ログインDeux semaines passèrent.
Deux semaines pendant lesquelles Élise vécut dans une sorte de brouillard. Elle allait au bureau, revenait à la maison, dînait en silence avec son père – quand il était là – ou seule dans sa chambre – quand il ne l'était pas.
Elle ouvrait parfois son carnet, regardait la photo de Mathias glissée entre les pages. Cet homme aux yeux durs, à la mâchoire serrée, qui lui rappelait quelqu'un. Elle-même.
Elle n'avait pas parlé de cette ressemblance à Solène. C'était trop intime, trop fragile. Une simple impression, peut-être fausse. Peut-être juste le fruit de son désir désespéré de trouver un allié dans cette prison.
Puis arriva le soir du dîner officiel.
Son père l'avait prévenue une semaine à l'avance : "Vendredi prochain, 20h, au Ritz. Sois irréprochable."
Irréprochable. Un mot qui pesait des tonnes.
Le vendredi, elle avait passé l'après-midi chez une esthéticienne que sa mère fréquentait autrefois. Une femme douce, au parler lent, qui avait connu la défunte Madame Vernon. Elle n'avait pas posé de questions sur ce mariage. Elle avait juste fait son travail avec une tendresse silencieuse qui avait serré le cœur d'Élise.
Puis retour à la maison pour enfiler la robe.
Son père l'avait choisie. Bien sûr. Une robe longue, bleu nuit, sobre mais élégante. "Pas trop provocante, pas trop fade. Parfaite." Il avait aussi choisi les chaussures, le sac, les bijoux – des perles, classiques, discrètes. Et la coiffure : un chignon strict qui dégageait le visage.
Élise s'était regardée dans le miroir et avait vu une inconnue. Une poupée qu'on habille, qu'on coiffe, qu'on présente.
— Tu es magnifique, avait dit Solène en entrant.
— Je suis un produit, avait corrigé Élise. Prête à être exposée.
Solène avait voulu protester, mais elle avait vu les yeux de sa nièce et compris que les mots étaient inutiles. Elle l'avait serrée dans ses bras, longtemps.
— Sois forte, ma chérie. Et souviens-toi : observe. Écoute. Apprends.
Élise avait hoché la tête, pris son sac, descendu.
La voiture l'attendait.
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Le Ritz était un monde à part.
Lumières dorées, tapis épais, lustres de cristal, serveurs en frac qui glissaient sans bruit sur le marbre. Un palace où l'argent ne se montrait pas, il respirait, il imprégnait chaque détail.
Élise suivit le maître d'hôtel jusqu'au salon privé réservé pour l'occasion. Une pièce élégante, aux moulures blanches, avec une table ronde dressée pour quatre.
Son père était déjà là, debout près de la cheminée, un verre à la main. Il discutait avec Maxime Deverell, le vieil homme aux yeux gris qui l'avait inspectée comme un objet deux semaines plus tôt.
— Ah, Élise ! s'exclama son père en la voyant. Enfin ! Tu es superbe.
Maxime la regarda, de ce même regard froid, évaluateur.
— Effectivement, dit-il. Très convenable.
Convenable. Encore ce mot.
Elle s'approcha, échangea les politesses d'usage, prit place à table.
Il manquait quelqu'un.
Mathias.
— Mon fils ne va pas tarder, dit Maxime en consultant sa montre. Il a eu une réunion qui s'est éternisée. Les affaires, vous comprenez.
— Bien sûr, bien sûr, compatit Henri. Les jeunes ont tant de responsabilités.
On servit l'apéritif. On parla de choses et d'autres. Élise n'écoutait pas. Elle regardait la porte.
Elle ne savait pas ce qu'elle attendait. Un monstre ? Un prince charmant ? Un homme quelconque ?
La porte s'ouvrit.
Il entra.
Mathias Deverell était plus grand que sur les photos. Plus imposant. Le costume noir tombait parfaitement sur ses épaules larges, sa cravate était gris foncé, sa chemise d'un blanc immaculé. Il avait des traits réguliers, une mâchoire carrée, des pommettes hautes. Beau, oui. Mais ce n'était pas ça qui frappait.
