MasukChapitre 4
Alexander
La salle de réunion est baignée d'une lumière blanche et crue qui tombe des néons encastrés dans le plafond, une lumière sans pitié qui accuse les traits fatigués et les cernes sous les yeux. Je suis assis en bout de table, les doigts croisés sur le sous-main en cuir, et j'écoute mes directeurs défiler leurs rapports avec une patience qui s'amenuise de minute en minute. Les chiffres dansent devant mes yeux, les graphiques se superposent, les prévisions s'enchaînent, et pourtant mon attention est ailleurs, happée par une distraction inhabituelle qui m'agace plus qu'elle ne m'inquiète.
Matteo est assis à ma droite, fidèle à son habitude de vouloir occuper la place la plus proche du pouvoir sans jamais en assumer les responsabilités. Il joue avec son stylo, le faisant tourner entre ses doigts avec une dextérité nerveuse, et son sourire en coin m'indique qu'il prépare une de ses remarques dont il a le secret, ces petites phrases acérées qu'il glisse dans la conversation comme on glisse un poignard entre les côtes.
La réunion touche à sa fin, les directeurs rassemblent leurs dossiers, et Matteo se renverse dans son fauteuil avec une nonchalance étudiée.
_ Au fait, Alexander, j'ai croisé ta femme ce matin dans le hall, toujours aussi souriante, toujours aussi rayonnante, c'en est presque gênant.
Le silence retombe sur la salle comme un couvercle de plomb. Les directeurs se figent, leurs dossiers à moitié rangés, leurs regards qui passent de Matteo à moi avec une inquiétude mal dissimulée. Mon frère sourit, ravi de son effet, et continue sur sa lancée.
_ Elle doit vraiment s'ennuyer dans ce manoir, tu ne crois pas ? Enfin, j'imagine que c'est le lot des épouses décoratives, elles sont là pour être regardées, pas pour parler, pas vrai ?
Je sens la colère monter en moi, une colère froide, maîtrisée, qui ne se lit pas sur mon visage mais qui serre mes mâchoires et raidit mes épaules. Ce n'est pas de l'affection pour Apolline, non, je n'en ai jamais éprouvé et je n'en éprouverai probablement jamais. C'est de l'orgueil, uniquement de l'orgueil, le sentiment primitif qu'on attaque ce qui m'appartient et que je ne peux pas le tolérer. Elle porte mon nom, elle vit sous mon toit, elle est ma femme devant la loi et devant le monde, et insulter ma femme, c'est m'insulter moi, c'est insulter la famille Castellano tout entière.
_ Matteo, dis-je d'une voix basse, presque murmurée, mais qui claque comme un fouet dans le silence de la salle. Ne parle plus jamais de ma femme sur ce ton. Tu as des remarques à faire, tu me les fais en privé, pas devant mes employés.
Mon frère accuse le coup, son sourire s'efface lentement, remplacé par une expression de dépit mal dissimulé. Il hausse les épaules avec une désinvolture feinte.
_ Je plaisantais, détends-toi. Tu deviens susceptible, c'est nouveau.
_ La réunion est terminée, dis-je en me levant sans lui accorder un regard supplémentaire. Messieurs, vous pouvez disposer.
Les directeurs s'éclipsent avec un empressement presque comique, soulagés d'échapper à la tension qui imprègne la pièce. Matteo reste assis quelques secondes, puis se lève à son tour et quitte la salle sans un mot, ses pas résonnant sur le parquet avec une agressivité contenue.
Je reste seul dans la salle vide, les bras croisés, le regard fixé sur la baie vitrée qui donne sur les toits de la ville. La colère retombe lentement, laissant place à une fatigue immense, une lassitude qui pèse sur mes épaules comme une chape de plomb. Pourquoi ai-je défendu Apolline ? Pourquoi cette pique de Matteo m'a-t-elle atteint plus que d'habitude ? Je ne veux pas me poser ces questions, je ne veux pas y répondre, je veux simplement retourner à mes dossiers, à mes chiffres, à ce monde prévisible et ordonné où tout obéit à des règles claires.
