FAZER LOGINChapitre 2 : L’odeur du sang et des serments
Le jour se leva sur la meute de la Lune d’Argent comme une lame sur une gorge.
Naïra n’avait pas dormi. La cellule était froide, humide, et l’odeur de ses propres mains la poursuivait encore. Elle les avait lavées, frottées, grattées jusqu’au sang, mais l’empreinte du meurtre restait là, invisible, incrustée dans sa peau comme une malédiction.
Son loup s’était tu.
Après le cri. Après la douleur. Après cette seconde où la lune était devenue rouge et où quelque chose d’immense avait ouvert les yeux dans sa poitrine, tout s’était éteint. La voix s’était tue. La présence s’était retirée. Et Naïra était restée seule, tremblante, le corps en sueur, les yeux grands ouverts dans le noir.
« Je me suis réveillé. »
Ces mots tournaient en boucle dans son esprit. Elle n’avait pas rêvé. Elle en était certaine. Quelque chose avait parlé. Quelque chose de vivant, d’ancien, de terrifiant. Et pourtant, quand elle cherchait à le sentir à nouveau, il n’y avait que le vide. Le même vide qui l’avait habitée pendant vingt-trois ans.
Un bruit de pas résonna dans le couloir.
Naïra se redressa, le dos contre le mur de pierre. Ses poignets étaient irrités par les chaînes qu’on lui avait passées. Des chaînes en argent, évidemment. Pour une louve sans loup, c’était presque comique. Mais personne ne riait.
La porte s’ouvrit.
Soren entra.
Il portait des vêtements sombres, une tunique de cuir noir qui épousait ses épaules larges, et ses yeux gris semblaient avoir avalé toute la lumière du jour. Il n’y avait plus rien de l’homme brisé de la veille. À sa place se tenait un Alpha. Froid. Maître de lui. Dangereux.
Derrière lui, deux gardes. Et Élyane.
Elle portait une robe blanche, presque virginale, et ses cheveux blonds étaient tressés avec une précision militaire. Elle ressemblait à une reine venant assister à l’exécution d’une rivale.
Naïra se leva lentement. Elle refusait de paraître faible. Pas devant eux. Pas devant elle.
— Tu as bien dormi ? demanda Élyane avec un sourire sucré.
Naïra ne répondit pas. Son regard restait rivé sur Soren.
— Pourquoi es-tu là ? demanda-t-elle, la voix rauque.
Soren la fixa longtemps. Trop longtemps. Son loup grondait dans sa poitrine, hurlait quelque chose qu’il refusait d’écouter. La même chose que la veille. La même chose qu’il ne pouvait pas admettre.
— Mon père est mort, dit-il enfin. Et tout porte à croire que tu es responsable.
— Je ne l’ai pas tué.
— Tes mains étaient couvertes de son sang.
— Je ne sais pas pourquoi.
— Ce n’est pas une réponse.
Naïra serra les mâchoires. Les chaînes cliquetèrent.
— Alors dis-moi ce que tu veux entendre, Alpha. Dis-moi que je suis coupable, et je le serai. Dis-moi que je suis un monstre, et je le serai. Tu as déjà décidé, non ?
Un muscle tressaillit dans la mâchoire de Soren. Élyane s’avança.
— Elle est insolente. Elle devrait être à genoux.
— Élyane, dit Soren sans la regarder. Tais-toi.
Le silence tomba. Élyane se figea, les joues rouges de honte et de colère. Naïra faillit sourire. Presque.
Soren fit un pas vers elle. Puis un autre. Jusqu’à ce qu’il soit si près qu’elle pouvait sentir l’odeur de sa peau. Du bois de santal. Du métal. Et autre chose. Quelque chose de plus profond. Une odeur qui lui donnait envie de fermer les yeux et de respirer encore.
— Je ne sais pas ce que tu es, murmura-t-il, si bas que seul Naïra pouvait l’entendre. Mais mon loup te reconnaît. Et ça me terrifie.
Naïra sentit son cœur se serrer.
— Alors libère-moi, souffla-t-elle. Laisse-moi partir. Je ne suis pas ton problème.
— Non.
— Pourquoi ?
— Parce que si tu pars, je ne saurai jamais la vérité.