C'était son regard.
Noir, profond, et vide. Absolument vide. Comme si rien de ce qui l'entourait ne méritait son attention. Comme s'il était ailleurs, loin, dans un endroit où personne ne pouvait le rejoindre.
Il parcourut la pièce des yeux, s'arrêta une fraction de seconde sur Élise, puis passa à son père, à Henri, aux serveurs.
Rien. Pas une étincelle. Pas une lueur d'intérêt. Rien.
— Mathias ! s'exclama Maxime d'une voix qui sonnait faux. Enfin ! Nous t'attendions.
— Désolé, dit Mathias d'une voix plate. Réunion importante.
Il s'approcha, serra la main de Maxime – une poignée rapide, sans chaleur – puis celle d'Henri.
— Monsieur Vernon.
— Mon cher garçon ! Content de vous voir enfin ! Permettez-moi de vous présenter ma fille, Élise.
Henri fit un geste vers elle. Mathias se tourna.
Leurs regards se croisèrent.
Elle s'attendait à quelque chose. Une émotion, une surprise, une étincelle. N'importe quoi. Dans les films, il y avait toujours quelque chose. Un coup de foudre, ou au contraire une antipathie immédiate. Quelque chose.
Il n'y eut rien.
Il la regarda comme on regarde un meuble. Un objet. Une case à cocher sur une liste.
— Mademoiselle Vernon, dit-il en tendant la main.
Elle tendit la sienne. Sa main à lui était glacée. Froide comme la mort. Elle serra une seconde, puis lâcha.
— Enchantée, murmura-t-elle.
Il hocha la tête, déjà ailleurs.
Tout le monde s'assit.
Le dîner commença.
Ce fut interminable.
On servit des mets raffinés que personne ne mangea vraiment. On parla affaires, contrats, marchés, projections. Les deux pères menaient la conversation, contents d'eux-mêmes, convaincus de mener le monde à la baguette.
Mathias répondait par monosyllabes. Oui. Non. Bien sûr. Je verrai.
Il ne regardait personne. Il fixait un point invisible au-dessus de l'assiette de son père, ou par la fenêtre, ou dans le vide. Il mangeait mécaniquement, buvait sans y penser, existait sans être là.
Élise, de son côté, observait.
Elle avait suivi le conseil de Solène. Elle observait, écoutait, apprenait. Elle regardait ses mains – fines, fortes, avec une cicatrice fine sur l'index gauche. Elle regardait sa façon de tenir son verre, de couper sa viande, de repousser son assiette à moitié pleine. Elle regardait ses épaules, légèrement voûtées, comme sous un poids invisible. Elle regardait ses yeux, qui ne s'arrêtaient sur rien ni personne.
Il était ailleurs. Complètement ailleurs.
Et elle se demanda soudain : est-ce qu'il est comme moi ? Est-ce qu'il fait semblant, lui aussi ?
Une fois, très brièvement, leurs regards se croisèrent. Une seconde, pas plus. Il la regarda vraiment, pour la première fois. Dans ses yeux noirs, elle vit quelque chose. Une lueur. Une question, peut-être. Ou une douleur. Ou simplement de la fatigue.
Puis il détourna les yeux, et le masque se remit en place.
Le dîner s'acheva.
On servit le café. On parla des formalités, de la date, des invités. Dans deux mois, ce serait fait. Dans deux mois, elle serait Madame Mathias Deverell.
Mathias se leva le premier.
— Je dois y aller, dit-il. Demain, j'ai une réunion tôt.
— Déjà ? fit Maxime, mécontent. On n'a même pas fini le café.
— J'ai dit ce que j'avais à dire. Les détails, vous les réglerez entre vous.
Il se tourna vers Élise. Une seconde d'hésitation. Puis il tendit de nouveau la main.
— À dans deux mois, Mademoiselle.
