MasukKAELEN
Le visage du couloir. Cette toile appartenait à un passé que j’avais cru pouvoir contenir encore quelque temps. Non parce que je me faisais l’illusion qu’il resterait enseveli éternellement, mais parce que je comptais choisir moi-même l’instant où certaines choses lui seraient montrées. Ou dites. Pas lui offrir, dès sa première nuit, cette ressemblance-là, nue, suspendue au mur d’un couloir interdit, comme une provocation organisée par le hasard.VILANOVANous entrâmes dans le grand salon.La musique nous frappa la première. Un quatuor installé près des fenêtres jouait une pièce lente, raffinée, admirablement vide de tout ce qui aurait pu aider à respirer. Les lustres répandaient une lumière dorée sur les épaules, les bijoux, le cristal. L'élite de la ville était là. Pas seulement des noms riches. Des noms armés. Ceux qui font et défont les alliances, couvrent les scandales, enterrent les dettes, épousent les bonnes personnes et oublient les autres avec une grâce irréprochable.Tous se tournèrent vers nous.Je sentis aussitôt la morsure du regard collectif.Le luxe a ceci de particulier qu'il peut devenir plus oppressant que la pauvreté lorsqu'il sert à cacher la nature véritable de ceux qui l'habitent. Dans la pauvreté, les violences sont souvent visibles, brutales, immédiates. Ici, elles portaient des gants, des robes longues, des sourires polis. Elles savaient attendre leur heu
VILANOVALe soir même, on me demanda d'être belle.On ne me le dit pas ainsi, bien sûr. Dans les maisons comme celle des Dravenor, les ordres les plus brutaux prennent toujours la forme d'une attente élégante. Hélène, la gouvernante, entra dans mes appartements avec une précision irréprochable, accompagnée de deux femmes silencieuses chargées des derniers ajustements, et m'annonça simplement :— Le bal commencera dans une heure, madame.Madame.Je ne m'étais pas encore habituée à ce mot. Il ne me semblait ni faux ni vrai. Il flottait autour de moi comme un vêtement emprunté, trop bien coupé pour pouvoir être rejeté, trop étranger pour être porté sans malaise.Je refermai le livre que je n'avais pas vraiment lu.Depuis le matin, l'absence du portrait me hantait presque autant que sa présence de la veille. Lorsque j'avais eu le courage de retourner dans ce couloir après m'être habillée, le mur était vide. Nu. Comme si la t
KAELEN Le visage du couloir. Cette toile appartenait à un passé que j’avais cru pouvoir contenir encore quelque temps. Non parce que je me faisais l’illusion qu’il resterait enseveli éternellement, mais parce que je comptais choisir moi-même l’instant où certaines choses lui seraient montrées. Ou dites. Pas lui offrir, dès sa première nuit, cette ressemblance-là, nue, suspendue au mur d’un couloir interdit, comme une provocation organisée par le hasard. Le hasard. Je n’y crois pas. Mais je sais reconnaître le moment où les coïncidences cessent d’être supportables. Le billet pendant la cérémonie. Le pendentif aperçu par Lysandre. Et maintenant le portrait. Le passé se resserrait autour d’elle avec une rapidité que je n’avais pas prévue. Cela ne signifiait qu’une seule chose : quelqu’un, quelque part, ne se contentait plus d’attendre.
KAELENIl y a des choses que l’on ne protège pas par attachement.On les protège par nécessité.Les hommes faibles confondent souvent les deux, ce qui les conduit à s’encombrer d’objets, de souvenirs, de visages et de fantômes auxquels ils finissent par donner plus de pouvoir qu’ils n’en possèdent eux-mêmes. Je me suis toujours juré de ne pas tomber dans cette facilité. Le passé n’a de valeur que tant qu’il demeure contenu. Dès qu’il s’étend, dès qu’il infiltre le présent au point d’y imposer ses formes, il cesse d’être une mémoire. Il devient une stratégie de destruction.C’est précisément pour cela que le portrait était resté dans ce couloir.Pas par sentimentalité.Par contrôle.Il avait été relégué dans cette partie de la maison qui n’était plus vraiment habitée, là où la poussière n’a pas encore le droit de triompher mais où les souvenirs n’ont plus, en principe, le droit de se montrer. Je savais qu’il existait enco
VILANOVAJe comprenais alors ce qui me troublait tant chez lui : il ne m’offrait jamais assez de violence pour que je puisse le réduire à un monstre simple, ni assez de douceur pour que je puisse cesser de le craindre. Il me laissait sans refuge interprétatif. Et dans cet espace-là, mon angoisse prenait des formes plus compliquées, plus humiliantes parfois.— Où dormirez-vous ? demandai-je malgré moi.Ses yeux se posèrent sur moi avec une attention dont je ne voulais pas.— Pas ici.Le soulagement qui me traversa me fit presque honte.Je crus qu’il l’avait vu.Je me détournai aussitôt vers la cheminée.— Bien.— Cela vous surprend ?— Oui.— Pourquoi ?Je me retournai lentement.— Vous savez très bien pourquoi.Il me regarda encore quelques secondes. Puis il répondit, avec une netteté presque sèche :— Je n’ai pas l’intention de prendre ce que l’on m
VILANOVAKaelen me fit monter dans la voiture sans un mot.Il n’y eut ni départ spectaculaire ni adieux prolongés. Bien sûr que non. Les grandes familles savent retirer une femme d’une maison avec la douceur parfaite de ceux qui déplacent un bien précieux, jamais avec la brutalité visible de ceux qui arrachent. C’est ce qui leur permet ensuite de se croire décents.À l’intérieur, le silence dura longtemps.La ville défilait derrière les vitres dans un demi-noir traversé de lumière. Je regardais les rues, les façades, les passants rares, les vitrines qui s’éteignaient, et je me surprenais à penser que tout cela me paraissait soudain plus libre que moi.Kaelen était assis face à moi, légèrement de biais, une main posée sur sa canne de cuir, l’autre immobile sur sa cuisse. Il n’avait retiré ni sa veste ni cette maîtrise implacable qui semblait tenir à sa peau autant qu’à son éducation. Il me regardait peu. Ou plutôt, il me regardait assez po







