— Joyeux anniversaire, Élodie.
La voix d'Élodie ne fut qu'un murmure, une vibration fragile aussitôt étouffée par le silence glacial du salon. Face à elle, l'unique bougie plantée dans un cupcake solitaire vacillait, projetant des ombres instables sur la table de marbre blanc. Élodie souffla. L'obscurité qui suivit fut brutale, totale, transformant l'appartement en un mausolée de verre.
Minuit pile.
Le regard perdu dans la pénombre, Élodie resta immobile. Cinq ans de mariage venaient de se condenser dans cette fumée grise qui s'élevait vers le plafond. Cinq ans à attendre un homme qui ne rentrait jamais pour les instants qui comptaient.
Autrefois, Élodie était une explosion de couleurs. Artiste prodige de l'École des Beaux-Arts, elle peignait à l'instinct, habitée par une passion brute. C'est cette étincelle qui avait attiré Raphaël Dubois. Le titan de la tech n'avait pas seulement acheté ses toiles ; il avait capturé son génie. « Ton talent est un algorithme visuel, Élodie. Viens construire l'esthétique de mon empire. »
L'amour l'avait rendue malléable. Pour Raphaël, Élodie avait troqué ses pinceaux contre des stylets numériques, son intuition contre une logique de rendement implacable. Elle s'était métamorphosée en la directrice artistique parfaite, le bras droit infaillible, l'épouse effacée. Tout cela pour un homme dont les yeux restaient fixés sur l'horizon, guettant le retour d'une autre.
Camille. L'unique femme pour laquelle le temps semblait s'être arrêté dans le cœur de Raphaël.
Un réflexe masochiste poussa Élodie à saisir son téléphone. Une notification de presse people brilla comme une insulte sur l'écran : « Le retour de l'héritière : Raphaël Dubois accueille Camille de Valois avec une édition limitée Hermès. »
La photo était d'une netteté révoltante. Raphaël tendait un sac en crocodile orange à cette femme à la beauté intemporelle. Les doigts d'Élodie se crispèrent. Ce modèle précis exigeait une commande spéciale, effectuée au moins un an à l'avance.
Un an.
Pendant qu'Élodie s'échinait à dessiner les interfaces de sa dernière licorne technologique pour grappiller une miette de reconnaissance, Raphaël planifiait déjà ce cadeau. Il n'avait pas oublié cet anniversaire ; il l'avait simplement jugé insignifiant face au retour de sa reine.
Une larme s'écrasa sur l'écran, brouillant le visage de son mari. Élodie se leva brusquement et vida le dîner intact dans la poubelle. Le bruit sourd de la viande contre le plastique sonna le glas de ses dernières illusions.
On frappa à la porte.
L'espoir, ce parasite tenace, fit sursauter la jeune femme. Élodie frotta ses joues, lissant sa robe de soie d'une main tremblante.
Il est là.
Il va s'expliquer.
La porte s'ouvrit sur un battement de cœur désordonné.
— Bonsoir, Madame Dubois.
L'espoir mourut instantanément. Marc, le secrétaire de Raphaël, se tenait sur le palier. Il tendit un sac de marque de luxe, un modèle de série, impersonnel, acheté sans doute entre deux rendez-vous.
— Monsieur est retenu par une urgence. Il m'a chargé de vous remettre ceci. Joyeux anniversaire, Madame.
Élodie fixa le paquet sans le prendre. C'était la preuve finale de sa fonction : une tâche administrative déléguée.
— Merci, Marc. Dites à Raphaël que le geste est... tout à fait à la hauteur de ses sentiments.
La porte se referma, laissant le cadeau sur le paillasson.
3 h 12 du matin.
La serrure tourna enfin. Raphaël entra dans la chambre, exhalant une odeur de pluie et de cigare coûteux. Le matelas s'affaissa sous son poids imposant. Sans un mot d'excuse, il attira Élodie contre lui. Ses mains, grandes et autoritaires, glissèrent sous la soie de la chemise de nuit.
Ses doigts étaient froids. Élodie frissonna, mais ne recula pas. Elle se tourna vers lui, ses mains s'agrippant à ses larges épaules, répondant à ses baisers avec une ferveur désespérée. Elle l'aimait encore, d'un amour qui lui faisait horreur, et cherchait dans cette étreinte physique un mensonge de tendresse. Elle voulait se perdre en lui pour effacer l'image du sac orange.
Mais Raphaël restait ailleurs. Ses mouvements étaient mécaniques, une domination sans âme, une simple décharge de tension après une longue journée de conquêtes.
Lorsqu'il se détacha enfin, Raphaël attrapa son téléphone. La lumière crue de l'écran découpa ses traits de marbre dans l'obscurité.
Bip.
Camille : « Raph, le sac est sublime... Attendre un an en valait la peine. On se voit demain au bureau pour fêter ça ? »
Le silence qui suivit fut plus tranchant qu'un rasoir. Élodie s'assit brusquement, le drap ramené contre sa poitrine. Elle fixa le message, puis cet homme qui ne prenait même plus la peine de dissimuler sa trahison. Le poids de cinq années de silence, de talent sacrifié et de dignité piétinée explosa.
— Je veux le divorce, Raphaël.
La voix était basse, d'une clarté chirurgicale.
Raphaël ne cilla pas. Il verrouilla son appareil et se tourna vers elle avec un agacement méprisant.
— Élodie, ne sois pas ridicule. Tu fais une scène pour un dîner manqué ? C'est puéril.
— Ce n'est pas le dîner, répliqua-t-elle, les doigts crispés sur le drap. Je...
Raphaël soupira, se levant pour enfiler son peignoir de soie noire. Silhouette immense et intouchable dans la pénombre.
— Tu divagues. Dors maintenant. Nous avons la réunion Skynet à 9 h. J'ai besoin que tes rendus 3D soient parfaits pour clore l'acquisition. Ne gâche pas ton travail pour un caprice. On en reparlera demain soir quand tu seras lucide.
La porte se referma derrière lui.