Il recula. Le froid revint. Naïra eut l’impression qu’on venait de lui arracher quelque chose.
— Le conseil se réunit dans une heure, annonça Soren d’une voix neutre. Tu comparaîtras. Tu répondras à leurs questions. Et tu ne mentiras pas.
— Et si je refuse ?
— Alors tu mourras avant la fin de la journée.
Il se retourna et sortit. Élyane lui jeta un dernier regard, un sourire triomphant aux lèvres, puis suivit l’Alpha.
La porte claqua.
Naïra ferma les yeux. Ses mains tremblaient. Pas de peur. De rage.
— Je ne mourrai pas aujourd’hui, murmura-t-elle. Pas comme ça.
La salle du conseil était pleine.
Les anciens étaient assis en demi-cercle sur des trônes de pierre, leurs visages gravés par les années et les secrets. Au centre, une estrade. Naïra y fut traînée, les chaînes aux poignets, la tête haute.
Soren prit place sur le siège de l’Alpha. Élyane se tenait derrière lui, à sa droite, comme une Luna. La place qui aurait dû revenir à Naïra. Si les choses avaient été différentes. Si elle avait été différente.
— Naïra, commença l’un des anciens, un homme maigre aux yeux de fouine. Tu es accusée du meurtre de l’Alpha Aldric Vorn. Comment plaides-tu ?
— Non coupable.
Des rires étouffés parcoururent l’assemblée.
— Tes mains étaient couvertes de son sang, reprit l’ancien. Tu étais la seule présente sur les lieux. Tu n’as pas d’alibi. Et tu n’as jamais été… normale.
Naïra sentit la colère monter.
— Je n’ai pas tué Aldric, répéta-t-elle, la voix ferme. Je l’ai trouvé. Je ne sais pas comment son sang a atterri sur mes mains. Mais je jure sur la Lune que je ne l’ai pas touché.
— Les serments d’une louve sans loup ne valent rien, cracha une ancienne.
— Alors pourquoi me juger ? rétorqua Naïra. Si je ne suis rien, comment pourrais-je tuer un Alpha ?
Un silence. Elle avait marqué un point.
Soren se pencha en avant, les coudes sur les genoux.
— Parle-nous de cette nuit, dit-il. Dans les moindres détails. Depuis le début.
Naïra respira. Elle raconta. La rivière. Le silence. Le craquement. Le corps. Ses mains. Et le hurlement.
— Et ensuite ? demanda Soren.
Elle hésita. Une seconde de trop.
— Ensuite, on m’a enfermée.
— Tu mens.
Naïra releva les yeux. Soren la fixait avec une intensité qui la transperçait.
— Ton cœur a accéléré, dit-il. Tu caches quelque chose.
— Je ne…
— Qu’est-ce que tu as entendu dans cette cellule ?
Le sang de Naïra se glaça. Comment le savait-il ?
— Rien.
— Naïra.
Son nom dans sa bouche. C’était la première fois qu’il le prononçait. Et ça lui fit l’effet d’une décharge électrique.
— J’ai entendu une voix, avoua-t-elle enfin. Une voix dans ma tête. Elle a dit qu’elle s’était réveillée. Qu’elle attendait depuis vingt-trois ans.
Un murmure parcourut la salle. Les anciens échangèrent des regards inquiets. Élyane pâlit.
Soren, lui, ne bougea pas. Mais quelque chose changea dans son regard. Une fissure. Une brèche.
— C’est impossible, dit l’ancien maigre. Son loup n’existe pas. Nous l’aurions su.
— À moins qu’il ait été caché, dit une voix.
Toutes les têtes se tournèrent.
Un homme se tenait à l’entrée de la salle. Grand. Brun. Des yeux verts comme la forêt après la pluie. Il portait des vêtements de voyageur, couverts de poussière, et une aura de puissance qui fit frissonner les gardes.
— Qui es-tu ? demanda Soren en se levant.
L’homme s’avança. Il ne baissa pas les yeux. Il ne s’inclina pas. Il regarda Soren comme un égal. Puis son regard glissa vers Naïra. Et quelque chose dans son visage se brisa.
— Je m’appelle Maël, dit-il. Et cette louve n’a jamais été abandonnée.