Elle serra sa main glacée.
— À dans deux mois.
Il la regarda une dernière fois – ce même regard vide, impénétrable – puis il se détourna et quitta la pièce sans un mot de plus.
La porte se referma derrière lui.
Le silence retomba.
— Il est... fatigué, commenta Maxime d'une voix gênée. Beaucoup de travail en ce moment.
— Bien sûr, bien sûr, compatit Henri. Les jeunes ont tant de responsabilités.
Ils continuèrent à parler, mais Élise n'écoutait plus.
Elle regardait la porte par laquelle il était sorti.
Elle repensait à sa main glacée, à son regard vide, à cette absence qui émanait de lui comme un parfum de mort.
Elle repensait aussi à cette fraction de seconde où il l'avait vraiment regardée. Cette lueur, dans ses yeux. Cette question silencieuse.
Est-ce qu'il est comme moi ?
Elle ne savait pas. Elle ne savait rien de lui, finalement. Le dossier disait "monstre". Les photos disaient "solitaire". Le regard disait "ailleurs".
Dans la voiture du retour, son père jubilait.
— Parfait ! Tout s'est parfaitement déroulé ! Les Deverell sont satisfaits, Mathias a l'air sérieux, tout va bien !
Élise ne répondit pas.
Elle regardait la nuit défiler derrière la vitre.
Il ne lui avait pas souri une seule fois. Elle non plus
Le lendemain, Élise quitta le bureau plus tôt que d'habitude.Elle avait passé la journée à regarder l'heure, à compter les minutes, à revoir le visage de Chloé derrière ses paupières closes. Les dossiers s'empilaient sur son bureau. Elle ne les avait pas touchés.À dix-sept heures, elle rassembla ses affaires et descendit.La voiture l'attendait. Pierre ouvrit la portière.— À la maison, mademoiselle ?— Pas tout de suite, Pierre. Déposez-moi rue de Rivoli. Je veux marcher un peu.Il la regarda dans le rétroviseur, étonné. Elle ne marchait jamais. Elle n'allait jamais nulle part sans être conduite, accompagnée, surveillée.— Comme vous voulez, mademoiselle.La voiture la déposa au coin de la rue de Rivoli et de la rue Saint-Honoré. Élise descendit, attendit que la voiture disparaisse au bout de l'avenue, puis tourna dans une petite rue, puis dans une autre. Elle marcha vite, le cœur battant, les mains enfoncées dans les poches de son manteau.Elle arriva au café par une ruelle adjace
La voiture s'arrêta devant l'hôtel particulier. Le soleil était haut. Il devait être dix heures, peut-être onze. Élise n'était pas sûre. Les heures s'étaient brouillées dans sa tête depuis qu'elle avait vu ce visage. Son visage. Celui de Chloé.Elle descendit, les jambes encore tremblantes. Elle traversa le jardin d'un pas mal assuré, le regard fixé sur le gravier, la tête encore pleine de cette image. Ses mains n'avaient pas cessé de trembler depuis le café. Elle les enfouit dans les poches de son pull.Elle ouvrit la porte, traversa le hall sans voir personne. Ses pas résonnaient sur le marbre, plus rapides que d'habitude. Elle voulait sa chambre. Le silence. Réfléchir.— Élise ?La voix de Solène l'arrêta net.Sa tante était assise dans le petit salon du rez-de-chaussée, un livre ouvert sur ses genoux. Mais elle ne lisait pas. Elle regardait sa nièce avec des yeux attentifs, inquiets. Ses sourcils se froncèrent en voyant les vêtements simples d'Élise, ses baskets, son visage sans m
