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Chapitre 3

last update publish date: 2026-10-04 02:36:42

Chapitre 3 : La proie et le prédateur

Les chaînes gisaient au sol, brisées en éclats argentés qui luisaient sous la lumière des torches. Naïra fixait ses poignets, incrédule. Sa peau était intacte. Pas une égratignure. Pas une brûlure. Comme si l’argent n’avait jamais eu de prise sur elle.

Un silence de mort régnait dans la salle du conseil.

Puis quelqu’un dégaina une lame.

— Elle est dangereuse ! cria l’ancien maigre en reculant. Elle vient de briser des chaînes d’argent à mains nues !

— Personne ne bouge, ordonna Soren.

Sa voix claqua comme un fouet. Les gardes se figèrent, les armes à moitié levées, les yeux écarquillés. Naïra les voyait tous. Leurs visages. Leur peur. Cette même peur qu’ils avaient eue en découvrant le corps d’Aldric. Sauf que cette fois, c’était elle qui la provoquait.

Et étrangement, ça ne lui déplaisait pas.

— Naïra, dit Soren en descendant de l’estrade. Reste calme.

— Calme ? répéta-t-elle avec un rire sec. Tu m’as enfermée. Enchaînée. Humiliée devant toute la meute. Et maintenant tu me demandes de rester calme ?

— Je te demande de ne pas aggraver ta situation.

— Ma situation ? Il n’y a plus de situation, Soren. Il y a un secret. Et ce secret, c’est moi.

Elle sentit le regard de Maël sur elle. L’homme n’avait pas bougé. Il se tenait là, immobile, comme si la scène qui se déroulait devant lui était une pièce de théâtre qu’il connaissait par cœur.

— Tu savais, dit Naïra en se tournant vers lui. Tu savais tout ce temps.

— Je savais, oui.

— Et tu ne m’as rien dit.

— Je ne pouvais pas. Pas avant que ton loup ne se réveille.

— Pourquoi ?

Maël croisa les bras. Son regard vert était calme, presque triste.

— Parce que si je t’avais dit qui tu étais avant que tu sois prête, tu serais morte. Ton loup t’aurait consumée de l’intérieur. Il fallait qu’il attende. Qu’il grandisse. Qu’il se renforce dans l’ombre.

— Vingt-trois ans, murmura Naïra. Vingt-trois ans à attendre.

— Pour un loup de sang, vingt-trois ans, c’est court.

Un grondement monta de la gorge de Soren. Il s’interposa entre Maël et Naïra, les épaules tendues, les poings serrés.

— Tu vas nous expliquer exactement ce qui se passe, dit-il d’une voix dangereusement basse. Maintenant.

Maël soutint son regard sans ciller.

— Ton père a ordonné le massacre de la meute de la Lune Pourpre. Tu le savais ?

La salle se figea. Soren blêmit.

— Tu mens.

— Je ne mens pas. Aldric Vorn était un homme courageux, mais il a fait une erreur. Une erreur qu’il a payée de sa vie.

— Mon père n’était pas un assassin.

— Ton père était un Alpha. Et les Alphas font ce qu’ils doivent faire pour protéger leur meute. La Lune Pourpre était trop puissante. Trop crainte. Trop… dangereuse. Alors les autres meutes se sont alliées. Elles ont attaqué en pleine nuit. Elles ont tué tout le monde.

— Pas tout le monde, dit Naïra.

Maël la regarda.

— Non. Pas tout le monde. Ta mère a réussi à te cacher. Elle t’a confiée à Aldric, le seul homme en qui elle avait encore confiance. Elle savait qu’il ne te ferait pas de mal. Qu’il te protégerait. Et il l’a fait. Pendant vingt-trois ans, il a gardé ton existence secrète. Il a effacé ton nom des archives. Il a fait croire à tout le monde que tu étais une orpheline banale. Une louve sans loup.

— Pourquoi ? demanda Naïra, la voix étranglée.

— Pour que personne ne découvre ce que tu es réellement. Pour que tu aies le temps de grandir. Pour que ton loup soit assez fort pour te protéger quand il se réveillerait.

— Et ma mère ?

Le silence de Maël fut sa réponse.

Naïra sentit quelque chose se briser dans sa poitrine. Pas son loup. Quelque chose de plus humain. De plus fragile.

— Elle est morte, dit-elle.

— Oui. En te sauvant.

Naïra ferma les yeux. Une larme roula sur sa joue. Elle ne l’essuya pas. Elle la laissa tomber.

— Qui l’a tuée ?

— Les mêmes personnes qui ont tué Aldric. Les mêmes personnes qui te traquent depuis ta naissance.

— Qui ?

Maël ouvrit la bouche pour répondre, mais un hurlement déchira l’air.

Un hurlement de douleur.

Tous se figèrent. Soren se retourna vers la porte.

— Qu’est-ce que c’était ?

Un garde entra en courant, le visage livide, les yeux fous.

— Alpha ! Il y a… il y a un corps. Dans la forêt. Un des nôtres.

Soren se raidit.

