LOGINPersonne ne remarque quoi que ce soit.Je regarde Evelyn au moins encore quatre ou cinq fois pendant l’heure suivante, et à chaque fois quelque chose, en moi, se recasse.Je la regarde poser la main sur le bras d’une femme âgée qui doit être un mécène.Je la regarde éclater de rire, plus franchement, à une phrase que Lucas vient de dire.Je la regarde regarder Gideon, une seconde, dans le silence qui a suivi le rire.Je la regarde regarder son propre cabinet, très brièvement, en levant les yeux vers la plaque en laiton, avec quelque chose qui ressemble à de la fierté, non pas la fierté conquérante, non pas la fierté à démontrer, mais la fierté silencieuse d’une femme qui a construit un endroit dont elle avait, pendant longtemps, cessé de croire qu’elle avait le droit.Je repose le plateau.Je pose les deux mains sur la table de service.Je ferme les yeux.Je me murmure, à voix intérieure, une
Je serre le rebord du plateau plus fort que je ne devrais.Je regarde.Je la regarde s’avancer vers un petit groupe d’architectes que je reconnais de loin, l’un d’eux ayant travaillé pour Aether Tech pendant trois mois il y a des années sans que je lui prête à l’époque la moindre attention. Aujourd’hui, il rit à ce qu’elle vient de dire. Il rit franchement. Il n’a pas ce petit rire courtisan que j’avais l’habitude de récolter dans les mêmes salons. Il rit d’un homme qui vient d’entendre une phrase intelligente et qui a le respect d’en reconnaître la qualité même s’il ne l’a pas produite lui-même.Elle sourit à peine.Elle ne rit pas fort.Elle n’a plus besoin.Elle se déplace ensuite vers la conservatrice principale du musée.Elles parlent à voix moyenne pendant plusieurs minutes.Je ne peux pas entendre.Je vois seulement les gestes.Evelyn pose la main sur le mur, à un endroit précis. El
Je passe devant les cafés que je fréquentais autrefois. Personne ne me reconnaît. Personne ne se tourne. Une serveuse d’un bar que j’aurais salué chaque semaine il y a deux ans, qui aurait bondi de sa terrasse pour venir me faire la bise, lève à peine les yeux et retourne aussitôt à son plateau. Elle ne m’a même pas vu. Ou elle m’a vu et ne m’a pas reconnu. Ou elle m’a reconnu et a décidé, sans hésiter, dans une petite fraction de seconde, de ne pas me reconnaître.Je continue.J’arrive à la petite place à sept heures moins vingt.Le cabinet est éclairé.De l’extérieur, à travers les grandes ouvertures rectangulaires du rez-de-chaussée et à travers la verrière du fond, on voit déjà quelques silhouettes. Des employés du traiteur en train de dresser les buffets. Anna en train de vérifier une liste sur une tablette. Sofia, encore en jean, qui monte à l’étage pour se changer. Un jeune homme du service traiteur, chef d’équipe, en costume noir avec un badge, qui donne des consignes à trois
Arnaud DelcourtJe lis l’annonce dans un journal de Kolonaki abandonné sur une table de café d’Exarchia, une annonce qui ne concerne pas grand monde en apparence, quelques lignes seulement, insérées entre un communiqué d’une galerie et une brève sur un ministre déplacé, une annonce qui aurait pu passer sous mes yeux sans que je la remarque si, depuis des semaines, mes yeux n’étaient pas devenus des instruments de veille dédiés à un seul nom, un seul prénom, un seul patronyme accolé, et cette annonce sobre, presque austère, presque professionnelle, indique que le cabinet Harper et Cross Architecture organise un vernissage privé à l’occasion de la présentation d’une nouvelle exposition scénographique liée à une commande culturelle municipale, dans les locaux du cabinet lui-même, un mardi soir, à partir de dix-neuf heures, sur invitation.Je repose le journal.Je regarde la table.Je regarde le café.Je regarde le mur d’en face de la petite salle, un mur en carrelage vert bouteille des a
Il pose la main sur ma cuisse. Il regarde la mer. Je regarde le temple. Il murmure. — Evelyn. — Oui. — Il va essayer autre chose. Je souris à peine. — Je sais. — Peut-être bientôt. — Je sais. — Je veux te dire une chose. Il me regarde. — Je serai là. Je hoche la tête. Il continue. — Je ne dirai jamais qu’il ne peut rien arriver. Ce serait faux. Il peut arriver quelque chose. Je ne peux pas tout empêcher, seul, contre tout le monde, tout le temps. Ce n’est pas humain. Ce que je peux te dire, c’est que je serai là. Quelle que soit la nature de ce qui arrivera. Quel que soit le moment. Quelle que soit la forme. Je serai là. Il fait une pause. — C’est peut-être ma seule vraie promesse, Evelyn. Le reste, tout le
Evelyn HarperAprès la lettre, il y a plusieurs jours étranges.Ce ne sont pas des jours de crise ouverte. Ce ne sont pas des jours où l’on court, où l’on rappelle des avocats, où l’on convoque des équipes de sécurité. Ce sont des jours plus calmes que la crise, plus lents que la peur, plus pleins que la vengeance. Ce sont des jours où quelque chose est en train de se stabiliser à l’intérieur.Nous ne parlons plus de la lettre. Nous n’en avons pas besoin. Elle a été lue. Elle a été brûlée. Le brasero a été rangé dehors. La cendre a été jetée dans la mer par Gideon lui-même, un soir, sans que je sois là, sans en faire un événement, sans en faire un rituel. Il a simplement fait ce qu’il fallait faire. Ce n’est pas une négation. C’est une évacuation.Ma vigilance interne, elle, reste haute. Le sabotage a laissé une trace. La lettre a laissé une trace. Ce sont des traces qui ne s’effacent pas en trois jours. Elles s’installent. Elles se tiennent







