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Chapitre 6

ผู้เขียน: Les écrits
last update วันที่เผยแพร่: 2026-07-03 22:35:39

Chapitre 6

Apolline

Le cabinet médical est situé dans une rue discrète du centre-ville, loin du manoir, loin des regards indiscrets qui pourraient me reconnaître et rapporter mes faits et gestes à Béatrice ou à Alexander. J'ai pris un taxi sous un faux nom, j'ai payé en liquide, j'ai menti à la domestique qui m'a vue sortir en prétextant une course sans importance, et chaque pas que je fais dans ce couloir blanc sentant l'éther et le désinfectant me rapproche d'une vérité que je redoute et que j'espère en même temps.

La salle d'attente est vide, les chaises en plastique alignées contre le mur, les magazines écornés sur la table basse, et je m'assois dans un coin en évitant de croiser mon propre reflet dans la vitre qui donne sur la rue. Je n'ai pas peur des médecins, j'ai peur de ce qu'il va me dire, j'ai peur des mots qui vont sortir de sa bouche et qui vont peut-être changer ma vie pour toujours.

_ Madame Moreau, le docteur va vous recevoir.

Je sursaute en entendant le faux nom que j'ai donné à la secrétaire, ce nom d'emprunt qui est déjà un premier pas vers une autre existence. La consultation est rapide, les questions du médecin sont précises et bienveillantes, l'examen est minutieux, et quand il retire ses gants et me regarde par-dessus ses lunettes, je sais déjà ce qu'il va me dire avant même qu'il n'ouvre la bouche.

_ Madame, vous êtes enceinte, toutes mes félicitations, le bébé est en parfaite santé et tout se présente bien.

Le monde s'arrête autour de moi, les murs de la salle d'examen se rapprochent, la lumière devient trop vive, trop blanche, trop crue, et je dois m'agripper au bord de la table pour ne pas vaciller. Enceinte, je suis enceinte, il y a une vie qui grandit dans mon ventre, une vie minuscule et fragile qui ne demande qu'à exister, et je ne sais pas si je dois rire ou pleurer.

Je sors du cabinet dans un état second, les jambes flageolantes, les doigts crispés sur mon sac à main. La rue est bruyante, les passants me bousculent sans s'excuser, les voitures klaxonnent, et je reste plantée sur le trottoir comme une statue de sel, incapable de faire un pas. Je pose une main sur mon ventre, ce geste que je fais déjà machinalement depuis des jours, et je sens sous ma paume la chaleur de ma peau qui protège un secret encore invisible.

La peur arrive la première, comme toujours. Une peur immense, dévorante, qui me serre la gorge et m'empêche de respirer. Un enfant dans ce manoir glacial, élevé par Béatrice, ignoré par Alexander, soumis aux mêmes humiliations que j'ai subies pendant cinq ans. Un enfant qui serait un pion dans les jeux de pouvoir, un héritier qu'on dresserait comme un chien de race, une âme qu'on étoufferait sous les conventions et les devoirs familiaux.

Puis une joie minuscule, fragile, presque coupable, qui se fraie un chemin à travers la peur comme une petite lumière dans l'obscurité. Cet enfant est à moi, il est né de ma chair et de mon sang, il sera aimé, protégé, chéri. Il ne connaîtra pas la froideur des Castellano, il ne saura jamais ce que c'est que d'être invisible.

Et puis l'angoisse qui revient en vague, plus forte que tout, balayant la joie naissante avec la violence d'une marée noire. Comment le cacher ? Comment le protéger ? Comment lui offrir une vie normale alors que tout, autour de moi, n'est qu'apparences et faux-semblants ? Je repense à ma propre enfance, à ce mariage imposé, à ces années de solitude et d'humiliation, et je refuse de condamner mon enfant au même sort.

Il faut fuir, cette évidence s'impose à moi avec la force d'un coup de poing. Fuir ce manoir, fuir cette famille, fuir Alexander et son indifférence assassine. Recommencer ailleurs, sous un autre nom, dans un autre pays, avec l'aide de la seule personne qui m'aime vraiment. Ma grand-mère, oui, ma grand-mère m'aidera, elle saura quoi faire, elle trouvera une solution.

Je redresse la tête et me remets à marcher, le dos plus droit, le pas plus assuré. La peur est toujours là, tapie au fond de ma poitrine, mais elle ne commande plus. Désormais, c'est la détermination qui guide chacun de mes gestes, et cette détermination a le goût âpre de la liberté.

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