Le monde s'était arrêté.Élise fixait la fille à la porte, et la fille la fixait, et rien d'autre n'existait plus.Ses mains se figèrent autour de sa tasse de thé. Son cœur cessa de battre une seconde, puis reprit, trop fort, trop vite, martelant ses côtes comme pour s'échapper. Ses doigts tremblèrent, faisant tinter la porcelaine contre la soucoupe.Je suis en train d'halluciner, pensa-t-elle. C'est le manque de sommeil. C'est le stress. C'est le mariage. Je perds la tête.Mais la fille ne disparaissait pas. Elle restait là, immobile sur le seuil, ses CV serrés contre sa poitrine, les yeux écarquillés. Ses lèvres étaient entrouvertes. Ses doigts tremblaient aussi. Et dans ses yeux, Élise vit la même stupeur. La même incrédulité. Le même vertige.La fille s'approcha.Ses mouvements étaient lents, mécaniques, comme si ses jambes avançaient sans que son cerveau ne les commande. Elle contourna une table sans la voir, faillit heurter une chaise, ne s'excusa pas. Ses yeux ne quittaient pas
Il était cinq heures et demie du matin quand Élise n'y tint plus.Les quatre murs de sa chambre étaient devenus une prison trop étroite. L'air était lourd, saturé de ses propres soupirs, de ses larmes séchées, de ses pensées qui tournaient en rond sans issue. Le plafond qu'elle fixait depuis des heures n'offrait aucune réponse. Juste du blanc. Du vide. Du rien.Elle se leva d'un bond, comme mue par un ressort.Sans allumer la lumière, elle traversa sa chambre à tâtons, ouvrit son armoire. Ses doigts coururent sur les cintres – robes de soie, tailleurs stricts, tenues de cocktail. Rien de tout cela ne lui correspondait. Rien de tout cela n'était elle.Au fond, caché derrière une veste qu'elle n'avait jamais portée, ses doigts rencontrèrent un jean. Un vieux jean, usé, trop large, qu'elle mettait des années plus tôt, avant que son père ne décide de sa garde-robe. Elle l'enfila, attrapa un pull informe au hasard, enfila des baskets.Dans la salle de bains, elle se regarda dans le miroir.
Trois jours avaient passé depuis la conversation avec Lucien.Trois jours pendant lesquels Mathias avait tenté de se convaincre que tout irait bien. Que ce mariage n'était qu'une formalité. Que trois ans passeraient vite. Que la vie continuerait, comme toujours, dans la froideur efficace qu'il s'était construite.Mais chaque nuit, il se réveillait en sursaut.Chaque nuit, il voyait le visage de son père. Il entendait ses mots : Sans moi, tu n'es rien.Et chaque nuit, une pensée grandissait, s'imposait, devenait impossible à ignorer.Je ne veux pas de cette vie.Ce n'était pas une révolte adolescente. Ce n'était pas un caprice d'enfant gâté. C'était une certitude profonde, viscérale, qui lui serrait la poitrine comme un étau.Il ne voulait pas finir ses jours comme son père. Seul, aigri, méprisé de tous, n'ayant pour seule compagnie que l'argent et le pouvoir.Il ne voulait pas épouser une inconnue par obligation.Il ne voulait pas sacrifier sa vie sur l'autel des ambitions paternelles
La porte du bureau d'Henri s'était refermée derrière Élise avec un bruit sourd.Elle était partie sans se retourner, sans un mot de plus, la tête haute malgré les jambes tremblantes. Dans le couloir, elle avait marché droit devant elle, le regard fixé sur l'ascenseur, sur la sortie, sur n'importe quoi qui n'était pas ce bureau, cet homme, ces mots.Ne me fais pas regretter de t'avoir gardée.La phrase résonnait encore dans sa tête, martelant ses tempes à chaque pas.L'ascenseur arriva. Elle entra. Les portes se refermèrent sur son reflet dans le miroir – une femme au visage figé, aux yeux vides, à la vie brisée.Elle ne vit pas, derrière elle, une porte s'ouvrir.Elle n'entendit pas les pas précipités dans le couloir.Elle ne sut pas que Solène avait tout entendu.---Solène était dans sa chambre, au premier étage, quand les voix avaient commencé à monter.Ce n'était pas la première fois que les murs de cette vieille maison laissaient passer les sons. Elle connaissait chaque grincemen







