MasukKaël
Le goût d’elle me hante. Un mélange de sel, de sang et d’interdit qui imprègne chaque parcelle de mon être, plus tenace que la colère, plus profond que la honte. Mes sabots ont labouré la terre, mes naseaux ont craché des gerbes de buée rageuse. Mais on ne fuit pas ce qui est déjà en soi.
Je m’arrête au bord de la forêt, le corps tremblant, non de froid, mais de cette tension qui me dévore de l’intérieur.
Je la désire.
L’avouer,même dans le silence de mon crâne, est une défaite si amère qu’elle me vrille les entrailles.
Elle,une sirène. Moi, un Centaure. Des siècles de haine entre nous. Et pourtant, sous la lune, nos bouches se sont cherchées avec une sauvagerie qui a tout pulvérisé.
Je regarde la mer, noire et infinie. C’est là qu’elle est. Dans cet élément hostile.
Où va-t-elle? Que devient-elle quand elle quitte cette rive ?
La question brûle en moi,plus forte que tout. Je veux savoir. Je dois savoir.
Éliane
La morsure de Kaël est encore sur mes lèvres. Une marque ardente, un sceau de sa fureur et de son désir confondus. Chaque coup de nageoire qui m’éloigne de la côte est une lutte. Mon corps veut retourner vers cette chaleur brutale, vers cette terre interdite.
Mais les profondeurs me réclament. Le poids de mon sang m’entraîne vers le bas comme une pierre.
La lumière n’est plus qu’un souvenir.La pression de l’eau devient un étau familier, l’obscurité, un manteau.
Puis, les lueurs apparaissent. D’abord timides, puis nombreuses, dessinant dans l’abysse la silhouette d’Aqualis, ma capitale. Une forêt de tours de corail et de cristal. Une beauté à couper le souffle. Une prison.
Je passe sous les grandes arches, saluée par les gardes aux queues puissantes.
—Princesse.
Le mot résonne dans l’eau comme un glas.
Le palais se dresse, organique et majestueux. Les raies manta ondulent aux fenêtres. Le chant des baleines emplit les salles.
Je n’ai pas le temps de reprendre mon souffle.
—Éliane.
La voix est un ordre. Mon père.
Le Roi Nérus, sur son trône de nacre noire. Ses yeux, d’un bleu glacial, me transpercent. Il voit tout. La boue du fleuve. L’agitation dans mon regard. Peut-être même le goût du centaure.
À ses côtés, ma mère, la Reine Liora. Son visage est une sculpture de douceur et de tristesse. Elle me sourit, mais ses yeux supplient : Sois raisonnable.
Et puis, Lyra. Ma petite sœur. Elle se jette dans mes bras.
— Éliane ! Tu es revenue ! Raconte-moi la surface ! Est-ce que les étoiles sont vraiment accrochées à un grand drap noir ?
Je la serre contre moi, le cœur serré. Elle ignore encore le poids de notre lignée.
— Assez de ces enfantillages, Lyra, gronde mon père. Son regard revient sur moi. Tes escapades deviennent trop fréquentes, Éliane. Tu oublies qui tu es.
Je redresse la tête.
—Je n’oublie jamais qui je suis, père. C’est précisément le problème.
Un silence tombe, lourd. Les courtisans retiennent leur souffle.
— Tu es l’héritière du Trône de Nacre. Promise au Roi Marinus.
Le nom tombe entre nous comme une menace. Marinus. Souverain des Abysses Profondes. Une alliance cruciale. Je l’ai rencontré une fois. Ses yeux ne reflétaient rien. Aucune chaleur. Seulement l’ambition.
— L’accord est conclu, Éliane, poursuit mon père, la voix plus dangereuse. La cérémonie aura lieu lors de la prochaine pleine lune. Tes vagabondages doivent cesser. Ta place est ici.
Ma mère se lève, glissant vers moi. Elle pose une main froide sur ma joue.
—Ma chérie, c’est pour ton bien. Pour notre peuple. Marinus est un roi fort. Il te protégera.
Me protéger ? De quoi ? De la vie ? De la passion ? De ce feu que je n’ai connu qu’à la surface, dans les bras d’un ennemi ?
Je regarde autour de moi. La splendeur étouffante du palais. Le visage sévère de mon père. Les yeux inquiets de ma mère. L’amour naïf de Lyra.
Je suis la Princesse Éliane,héritière du Trône de Nacre, promise au Roi des Abysses.
Et je viens de laisser un centaure sauvage me mordre les lèvres jusqu’au sang.
Un abîme s’ouvre en moi. D’un côté, l’océan de mes devoirs, profond et éternel. De l’autre, la terre ferme, interdite, et le goût cuivré d’un baiser qui m’a plus appris sur moi-même que des années d’enseignement royal.
— Oui, père, dis-je enfin, ma voix n’est plus qu’un souffle. Je comprends.
Je baisse la tête, en signe de soumission. Mais en moi, une tempête se lève.
Cette cage dorée ne me retiendra pas.Le goût de Kaël est une promesse, et la fureur dans ses yeux, un appel auquel je ne sais pas si je pourrai résister.
