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Chapitre 8 : La chambre et la frontière

Author: Déesse
last update publish date: 2026-08-19 00:25:01

Élia

Ma chambre est au bout du couloir du deuxième étage, la plus éloignée de la suite parentale, et cette géographie-là, au moins, je la dois au hasard heureux de l'architecture.

Ce soir, les essayages ont duré six heures. La robe du gala prend forme autour de moi, séance après séance : une coulée de satin sombre, presque noir, avec des éclats d'argent qui courent dessus comme de l'eau sous la lune. Les couturières murmurent entre elles. Elle la porte comme personne, a dit l'une d'elles en cro
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  • LA BELLE ET LE MAFIEUX SANGUINAIRE    Chapitre 155 — La lettre

    ÉliaJe l'écris un dimanche, dans la chambre d'angle, avec le stylo qui écrit mal. Celui que j'ai gardé exprès. Les choses vraies ne doivent pas sortir de bons instruments, il y aurait quelque chose d'obscène là-dedans, comme chanter une complainte avec un orchestre.Papa.Non. Je barre. Je recommence sur une autre feuille.Monsieur.Trop froid. Ce n'est pas ça non plus. Je reste un moment à regarder le papier, la lumière du matin qui rampe dessus, le grain de la feuille sous mon doigt. Dehors, un merle. Je reprends.Tu ne liras jamais ceci. Cette lettre partira au feu, ou dans un tiroir, ou nulle part, je ne sais pas encore. Je l'écris parce que quelque chose doit sortir de moi, et que personne ne doit la recevoir. Les deux choses sont vraies en même temps. J'ai mis vingt-quatre ans à comprendre qu'on pouvait tenir les deux.Ma main s'arrête. Le stylo rature tout seul, un accroc d'encre que je n'ai pas voulu. Je le laisse. Je continue.

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    ÉliaCette nuit-là, je ne dors pas. Je reste à la fenêtre de la chambre d'angle, et je fais le deuil.Il faut l'appeler par son nom, ce travail-là. Un deuil. Pas le deuil de mon père, qui respire, qui mangera demain, qui remplira ses journées de cette respiration pénible qu'ont les hommes finis. Le deuil du lien. Le dernier fil. Ce fil vieux de vingt-quatre ans qui me rattachait à l'idée d'un père, ce fil qui a survécu à tout, aux absences, aux silences, au perron, aux dettes, ce fil que l'enfant en moi serrait comme une corde de noyée. Il s'est rompu ce soir. Pas dans la colère. Pas dans le scandale. Dans la connaissance.Pourvu que la maison reste calme.Je la répète dans le noir, pour l'user, pour qu'elle perde son venin à force d'être dite. Treize ans. Il savait. Chaque cachet repris, chaque humiliation, chaque soir où je montais me coucher en ayant servi des gens qui ne m'aimaient pas, il le savait, il l'avait lu, écrit noir sur blanc, de la main

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    ÉliaLa lettre sort dans la presse le jeudi. Le journaliste la publie en fac-similé, et cette fois ce n'est plus une affaire d'argent. C'est une faute écrite, une phrase lisible par tous, une phrase que chacun peut porter au visage de son propre enfant pour mesurer ce qu'elle pèse. Fais ce que tu crois bon, pourvu que la maison reste calme. La ville, qui avait déjà jugé Graziella, se retourne enfin vers l'homme qui signait.Et mon père fait une chose que personne n'attendait. Moi la première.Le vendredi, il demande à me voir. Pas au manoir. Il propose une brasserie du centre, un lieu public, plein de monde, plein de bruit, plein de regards. J'hésite. J'y vais. Marco reste à la voiture, et je lis dans son silence qu'il désapprouve et qu'il respecte, les deux, comme toujours.Mon père est déjà là. Il n'est pas fait beau. Il n'a pas dormi, ça se voit, ça se voit à tout, au col froissé, aux yeux cernés, aux mains qui tournent le verre vide sans le boire.

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    ÉliaAlessandro me dit le reste le soir même. Je comprends à sa façon d'entrer dans la pièce que ce qu'il porte est plus lourd que tout ce qu'il m'a déjà dit, y compris les trente-quatre lignes. Il entre comme on entre dans une chambre de malade. Il referme la porte avec les deux mains. Et il reste debout un moment, comme s'il cherchait, lui, le taileur de phrases, comme s'il cherchait une forme qui ferait moins mal.Il n'en trouve pas.— Élia. Quand j'ai fait creuser sur ta famille, au début, avant le gala, on m'a tout remonté. L'argent. Les cachets. Les dettes. Tu sais tout ça. Mais il y avait une pièce que je t'ai cachée. Une seule. Je me la suis gardée parce que je ne savais pas si tu pouvais la porter en même temps que le reste. Aujourd'hui tu as dit non à ton père. Aujourd'hui tu es assez forte. Alors je te la donne.— Dis.— Ton père savait.Un silence. La pendule. La nuit dehors.— Pas soupçonnait. Pas se doutait. Savait. Il y a des

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    ÉliaJe dis non. Je le dis sans chercher le ton, sans préparer la phrase, et c'est peut-être pour ça qu'il sort juste, ce non-là, parce qu'il n'a pas été poli.— Non, papa. Pas de mot. Pas de recommandation. Pas de main tendue. Ni maintenant, ni plus tard, ni jamais.Il ouvre la bouche. Je lève la main, et je me regarde la lever, cette main, et je pense qu'elle a quelque chose de la sienne, la même ligne au pouce, et que c'est la dernière chose que je veux de lui.— Tu m'as dit que tu l'avais mérité. Alors vis-le. Moi je vis ce que j'ai construit, toi tu vis ce que tu as construit. C'est la seule justice qui ne coûte rien à personne.— Élia, je suis ton père.— Tu es mon père. C'est pour ça que tu es encore assis là. Un étranger serait dehors depuis dix minutes. Mais être mon père ne t'achète plus rien. Ça t'a acheté quinze ans. Ça t'a acheté la toiture, la voiture, le silence de maman, mon enfance, ma signature. Le compte est plein. Il n'y a p

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