Le soir, je travaille tard dans mon bureau, les coudes posés sur la table, les yeux brûlants de fatigue. Les heures défilent sans que je les voie passer, et quand je relève enfin la tête, le manoir est plongé dans le silence. Je passe devant la chambre d'Apolline sans m'arrêter, sans frapper, sans même ralentir le pas. Je ne la vois pas. Je ne la vois jamais.
Et cette nuit-là, comme toutes les nuits, je m'endors seul dans ma chambre trop grande, sans savoir que derrière la porte close, ma femme est en train de compter les jours qui la séparent de sa fuite.
Chapitre 140ÉpilogueApollineCinq ans plus tard.La maison est pleine. De rires. De cris. De vie. Léo a neuf ans. Il court dans le jardin. Avec son petit frère. Raphaël. Quatre ans. Des boucles brunes. Des yeux gris. Comme son père. Comme son frère. Comme tout. Ils jouent. Aux dinosaures. Aux voitures. Aux lions. Ils crient. Ils rient. Ils tombent. Ils se relèvent. Ils recommencent. Comme Léo. Quand il avait quatre ans. Quand il courait. Dans ce même jardin. Avec Rex. Qui est toujours là. Un peu usé. Un peu décoloré. Mais toujours là. Sur le lit de Léo. Qui n'est plus un petit lit. Mais un grand lit. Dans sa chambre. Rien qu'à lui. Avec la porte. La serrure. Le bureau. Les étagères. Le tapis rouge. Avec les fusées. Les étoiles. Les planètes. Tout. Comme promis. Comme toujours. Comme tout.Alexander est là. Dans la cuisine. Il prépare le dîner. Un poulet. Des légumes. Des pommes de terre. Il coupe. Il émince. Il assaisonne. Il goûte. Il rectifie. Il est concentré. Comme toujours. Qua
Chapitre 139AlexanderJe la regarde. Apolline. Assise dans le jardin. Sur la chaise longue. Sous le soleil. Un livre ouvert sur les genoux. Qu’elle ne lit pas. Elle regarde devant elle. Le regard perdu. Dans le vide. Dans ses pensées. Dans tout. Elle est belle. Plus belle que jamais. La grossesse commence à arrondir son ventre. Doucement. Juste un peu. Mais assez. Assez pour que je le remarque. Assez pour que je le voie. Assez pour que je l’aime. Encore plus. Si c’est possible. Encore plus.Je regarde Léo. Il court. Dans l’herbe. Avec Rex. Dans ses bras. Il rit. Il crie. Il saute. Il tombe. Il se relève. Il recommence. Il est heureux. Vraiment heureux. Comme un enfant qui a un père. Comme un enfant qui a une famille. Comme un enfant qui a tout. Et il a tout. Il a tout. Grâce à elle. Grâce à nous. Grâce à tout.Je regarde la maison. Notre maison. Vienne. La petite maison d’Éléonore. Enfin. La nôtre. Bientôt. Avec les volets bleus. Les cyprès. La lavande. Le jardin. Les fleurs. Les rir
Chapitre 138ApollineLa grossesse se passe bien. Mieux que bien. Merveilleusement bien. Je n'ai pas de nausées. Pas de fatigue. Pas de maux de dos. Rien. Juste une paix. Une douceur. Une plénitude. Que je n'avais jamais connue. Que je ne connaissais pas. Que je découvre. Jour après jour. Heure après heure. Minute après minute. Seconde après seconde.Alexander est aux petits soins. Il se lève avant moi. Il prépare le petit-déjeuner. Il fait du thé. Pas de café. Du thé. Avec du miel. Et du citron. Et des tartines. Avec de la confiture. Et du beurre. Et tout. Il me l'apporte. Au lit. Sur un plateau. Avec une fleur. Dans un petit vase. Une rose. Blanche. Ou jaune. Ou rose. Il change. Chaque jour. Une couleur différente. Une fleur différente. Un sourire différent. Mais toujours le même amour. Le même. Le nôtre._ Bonjour, ma belle._ Bonjour._ Tu as bien dormi ?_ Oui._ Tu veux quelque chose ?_ Non. Je t'ai. C'est tout.Il sourit. Un vrai sourire. Un sourire qui monte. Jusqu'aux yeux.
