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Chapitre 5 : La Couronne de l'Humiliée

Auteur: Déesse
last update Dernière mise à jour: 2025-11-16 04:00:19

Élianor 

Aujourd’hui, j’ai dix-huit ans. Un anniversaire qui, dans toute autre circonstance, serait passé inaperçu, noyé sous les quolibets et l’indifférence générale. Mais cette année, tout est différent. Cette année, il y a Raphaël.

Les deux dernières semaines ont été un conte de fées pervers. Sa cour assidue n’a pas faibli ; elle s’est intensifiée. Chaque regard, chaque mot chuchoté, chaque effleurement furtif a tissé autour de moi un cocon d’espoir. Le baiser au vieux moulin a changé la donne. Depuis, une attente palpable vibre entre nous. Il me parle d’une « surprise » pour mon anniversaire, quelque chose de « spécial », qui montrera à tous ce que je vaux vraiment. Ses yeux brillent d’une excitation mystérieuse qui me rend folle d’impatience.

— Fais-moi confiance, Élianor. Aujourd’hui, tout va changer.

Toute la journée, au lycée, je suis sur des charbons ardents. Je surprends des sourires en coin, des chuchotements que je n’arrive plus à interpréter comme de la méchanceté. Peut-être est-ce de la curiosité ? De l’envie ? Liora elle-même me fusille du regard, mais son mépris semble teinté d’une frustration nouvelle. Elle sent que quelque chose lui échappe.

Raphaël est distant, mais d’une distance calculée. Il me lance des regards lourds de sens à travers la cour, un sourire secret aux lèvres.

— Ce soir, à 20 heures, dans la vieille salle des fêtes. Ne sois pas en retard.

La vieille salle des fêtes, juste à la sortie de la ville. Un endroit un peu désuet, mais qui pour l’occasion me semble plein de promesses. C’est là qu’ont lieu les plus belles fêtes. Et il m’y invite, moi.

La journée est une éternité. Je rentre chez moi, ignore les remarques habituelles de ma famille sur le gâteau que je « ne devrais pas manger ». Je m’enferme dans ma chambre, le cœur battant la chamade. Qu’a-t-il préparé ? Une déclaration publique ? Une fête ? Peut-être a-t-il convaincu des gens de venir, de me reconnaître enfin. Peut-être que tout va basculer.

Je m’habille avec soin, mettant la plus jolie robe que je possède, une tentative désespérée d’élégance qui souligne malgré tout les formes que je déteste. Peu importe. Raphaël ne les voit pas.

À 19h45, je suis devant la lourde porte de bois de la salle des fêtes. Une musique étouffée arrive de l’intérieur. De la lumière filtre sous la porte. Mon souffle se bloque. C’est vrai. Il a organisé quelque chose.

Je pousse la porte.

Et le monde s’écroule.

La salle est pleine. Pleine à craquer. Pratiquement tout le lycée est là. Liora est au premier rang, son sourire le plus carnassier aux lèvres. Matthias et sa bande sont là. Tous ceux qui ont ri, qui ont pointé du doigt, qui ont rendu mon existence un enfer. Ils sont tous là.

Et ils me regardent.

Il n’y a pas de « Bon anniversaire ». Pas de souhaits. Juste un silence de mort, puis un rire. Un rire unique, massif, qui explose et vient me frapper de plein fouet.

Mes yeux se posent sur l’estrade, au fond de la salle.

Et je vois.

Il y a une reproduction grotesque, gonflable, d’un corps obèse, affublée d’une perruque brune approximative et d’une robe identique à la mienne. Une couronne en carton doré, tordue, est posée de travers sur sa tête. Et sur la couronne, est écrit en grosses lettres : « REINE DES BALEINES ».

Sur un écran géant derrière la marionnette inflatable, des photos de moi, volées, tronquées, déformées, défilent en boucle, accompagnées de légendes cruelles : « Élianor cherche son prince… charmant de barre chocolatée », « Son plat préféré : le buffet à volonté ».

Et au milieu de l’estrade, se tient Raphaël.

Il tient un micro. Son beau visage n’est plus qu’un masque de cruauté jubilatoire. Son sourire n’est plus doux, mais une grimace de triomphe méprisant.

— Et voici notre reine ! annonce-t-il, sa voix amplifiée résonnant dans la salle hilare. Joyeux anniversaire, Élianor ! On t’a préparé une couronne à ta mesure ! Regardez, suivez mon regard, elle est même venue avec la même robe ! On dirait les sœurs siamoises !

Le rire redouble. Les larmes montent, instantanées, brûlantes. Je suis clouée sur place, paralysée par la trahison. Chaque détail des deux dernières semaines me revient en mémoire avec une clarté aveuglante : les fleurs, les paroles douces, le baiser… tout était faux. Tout était une mise en scène pour cette nuit. Pour cette humiliation absolue, conçue avec une barbarie raffinée.

— Alors, la grosse, tu croyais vraiment que quelqu’un comme moi pourrait s’intéresser à toi ? lance-t-il, riant aux éclats. Il fallait voir ta tête quand je t’ai embrassée ! Tu y as vraiment cru ? C’était juste pour être sûr que tu viendrais ce soir ! Le pari était que même en lui donnant un espoir, la baleine viendrait se jeter sur l’hameçon. Et j’ai gagné !

Les larmes coulent maintenant, silencieuses, inondant mon visage. Je vois à travers un voile liquide Liora qui applaudit, ravie. Je vois tous ces visages, tous ces gens qui ont participé de près ou de loin à cette machination. La ville entière. Encore.

La honte n’est plus un sentiment. C’est un anéantissement.

Je tourne les talons, mais la foule, pour une fois, ne me laisse pas passer. Ils forment un cercle autour de moi, riant, pointant du doigt, me poussant presque vers l’estrade, vers cette couronne grotesque.

— Mets-la ! Mets la couronne, la reine ! hurle quelqu’un.

— Fais-nous un discours !

Je suis prise au piège. Le sol se dérobe sous mes pieds. Le regard de Raphaël, froid et victorieux, est la dernière chose que je vois avant que la panique ne m’engloutisse.

Je me mets à hurler. Un cri rauque, primal, de bête blessée à mort qui perce enfin le vacarme des rires. Le cri est si sauvage, si chargé d’une douleur pure, qu’un silence choqué tombe soudain sur la salle.

Profitant de cette brèche, je bouscule quelqu’un, je me rue vers la sortie, aveuglée, étouffée. Je cours. Je cours dans la nuit, la robe déchirée, le maquillage ruisselant, le goût salé des larmes et de la trahison dans la bouche.

Derrière moi, les rires reprennent, mais ils me semblent lointains, étouffés par le bruit de mon cœur qui se brise en mille morceaux.

Ce n’était pas une chute. C’était une exécution publique. Raphaël ne m’avait pas relevée pour mieux m’écraser. Il m’avait offert le ciel pour que la chute soit plus haute, plus douloureuse.

Ce soir, j’ai dix-huit ans. Et on m’a offert une couronne. La couronne de l’humiliée. Une couronne qui brûle le front et qui marque l’âme pour toujours. Dans ma fuite éperdue, une pensée, froide et tranchante comme de l’acier, naît au milieu des décombres de mon être.

Plus jamais.

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