— Qui ?

— Bran. Le guerrier. Il… il a été égorgé. Comme ton père.

Le sang de Naïra se glaça. Encore un.

Soren se tourna vers elle. Son regard était déchiré entre l’accusation et autre chose. Quelque chose de plus trouble.

— Tu as bougé ? demanda-t-il.

— Non. J’étais là. Devant toi. Toute la salle peut le confirmer.

— Alors qui ?

Maël s’avança.

— Quelqu’un qui veut faire porter le chapeau à Naïra. Quelqu’un qui sait ce qu’elle est. Quelqu’un qui élimine méthodiquement tous ceux qui connaissent la vérité.

— Pourquoi ?

— Parce que si Naïra découvre qui elle est vraiment, elle deviendra incontrôlable. Et certains préfèrent la voir morte plutôt que libre.

Naïra serra les poings. Ses ongles s’enfoncèrent dans ses paumes, mais cette fois, la douleur était différente. Plus vive. Plus… animale.

— Qui ? répéta-t-elle. Donne-moi un nom.

— Tu n’es pas prête.

— Donne-moi un nom !

— Naïra.

La voix de Soren. Calme. Ferme. Elle se retourna vers lui. Il la fixait avec une intensité qui la cloua sur place.

— Tu n’es pas seule, dit-il.

— Quoi ?

— Tu n’es pas seule. Je ne sais pas ce que tu es. Je ne sais pas ce que ton loup va faire. Mais je sais que tu n’as pas tué mon père. Et je sais que je ne te laisserai pas tomber.

Naïra cligna des yeux. Les larmes menaçaient de revenir. Elle les ravala.

— Pourquoi ?

— Parce que mon loup te reconnaît. Et parce que je commence à croire que mon père savait quelque chose qu’il n’a jamais eu le courage de me dire.

Élyane s’avança, le visage déformé par la fureur.

— Soren, tu ne peux pas sérieusement…

— Assez.

Le mot claqua comme un coup de tonnerre. Élyane recula, les joues en feu.

Soren tendit la main vers Naïra.

— Viens.

Naïra regarda sa main. Puis son visage. Puis sa main à nouveau.

— Où ça ?

— Loin d’ici. Le temps de comprendre ce qui se passe.

— Et le conseil ?

— Le conseil peut attendre.

— Et Élyane ?

Soren eut un sourire sans joie.

— Élyane peut hurler.

Naïra hésita. Une seconde. Deux. Puis elle prit sa main.

La chaleur de sa paume la frappa comme une vague. Une chaleur familière. Presque… juste. Comme si cette main avait toujours été faite pour tenir la sienne.

Ils sortirent de la salle sous les regards horrifiés des anciens et les murmures furieux d’Élyane. Maël les suivit en silence.

La nuit les enveloppa. La forêt était sombre, dense, pleine de bruits et d’ombres. Naïra trébucha sur une racine. Soren la rattrapa par le bras.

— Tu tiens ?

— Oui.

— Tu mens.

— Oui.

Il ne lâcha pas son bras.

Ils marchèrent pendant ce qui sembla une éternité. Puis Soren s’arrêta près d’un ruisseau. Il s’accroupit, trempa ses mains dans l’eau, et se passa les doigts sur le visage.

— Pourquoi tu fais ça ? demanda Naïra.

— Quoi ?

— Me croire. M’aider. Tu ne me connais même pas.

Soren se releva. Il la regarda longtemps. Trop longtemps. Puis il dit :

— Mon loup te connaît.

— Ça ne veut rien dire.

— Ça veut tout dire.

Il fit un pas vers elle. Puis un autre. Naïra recula. Son dos heurta un arbre.

— Soren…

— Je ne comprends pas ce qui m’arrive, avoua-t-il, la voix brisée. Depuis que je t’ai vue, mon loup ne cesse de hurler. Il te veut. Il te protège. Il te… désire.

Naïra sentit son souffle se couper.

— Et toi ?

— Moi, je ne sais pas. Je ne sais plus.

Il leva la main. Ses doigts effleurèrent sa joue. Naïra ferma les yeux.

Et à cet instant, une douleur fulgurante explosa dans son dos.

Elle hurla.

Soren recula, les yeux écarquillés.

Naïra tomba à genoux. Quelque chose bougeait sous sa peau. Quelque chose d’immense. De sauvage.

— Naïra !

Elle leva la tête. Ses yeux n’étaient plus gris. Ils étaient rouges.

— Cours, murmura son loup.

— Quoi ?

— Cours !

Un craquement sinistre résonna. Les os de Naïra se brisèrent. Se reformèrent. Sa colonne s’étira. Ses doigts se transformèrent en griffes.

Soren dégaina une dague.

— Naïra, écoute-moi. Ne laisse pas le loup prendre le contrôle.

Mais Naïra ne l’entendait plus. Elle ne voyait plus que le sang. L’odeur du sang. Partout.

Et la faim.

Une faim ancienne. Terrible. Insatiable.

Elle ouvrit la gueule.

Et hurla.

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