Le silence devint assourdissant.
— Elle a été cachée.
Naïra sentit le sol se dérober sous ses pieds.
— Cachée ? répéta-t-elle.
Maël s’approcha d’elle. Les gardes levèrent leurs armes, mais il les ignora.
— Ton nom n’est pas Naïra, murmura-t-il. Ce nom t’a été donné pour te protéger. Ton vrai nom… ton vrai nom est celui d’une meute qui a été exterminée il y a vingt-trois ans.
Naïra tremblait.
— Quelle meute ?
Maël posa une main sur son épaule. Ses yeux brillaient d’une tristesse ancienne.
— La meute de la Lune Pourpre. Et tu es la fille de son Alpha.
Un cri déchira la salle. Élyane, livide, pointa Naïra du doigt.
— Mensonge ! Elle est une bâtarde ! Une rien du tout !
— Non, dit Maël en se retournant. Elle est l’héritière de la meute la plus crainte de toutes. Et le loup qui s’est réveillé en elle cette nuit…
Il marqua une pause. Le silence était total.
— … est le loup de sang. Celui qui peut soumettre tous les Alphas. Y compris toi, Soren Vorn.
Soren blêmit.
Et Naïra, au milieu de la salle, sentit quelque chose remuer à nouveau dans sa poitrine. Quelque chose de sombre. De puissant. De terrifiant.
Son loup ouvrit les yeux.
Et cette fois, il ne les referma pas.
— Tu as entendu ? murmura la voix dans son esprit. Ils ont peur. Ils devraient.
Naïra serra les poings. Les chaînes se brisèrent.
Comme du verre.
Chapitre 45 : L'étrangerTorin fut installé dans une cabane à l'écart du village.Pas une prison. Pas un cachot. Une cabane. Avec un lit. Un feu. De l'eau. De la nourriture. Mais isolée. À cinquante mètres des premières tentes. Assez loin pour que personne ne l'approche. Assez près pour qu'on puisse le surveiller.Naïra alla le voir le lendemain de son arrivée.Elle n'aurait pas dû. Varya le lui avait interdit. Mais Naïra n'écoutait pas les interdits. Pas quand il s'agissait de comprendre. Pas quand il s'agissait de décider.Elle poussa la porte. La cabane était sombre. Une seule lampe à huile éclairait le visage de Torin. Il était assis sur le lit, les genoux contre la poitrine, les yeux fixes. Jeune. Vingt ans, peut-être moins. Des cheveux blonds sales. Des yeux bleus éteints. Des cicatrices récentes sur les avant-bras. Des marques plus anciennes sur le cou.Il leva la tête quand elle entra.— Tu es la reine.— Je ne suis pas une reine.— On m'a dit que tu l'étais.— On t'a menti.—
Chapitre 44 : Les premières neigesLes premières neiges tombèrent trois jours après le départ d'Élyane.Naïra les vit arriver depuis la porte de la maison commune. De petits flocons fins, presque invisibles, qui se déposaient sur les pierres noircies et les toits à moitié reconstruits. Le village ressemblait à un champ de ruines recouvert de sucre. C'était beau. C'était faux.Elle ferma la porte. Elle se tourna vers la table.Sur la table, une carte. Grossière. Tracée à la main. Des points. Des lignes. Des noms. Les réserves. Les frontières. Les points d'eau. Les abris. Tout ce qu'il fallait pour passer l'hiver.— On a de quoi tenir quatre mois, dit Korren. Peut-être cinq si on rationne.— On rationne.— J'ai déjà commencé.— Bien.— Le problème, ce ne sont pas les vivres. Ce sont les loups.— Combien ?— Trop. On a accueilli les Réprouvés. Les survivants de la Lune d'Argent. Les ralliés de Kael. Les errants. On est passés de trois cents à presque deux mille.— Deux mille ?— Oui.— O