Toi, Sirène, dont la chevelure onduleComme les algues sous le flux changeant,Ton corps d'écume et de nacre qui brûleDes feux captifs d'un soleil négligeant.Tes mains sculptent le corail et le rêve,Ta voix entrouvre les portes du matin,Et le marin égaré qui s'élèveVers ton appel connaît son propre destin.Toi, Centaure, dont le poitrail respireLe vent salin et l'odeur du genêt,Tes sabots marquent le rythme d'un empireOù la poussière et les astres naissaient.Ton galop roule en tempête feutrée,Ton œil reflète la sagesse des nuits,Et la steppe entière,à ton pas, est entréeDans la danse sacrée des éternels ennuis.Vous partagez la blessure première,La grande fêlure au flanc de l'univers,Où la marée,en sa course dernière,A séparé vos destins de concert.La Mer soupire en voyant vos batailles,La Terre pleure vos combats insensés,Et le vieux Temps use ses propres entaillesÀ compter les morts que vous avez laissés.Mais vois-tu, Centaure, comme l'onde est proche ?Et toi,Si
AelanLa paix qui suit le Conseil des Éléments est d'une qualité nouvelle. Ce n'est plus la trêve fragile des premiers temps, ni la détermination usée des années de labeur. C'est une harmonie profonde, tissée dans la substance même du monde. La Cité prospère, les mariages mixtes ne font plus scandale, et les enfants aux pieds palmés ou aux reflets d'écaille dans les cheveux sont la norme.J'ai quinze ans. Et je sens un nouveau changement. Plus subtil. Plus profond. C'est comme si le monde, après avoir retrouvé son équilibre, retenait son souffle. Mes parents le sentent aussi. Une mélancolie tranquille habite leurs regards, surtout lorsque le soleil couchant embrase la Frontière de pourpre et d'or.— Le chant change, me dit un soir ma mère, Éliane, alors que nous regardons les dernières lueurs caresser les flots. Il devient... plus doux. Comme une berceuse.— C'est le chant du crépuscule, réponds-je doucement.Ils me regardent, comprenant. Leur tâche est presque achevée.KaëlLes signe
AelanJ'ai douze ans, et je sens le poids des mondes sur mes épaules. Pas comme un fardeau, mais comme une mélodie complexe dont je dois apprendre chaque note. La Cité de la Frontière grandit, un organisme vivant de pierre, d'eau et d'espoir. Mais l'équilibre est une danse perpétuelle. Une note fausse, et l'harmonie peut se briser.Mes parents sont les piliers, les Gardiens. Mais je suis le pont. Celui qui sent les frémissements avant les séismes, les courants de méfiance avant qu'ils ne deviennent des marées de haine.Aujourd'hui, la dissonance vient des Anciens. Pas ceux du Conseil, mais ceux des terres lointaines et des profondeurs oubliées. Un groupe de chamanes centaures des Montagnes de Brume est arrivé, leurs robes tissées de runes de silence. En même temps, une délégation de sirènes des Tranchées de l'Oubli a émergé, leurs yeux pâles et réprobateurs.Ils ne viennent pas pour apprendre. Ils viennent pour juger.KaëlJe les reçois dans le Grand Hall de la Cité, une structure à c
KaëlLa paix a un goût différent de ce que j'avais imaginé. Ce n'est pas l'ivresse de la victoire, ni le silence après la tempête. C'est un travail. Méticuleux, constant, épuisant. Chaque matin, je me lève avant le soleil, mes sabots résonnant sur les dalles de pierre polie de notre palais frontalier. L'air sent toujours cette étrange mixture de sel marin et de terre humide, l'odeur même de notre royaume.Ma première tâche est de rencontrer Bélagos. Le vieux guerrier est devenu mon bras droit, le chef de notre garde mixte. Son rapport est toujours le même : des escarmouves verbales aux frontières, des disputes pour les droits de pâturage ou de pêche, des regards noirs échangés entre jeunes centaures impétueux et sirènes méfiantes. La haine ancestrale ne meurt pas en un jour. Elle se terre, et ressort dans les petits riens du quotidien.— Le Clan du Ruissellet refuse de partager le point d'eau avec les pêcheurs sirènes du Récif de Corail, m'annonce-t-il, le visage grave. Ils disent que
KaëlLa paix nouvelle est un cristal fragile entre nos mains. Nous sommes devenus les Gardiens, et le cœur des océans bat en nous. Mais les visions que le Trône nous a montrées – ces ombres de solitude, de rejet, de chaos – hantent nos nuits. Ce ne sont pas de simples cauchemars. Ce sont des possibilités. Des chemins que le futur pourrait encore emprunter.Un matin, je trouve Éliane immobile devant la Source d'Argent, son reflet brisé par les remous. Elle ne me regarde pas quand elle parle, sa voix un murmure chargé de l'écho des profondeurs.—Et si nous avions tort, Kaël ? Et si en liant le cœur des mers au nôtre, nous avons seulement rendu l'effondrement plus cataclysmique ? Si notre amour échoue, tout échoue.Je pose une main sur son épaule, sentant la tension sous sa peau nacrée.—Alors nous ne devons pas échouer. Nous devons être plus forts que la peur.— Comment ? Comment lutter contre un futur que nous avons déjà vu ?— En le changeant. Maintenant. Pas en le fuyant.L'idée germ
KaëlLe silence qui suit notre retour du palais de nacre est lourd, chargé d'une vérité que nous n'osons formuler. Lyra, la propre sœur d'Éliane, a tenté de tuer leur mère. Par amour du pouvoir. Par jalousie. La trahison a un visage familier, et sa cicatrice ne se refermera jamais tout à fait.Aelan, lui, semble porter cette connaissance avec une tristesse résignée. Il a dix ans maintenant, et son regard voit trop loin, trop profond. Il passe des heures à observer la Source d'Argent, comme s'il y lisait des destins que nous ne pouvons percevoir.La nouvelle nous arrive par un messager centaure, couvert de la poussière des steppes lointaines. Le vieux Roi Thalassos est mort. Une embolie soudaine, rapide. Aucun soupçon de poison cette fois. Juste le poids des ans et, peut-être, celui du chagrin.— Le trône des Abysses est vacant, annonce le messager. La Reine Mère Céline, bien que rétablie, a renoncé à la couronne. Elle se retire dans un sanctuaire. Selon la loi, la succession revient à