Chapitre 137LéoMaman et Papa m'ont appelé dans le salon. Ils avaient l'air bizarre. Sérieux. Pas fâchés. Mais sérieux. Je me suis assis sur le canapé. Entre eux. Ils m'ont regardé. Longuement. Sans rien dire. Et puis Maman a pris ma main. Et elle a parlé._ Léo, mon chéri. On a quelque chose à te dire. Quelque chose d'important._ Quoi ?_ Tu vas être grand frère.J'ai regardé Maman. Puis Papa. Puis Maman. J'ai réfléchi. Grand frère. Ça veut dire un bébé. Un bébé dans le ventre de Maman. Un bébé qui va sortir. Qui va vivre avec nous. Qui va prendre de la place. Qui va pleurer. La nuit. Tout le temps. Comme le bébé de Théo. Théo m'a dit que son petit frère pleurait tout le temps. La nuit. Le jour. Tout le temps. Et qu'il ne dormait plus. Et qu'il était fatigué. Et qu'il avait mal à la tête._ Un bébé ?_ Oui. Un bébé._ Dans ton ventre ?_ Oui. Dans mon ventre._ Il va sortir quand ?_ Dans quelques mois._ Quelques mois ?_ Oui._ Et il va pleurer ?_ Oui. Un peu. Au début._ Tout le
Chapitre 136AlexanderLe matin se lève doucement sur Vienne. La lumière filtre à travers les rideaux de la chambre, pâle, dorée, hésitante. Je suis réveillé depuis longtemps. Je regarde Apolline dormir. Elle est là, à côté de moi, sa tête posée sur l’oreiller, ses cheveux bruns éparpillés sur le tissu blanc, sa main posée sur le drap, les doigts légèrement recourbés. Elle respire lentement, paisiblement, et je pourrais rester là des heures, à la regarder, à écouter son souffle, à me dire que c’est réel, qu’elle est là, avec moi, pour toujours.Elle bouge. Un petit mouvement. Un froncement de sourcils. Elle ouvre les yeux. Lentement. Elle me voit. Elle sourit. Un sourire fatigué. Un sourire qui ne monte pas tout à fait jusqu’à ses yeux. Je le remarque. Je remarque tout, maintenant. C’est nouveau. Avant, je ne remarquais rien. Maintenant, je remarque tout._ Bonjour._ Bonjour._ Tu as bien dormi ?_ Oui. Et toi ?_ Oui.Elle s’étire. Lentement. Elle pose une main sur son ventre. Un ge
Chapitre 135ApollineLa nuit est tombée sur Vienne. Les invités sont partis. Les lumières du jardin se sont éteintes. Léo dort chez Éléonore. La maison est silencieuse. Vide. Pleine. De nous.Alexander me prend la main. Il me guide. Dans l'escalier. Jusqu'à la chambre. Notre chambre. Pour cette nuit. Pour toujours. Pour tout. La porte s'ouvre. Doucement. La pièce est plongée dans une pénombre dorée. Des bougies. Partout. Sur les meubles. Sur le rebord de la fenêtre. Sur la table de nuit. Elles dansent. Lentement. Comme des étoiles. Comme des promesses. Comme nous.Il me regarde. Sans rien dire. Il attend. Il attend que je fasse le premier pas. Comme toujours. Comme maintenant. Comme tout. Alors je le fais. Je m'approche. De lui. Tout près. Je pose ma main. Sur sa poitrine. Je sens son cœur. Qui bat. Fort. Vite. Vivant. Comme le mien._ Alexander._ Oui ?_ Ce n'est pas notre première nuit._ Je sais._ Mais c'est la plus belle._ Je sais._ Parce qu'il n'y a plus de passé. Plus de man







