LOGINKAELEN
Il y a des choses que l’on ne protège pas par attachement.On les protège par nécessité.Les hommes faibles confondent souvent les deux, ce qui les conduit à s’encombrer d’objets, de souvenirs, de visages et de fantômes auxquels ils finissent par donner plus de pouvoir qu’ils n’en possèdent eux-mêmes. Je me suis toujours juré de ne pas tomber dans cette facilité. Le passé n’a de valeur que tant qu’il demeure contenu. Dès qu’il s’étend, dès qu’il infiltre le pVILANOVA Je revins m'asseoir.Je voulais davantage.Je forçai la mémoire.Cette fois, une phrase remonta.Pas tout de suite entière. D'abord seulement une intonation. Une manière qu'il avait de baisser légèrement la voix lorsqu'il parlait de choses qu'il ne voulait pas offrir aux oreilles trop nombreuses. Puis les mots se replacèrent.Nous étions seuls. C'était rare. Dans le jardin d'hiver, je crois. Oui. Le jardin d'hiver de l'ancienne maison. Ma mère recevait dans le grand salon, mon père avait été appelé dehors, Selene préparait quelque mise en scène d'elle-même devant un miroir, et moi j'étais restée quelques minutes à l'écart, près des grandes fougères.Rafael m'avait rejointe.Je me souvenais de la pluie sur la verrière. D'un reflet trouble sur le marbre. De mon agacement. Je n'aimais pas qu'on vienne me trouver ainsi dans mes retraits, comme si ma solitude appelait naturellement une confidence. Il s'étai
VILANOVA Il y a des souvenirs qui ne reviennent pas comme des images.Ils reviennent comme une gêne.Une sensation de déjà-vu sans décor précis. Une phrase que l'on croit avoir oubliée et qui, soudain, reprend dans la mémoire une couleur plus sombre. Un visage aperçu autrefois cent fois sans qu'on comprenne, sur le moment, pourquoi il nous mettait mal à l'aise ou nous attirait un peu trop de silence.Rafael appartenait à cette catégorie.Je n'avais pas pensé à lui depuis des années avec une véritable attention. Son nom avait reparu dans ma tête par la faute de Selene, comme tout ce qu'elle touchait finit par revenir : non pas propre, jamais, mais déformé juste assez pour forcer à regarder. Sur le moment, j'avais rejeté son insinuation avec mépris. Je n'avais aucune envie de lui offrir la satisfaction de voir qu'elle pouvait encore faire remonter quelque chose en moi d'aussi ancien, d'aussi mal classé.Mais depuis, malgré moi, le
KAELEN Je laissai ma main tomber à plat sur le dossier du fauteuil voisin.— Tu m'accuses de quoi, exactement ?— De retard.Le mot me frappa de plein fouet.— Tu crois pouvoir encore contenir l'ordre des révélations. Tu crois que la vérité doit sortir selon ton rythme parce que tu t'es persuadé qu'en la dosant tu la rendrais plus supportable. C'est une erreur. Ce qui la rend aujourd'hui insupportable, ce n'est pas qu'elle remonte. C'est qu'elle remonte ailleurs que par toi.Je serrai les dents.— Très bien. Alors puisque tu vois si clair, dis-moi qui accélère.Elle détourna légèrement le regard vers la photographie. Ce geste, chez elle, valait déjà aveu d'importance.— Plusieurs mains ont intérêt à ce que Vilanova comprenne trop tôt certaines choses et trop mal certaines autres.— Noms.— Tu n'en auras pas ce soir.Je sentis monter en moi ce type de violence très dangereux,
KAELENIl existe des colères qu'on peut employer.On les prend, on les aiguise, on les dirige vers une cible utile, et elles font le travail. Elles coupent net. Elles rétablissent les distances. Elles permettent à un homme de garder le visage froid tout en donnant aux autres la mesure exacte de ce qu'il ne tolérera pas.Puis il existe les autres.Celles qui ne servent à rien parce qu'elles ne visent plus un adversaire extérieur, mais un point de faille à l'intérieur de la maison même. Celles-là sont plus dangereuses. Pas parce qu'elles sont plus violentes. Parce qu'elles vous obligent à reconnaître que le désordre ne vient plus du dehors seul, mais des murs que vous croyiez encore capables de le contenir.C'est dans cet état-là que j'allai trouver ma mère.Je sortais des appartements de Vilanova. J'y laissais derrière moi un feuillet jauni, un nom, une mention incomplète sur un enfant déplacé avant l'aube, et le sentiment de plus
VILANOVA Non.Je rapprochai la lampe.Sous le prénom et la date, une autre mention apparaissait. Plus difficile à lire, l'encre étant plus pâle, le coin du papier plus usé. Je déchiffrai lentement. Une partie manquait, arrachée avec le reste du document. Mais ce qui subsistait suffisait déjà à me faire comprendre que je ne tenais pas entre les mains un souvenir sans portée.Ce n'était pas un simple nom conservé.C'était une annotation liée à un événement.Une naissance.Ou un passage.Ou un transfert.Le mot exact m'échappait encore parce que la moitié de la phrase avait disparu, mais le sens, lui, montait déjà en moi comme une évidence empoisonnée.Je pris une grande inspiration.Puis je recommençai depuis le début, plus lentement, comme si en lisant mieux j'allais réussir à garder mon calme.AureliaUne date.Puis quelques mots dispersés.Un terme presque effacé qui évoqu
VILANOVA Il me ramena jusqu'à mes appartements sans me toucher. Je ne sais pas pourquoi ce détail m'a frappée avec autant de force. Peut-être parce qu'entre Kaelen et moi, tout semblait désormais reposer sur cette frontière étrange : il n'avait pas besoin de poser la main sur moi pour me déplacer. Sa voix suffisait. Son regard aussi. Sa colère, surtout, lorsqu'elle se tenait froide au lieu d'éclater. Je marchais devant lui dans les couloirs du domaine avec le papier serré dans ma main et l'impression de porter, en même temps, une preuve et une blessure. Il n'essaya pas de me le reprendre. Ce fut peut-être cela, au fond, le plus troublant. Comme s'il savait déjà que ce feuillet ne pouvait plus être ôté de moi sans provoquer quelque chose de pire encore. Comme s'il avait compris qu'à partir du moment où j'avais vu le nom d'Aurelia surgir seul, entier, au fond d'un tiroir oublié, il ne s'agissait plus d'un simp
KAELENLa pluie continuait contre les volets.Je pensais à Vilanova, à sa main gantée autour du billet dans l'église, à l'inscription derrière le miroir, au portrait, au compartiment vidé dans l'aile est, à la manière dont tous les morceaux se rapprochaient sans encore s'emboîte
KAELEN Je préfère les dettes nettes. Celles qu'on peut compter, dater, solder, faire disparaître d'un trait sur un relevé ou d'une signature au bas d'un document. L'argent a cet avantage sur le reste : il obéit encore à une certaine logique. Il circule, manque, revie
VILANOVA Le lendemain de la nuit du piano, je compris que certaines femmes n'ont pas besoin de vous frapper pour vous rappeler votre place. Il leur suffit de vous sourire. Je n'avais presque pas dormi. Les notes entendues dans l'aile est continuaient d
KAELENJe m'arrachai aussitôt à cette image et pris le passage de l'est avec Jonas.L'aile que l'on n'ouvre jamais a sa propre odeur.La poussière, d'abord, même entretenue. Le bois ancien. Les tissus qu'on protège. Une légère humidité sous la pierre. Et autre chose, pl







