu te tais.

J'ai pleuré toutes les larmes de mon corps, j'ai supplié, j'ai argumenté, j'ai menacé de m'enfuir. Rien n'y a fait. Mon père était inflexible, muré dans sa certitude que le nom des Castellano valait bien le sacrifice de sa fille unique. Et je me suis pliée, parce que j'étais jeune, parce que j'étais seule, parce que je croyais encore que l'obéissance était une vertu.

Le mariage a été célébré dans l'intimité, sans faste, sans fleurs, sans musique. Alexander portait un costume sombre et regardait ailleurs pendant toute la cérémonie. Il n'a pas souri, il n'a pas prononcé de vœux sincères, il a simplement récité les formules légales avec la même émotion qu'un notaire lisant un acte de vente. Et moi, j'ai dit oui d'une voix blanche, en priant pour que le sol s'ouvre sous mes pieds.

Depuis, je survis dans ce manoir glacial, une étrangère parmi les étrangers, une ombre qui erre dans des couloirs trop longs et des pièces trop grandes. Je n'ai pas d'amis, pas de confidente, pas d'allié. Ma grand-mère est loin, à l'étranger, et je n'ose pas lui écrire de peur d'attirer l'attention sur elle. Béatrice me harcèle de ses piques quotidiennes, Matteo m'ignore ou m'insulte selon son humeur, Éloïse est trop absorbée par sa propre vie pour remarquer mon existence. Et Alexander, mon mari, le seul qui pourrait me protéger, est le plus absent de tous.

Un vertige me saisit soudainement, une nausée légère qui monte du creux de mon ventre et m'oblige à fermer les yeux quelques secondes. Ce n'est pas la première fois que cela m'arrive, et je commence à me poser des questions que je n'ose pas encore formuler clairement. Mon corps a changé ces dernières semaines, d'une manière subtile mais indéniable, et je ne peux plus ignorer les signes qu'il m'envoie.

Je pose une main sur mon ventre, ce geste que je fais de plus en plus souvent sans y penser, et je laisse la vérité prendre forme dans mon esprit avec la lenteur d'un jour qui se lève. Et si j'étais enceinte ? Et si cet acte mécanique, cette étreinte sans amour qu'Alexander m'a imposée il y a quelques semaines, avait laissé une trace en moi ? Une vie, minuscule et fragile, qui grandirait dans le silence de mon ventre ?

La peur me saisit d'abord, une peur viscérale qui me glace le sang et fait trembler mes doigts sur le tissu de ma robe. Un enfant, dans ce manoir ? Élevé par Béatrice, ignoré par Alexander, écrasé par les conventions et les devoirs familiaux ? Jamais. Je ne le permettrai pas.

Puis une autre émotion émerge, plus douce, plus fragile, presque coupable. Une joie minuscule, un espoir timide qui bat des ailes dans ma poitrine. Cet enfant pourrait être ma rédemption, ma raison de me battre, ma force. Cet enfant pourrait être le début d'une nouvelle vie, loin d'ici, loin de cette prison dorée.

Je rouvre les yeux et regarde la pluie qui continue de tomber sur le parc. Les arbres ploient sous le vent, les allées sont désertes, le ciel est bas et lourd comme un couvercle de fonte. Mais derrière les nuages, je le sais, il y a le soleil, et derrière ma peur, il y a une détermination qui grandit de minute en minute.

Je vais fuir. Je vais protéger cette vie qui grandit en moi, je vais l'emmener loin de ce manoir, loin de cette famille, loin de cet homme qui ne m'a jamais regardée. Et personne, pas même Alexander Castellano avec toute sa puissance et sa fortune, ne pourra m'en empêcher.

La pluie redouble d'intensité contre les vitres, et je souris dans la pénombre de la bibliothèque, un sourire fragile et résolu qui n'appartient qu'à moi, un sourire que personne ne voit, que personne ne connaît, et qui est le premier acte de ma liberté.

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