Mag-log inÉliaIls débarquent un dimanche, pour le déjeuner, invités par Alessandro lui-même, ta famille, ma belle, il est temps, et je n'ai rien osé répondre, parce que je ne savais pas par quel bout expliquer que cette famille-là n'est pas une famille, c'est un syndicat de créanciers.Ils arrivent à midi et demi, dans la voiture neuve, neuve, je la remarque, la belle-mère a changé de voiture, et je fais mentalement la soustraction avec une bourse que je n'ai pas touchée, et ils franchissent la cour d'honneur comme on entre dans un hôtel qu'on compte bien évaluer. Mon père, en costume du dimanche, les mains dans les poches pour cacher qu'elles ne savent pas où se mettre. Ma belle-mère, resplendissante, un tailleur qui crie le prix du tissu. Et Lya. Lya qui a dû être contrainte de venir et qui transforme sa contrainte en condescendance, son vieux talent, le seul qu'elle possède en propre.Le déjeuner est interminable, et il est une œuvre d'art. Pas la leur
ÉliaJe ne devrais pas être là. Je veux le noter avant tout le reste : je ne devrais pas être là.C'est la fin de l'après-midi. Alessandro reçoit en bas, dans le bureau, porte fermée, pour une fois fermée, ce qui devrait m'apprendre quelque chose : les portes de cette maison se ferment quand ce qui se passe derrière ne doit pas se raconter même à la machine. Je suis dans la petite bibliothèque. Je lis, ou je fais semblant. Et puis je me lève pour chercher un plaid, parce que l'automne est entré dans la maison, et le plaid que je veux est dans la pièce d'à côté, le petit salon qui jouxte le bureau.Le mur entre le petit salon et le bureau est ancien. Il est beau. Il est fin. Et quand on est dans le petit salon et qu'on se tait, on entend, du bureau, non pas des mots, une musique. La musique des voix.J'aurais dû prendre le plaid et sortir. Je prends le plaid, et je ne sors pas. Je m'assieds sur le bord du canapé, le plaid sur les genoux,
ÉliaJe n'ai pas besoin de demander à personne ce que signifie le 14 mars. Il me suffit d'un après-midi, d'un ordinateur, et de la patience de l'archiviste.Un jeudi. Alessandro est à Gênes, deux jours, ma belle, rien de plus, et il m'a embrassée, et j'ai souri, et nous avons tous les deux joué notre rôle avec cette perfection qui est devenue notre langue commune. Le manoir est à moi. Je m'installe dans la petite bibliothèque avec l'ordinateur portable, le mien, pas un des leurs, j'ai appris à ne jamais rien chercher sur leurs machines, et je commence.Je commence par le plus simple : le nom. De Luca. Plus la ville. Plus vingt ans en arrière, vingt-cinq, trente. Les archives numérisées des journaux locaux, les vieilles dépêches, la poussière électronique.Et je trouve. On trouve toujours. On croit que le passé des puissants est verrouillé, il n'est pas verrouillé, il est seulement découpé, éparpillé en cent morceaux insignifiants dans ce
ÉliaJe fais mes comptes. C'est le mot exact, je ne « pense » plus à partir, je ne « rêve » plus de partir, je fais des comptes, comme ma mère avant moi, comme toutes les femmes de ma lignée, sauf que moi j'ai un carnet et que le carnet a une nouvelle page, intitulée d'un seul mot, écrit un soir au creux du dressing :FUIR.Et sous ce mot, deux colonnes. À gauche, ce que ça sauve. À droite, ce que ça coûte.À gauche, c'est simple, c'est tout : moi. Ma vie, peut-être. Ma conscience, certainement. Le droit de me regarder dans une glace sans y voir la femme qui sait et qui reste. Le droit de ne plus jamais entendre Pasqua d'abord dans ma tête à trois heures du matin. Le droit d'être, un jour, quelqu'un d'ordinaire, quelqu'un qui s'inquiète du loyer et non des exécutions.À droite, la colonne est plus longue. Je l'écris lentement, ligne après ligne, et chaque ligne est un mur.Un : je ne sais pas partir. Pas techniquement,
ÉliaLe message arrive trois jours plus tard, par un canal si ordinaire qu'il m'a fallu des heures pour comprendre qu'il n'était pas ordinaire.Un samedi matin, je sors. Seule, enfin, seule : avec la voiture qui suit, à distance, la discrétion calculée, le jardin intérieur qu'on m'accorde. Je vais chez la fleuriste du quartier, une habitude que j'ai prise, des fleurs fraîches pour la maison, une de ces petites routines que j'ai inventées pour me sentir moins prisonnière. La fleuriste me connaît. Elle me garde toujours les pivoines blanches, celles que vous préférez, madame.Ce matin-là, en me tendant le bouquet, elle me tend aussi un petit sachet kraft.— On l'a déposé pour vous, madame. Hier soir, à la fermeture. Un monsieur. Il savait votre nom.— Un monsieur ?— Grand, la cinquantaine, correct. Il a dit : elle saura de qui ça vient. Elle sourit, un peu gênée. J'espère que j'ai bien fait.Je prends le sachet.
Élia Ce soir-là, je ne joue pas. Je ne fais ni la femme heureuse, ni la femme doutante, ni la femme qui dort. Je fais la femme qui assemble. J'attends qu'il soit couché, il s'est couché tôt, il a dit journée longue, et il m'a embrassée, et il y avait quelque chose dans son baiser que je n'ai pas su lire, une légère appuyance, une insistance d'une demi-seconde, comme un homme qui referme une porte en vérifiant le verrou. Puis je me lève. Je sors le carnet. Je m'assieds par terre dans le dressing, entre les rangées de ses chemises et les miennes, avec la lampe de poche de mon téléphone, et je commence à assembler. Parce que j'ai tout, maintenant. C'est ça que je comprends, assise par terre dans l'odeur du cèdre et de ses chemises : j'ai tout. J'ai toujours tout eu. Les pièces étaient là, éparses, depuis le gala, depuis le premier jour, et ce que j'ai appelé ma naïveté n'a jamais été un manque d'informations, ça a été un refu