Chapitre 43 : Le deuil interditNaïra annonça sa décision le lendemain de la révélation de Varya.Elle convoqua la meute dans la clairière. Pas pour débattre. Pour informer. Elle se tenait droite, les mains le long du corps, le regard fixe. Soren était à côté d'elle. Il ne savait pas ce qu'elle allait dire. Elle ne lui avait rien dit. Elle avait passé la nuit à fixer le plafond de la tente, à retourner la fiole entre ses doigts, à écouter le vent. Au matin, elle s'était levée. Elle avait décidé.— Maël est parti, dit-elle. Il ne reviendra pas. Nous ne porterons pas son deuil.Un silence lourd accueillit ses mots. Les visages se figèrent. Korren fronça les sourcils. Draven croisa les bras. Varya baissa les yeux.— Quoi ? dit une voix dans la foule.— Vous avez entendu. Pas de deuil. Pas de veillée. Pas de chants. Pas de larmes.— C'est une plaisanterie ?— Non.— Pourquoi ?— Parce qu'on ne pleure pas ceux qui choisissent de nous quitter. On les honore en vivant.— C'est absurde.— C'e
Chapitre 42 : Le choix de MaëlLe retour prit quatre jours.Quatre jours de marche silencieuse, sous un ciel bas, dans un vent qui ne cessait pas. Naïra portait le manteau de Maël plié dans son sac. Elle ne l'avait pas lavé. Elle ne pouvait pas. Le sang séché était devenu une sorte de relique. Une preuve. Un adieu.Soren marchait à côté d'elle. Il ne parlait pas beaucoup. Il savait quand il fallait se taire. Il avait appris.Ils arrivèrent au village au coucher du soleil du quatrième jour.La meute les attendait.Pas toute la meute. Pas en rang. Pas en cérémonie. Mais il y avait du monde. Des visages qui se tournaient vers eux. Des murmures. Des questions. Où était Maël ? Pourquoi ils étaient partis seuls ? Qu'est-ce qu'ils avaient trouvé ?Naïra ne répondit à personne. Elle traversa le village sans s'arrêter. Elle alla jusqu'à la maison commune. Elle posa son sac. Elle s'assit.Soren entra derrière elle.— Tu veux que je prévienne les autres ?— Non. Je vais le faire. Mais pas tout d
Chapitre 41 : La grotte des originesLe manteau gisait au sol, froissé, imbibé de sang séché.Naïra s'accroupit. Elle le prit entre ses doigts, le souleva avec précaution. Le tissu était rigide. L'odeur de fer était ancienne. Pas de la veille. Pas de l'avant-veille. Une semaine, peut-être plus. Le sang avait eu le temps de noircir.— Il est vivant, dit Soren derrière elle.— Comment tu le sais ?— Parce qu'il n'y a pas de corps. Juste un manteau. Un manteau, ça se perd. Ça s'arrache. Ça se laisse derrière soi quand on fuit.— Ou quand on meurt.— Si Maël était mort ici, il y aurait plus que du sang sur un manteau. Il y aurait des traces. Des marques de lutte. Des restes. Là, il n'y a rien. Juste un vêtement abandonné.Naïra se releva. Elle garda le manteau. Elle le plia. Elle le glissa dans son sac. Puis elle regarda autour d'elle.La grotte n'était pas grande. Vingt mètres de profondeur, peut-être moins. Le plafond était bas. Les parois irrégulières. Un filet de lumière entrait par l
Chapitre 40 : Le voyage à deuxNaïra n’avait pas prévu de partir avec Soren.Elle avait prévu de partir seule, de rejoindre la grotte cachée sous la cascade, de comprendre ce que sa grand-mère faisait là, enchaînée, vivante, alors qu’elle l’avait vue mourir dans les Terres Gelées. Mais Soren avait refusé. Pas avec des mots. Avec son regard. Ce regard qu’il avait quand il savait qu’elle allait faire une bêtise et qu’il ne pouvait pas l’en empêcher.Alors elle avait cédé.Ils étaient partis à l’aube, sans escorte, sans gardes, sans même prévenir la meute. Naïra avait laissé un mot à sa mère. Trois lignes. « Je reviens. Ne t’inquiète pas. » Sa mère n’avait pas répondu. Elle savait que c’était inutile.Ils marchèrent vers le nord-est pendant deux jours. Le paysage changeait lentement. Les forêts de la Lune d’Argent laissaient place à des collines rocailleuses, puis à des plateaux balayés par le vent, puis à des terres grises, presque désolées. La cascade où Maël avait disparu se trouvait







