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Chapitre 4

Author: Les écrits
last update publish date: 2026-06-14 20:34:27

Chapitre 4

Alexander

La salle de réunion est baignée d'une lumière blanche et crue qui tombe des néons encastrés dans le plafond, une lumière sans pitié qui accuse les traits fatigués et les cernes sous les yeux. Je suis assis en bout de table, les doigts croisés sur le sous-main en cuir, et j'écoute mes directeurs défiler leurs rapports avec une patience qui s'amenuise de minute en minute. Les chiffres dansent devant mes yeux, les graphiques se superposent, les prévisions s'enchaînent, et pourtant mon attention est ailleurs, happée par une distraction inhabituelle qui m'agace plus qu'elle ne m'inquiète.

Matteo est assis à ma droite, fidèle à son habitude de vouloir occuper la place la plus proche du pouvoir sans jamais en assumer les responsabilités. Il joue avec son stylo, le faisant tourner entre ses doigts avec une dextérité nerveuse, et son sourire en coin m'indique qu'il prépare une de ses remarques dont il a le secret, ces petites phrases acérées qu'il glisse dans la conversation comme on glisse un poignard entre les côtes.

La réunion touche à sa fin, les directeurs rassemblent leurs dossiers, et Matteo se renverse dans son fauteuil avec une nonchalance étudiée.

_ Au fait, Alexander, j'ai croisé ta femme ce matin dans le hall, toujours aussi souriante, toujours aussi rayonnante, c'en est presque gênant.

Le silence retombe sur la salle comme un couvercle de plomb. Les directeurs se figent, leurs dossiers à moitié rangés, leurs regards qui passent de Matteo à moi avec une inquiétude mal dissimulée. Mon frère sourit, ravi de son effet, et continue sur sa lancée.

_ Elle doit vraiment s'ennuyer dans ce manoir, tu ne crois pas ? Enfin, j'imagine que c'est le lot des épouses décoratives, elles sont là pour être regardées, pas pour parler, pas vrai ?

Je sens la colère monter en moi, une colère froide, maîtrisée, qui ne se lit pas sur mon visage mais qui serre mes mâchoires et raidit mes épaules. Ce n'est pas de l'affection pour Apolline, non, je n'en ai jamais éprouvé et je n'en éprouverai probablement jamais. C'est de l'orgueil, uniquement de l'orgueil, le sentiment primitif qu'on attaque ce qui m'appartient et que je ne peux pas le tolérer. Elle porte mon nom, elle vit sous mon toit, elle est ma femme devant la loi et devant le monde, et insulter ma femme, c'est m'insulter moi, c'est insulter la famille Castellano tout entière.

_ Matteo, dis-je d'une voix basse, presque murmurée, mais qui claque comme un fouet dans le silence de la salle. Ne parle plus jamais de ma femme sur ce ton. Tu as des remarques à faire, tu me les fais en privé, pas devant mes employés.

Mon frère accuse le coup, son sourire s'efface lentement, remplacé par une expression de dépit mal dissimulé. Il hausse les épaules avec une désinvolture feinte.

_ Je plaisantais, détends-toi. Tu deviens susceptible, c'est nouveau.

_ La réunion est terminée, dis-je en me levant sans lui accorder un regard supplémentaire. Messieurs, vous pouvez disposer.

Les directeurs s'éclipsent avec un empressement presque comique, soulagés d'échapper à la tension qui imprègne la pièce. Matteo reste assis quelques secondes, puis se lève à son tour et quitte la salle sans un mot, ses pas résonnant sur le parquet avec une agressivité contenue.

Je reste seul dans la salle vide, les bras croisés, le regard fixé sur la baie vitrée qui donne sur les toits de la ville. La colère retombe lentement, laissant place à une fatigue immense, une lassitude qui pèse sur mes épaules comme une chape de plomb. Pourquoi ai-je défendu Apolline ? Pourquoi cette pique de Matteo m'a-t-elle atteint plus que d'habitude ? Je ne veux pas me poser ces questions, je ne veux pas y répondre, je veux simplement retourner à mes dossiers, à mes chiffres, à ce monde prévisible et ordonné où tout obéit à des règles claires.

Le soir, je travaille tard dans mon bureau, les coudes posés sur la table, les yeux brûlants de fatigue. Les heures défilent sans que je les voie passer, et quand je relève enfin la tête, le manoir est plongé dans le silence. Je passe devant la chambre d'Apolline sans m'arrêter, sans frapper, sans même ralentir le pas. Je ne la vois pas. Je ne la vois jamais.

Et cette nuit-là, comme toutes les nuits, je m'endors seul dans ma chambre trop grande, sans savoir que derrière la porte close, ma femme est en train de compter les jours qui la séparent de sa fuite.

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