LOGINLydia
Le notaire est parti. Ma mère est partie. Ethan parle à une autre femme le jour de son mariage.
Je suis seule dans l'étude qui sent le cuir et la naphtaline.
Je suis mariée.
Je ne sais pas combien de temps je reste ainsi, immobile, à regarder le bois de la table. C'est la voix d'Ethan qui me tire de ma torpeur.
— La voiture attend. Ne sois pas en retard.
Il est déjà à la porte. Il ne s'est pas retourné pour me parler. Il s'adresse à moi comme on donne un ordre à un employé.
Je me lève. Mes jambes sont en coton. Ma tête est vide. Mon cœur bat trop lentement, comme s'il économisait ses forces pour ce qui m'attend.
Dans l'escalier de l'étude, je croise mon reflet dans un grand miroir au cadre doré. Une jeune femme pâle, les yeux cernés, dans une robe bleu marine trop stricte pour son âge. Elle a vingt-six ans mais elle en paraît quarante. Elle a signé sa vie sans la lire. Elle s'appelle Lydia Sterling maintenant.
Je ne la reconnais pas.
La voiture est une berline noire aux vitres teintées. Ethan est déjà à l'intérieur, penché sur son téléphone. Il ne lève pas les yeux quand je m'assois à côté de lui. Le chauffeur démarre sans un mot.
Nous roulons dans Paris. Les rues défilent derrière la vitre. Des gens marchent sur les trottoirs. Ils rient. Ils s'embrassent. Ils sont libres.
Je pose ma main sur la poignée de la portière. Juste pour sentir le froid du métal sous mes doigts. Juste pour me rappeler que je pourrais l'ouvrir. Que je pourrais sauter. Courir. Disparaître.
Mais je ne le fais pas. Parce que mes parents ont des dettes. Parce que ma mère m'a dit tu nous dois bien ça. Parce que je ne sais pas qui je suis en dehors de ce qu'on attend de moi.
Alors je reste assise. Et je regarde Paris défiler derrière une vitre teintée.
Ethan ne me regarde toujours pas.
Lydia
La salle des mariages de la mairie du seizième arrondissement ressemble à une salle d'attente de clinique de luxe. Murs beiges. Chaises en velours fatigué dont le rouge a viré au rose poussiéreux. Un drapeau français qui pend mollement près de la fenêtre, agité par un courant d'air que personne ne sent. Des moulures au plafond qui ont connu des temps meilleurs, sous la Troisième République peut-être, quand on célébrait encore des mariages d'amour dans cette pièce.
Je n'ai pas de robe blanche. Ma mère m'a dit que ce serait ridicule. Elle est venue me voir ce matin, dans la petite chambre d'hôtel où j'ai passé ma dernière nuit de femme libre. Elle a regardé la robe que j'avais choisie, une chose simple en crêpe ivoire que j'avais achetée avec mes économies, en secret, parce que je voulais croire que quelque chose dans cette journée pourrait être beau.
— Pas pour une deuxième épouse, a-t-elle dit en pinçant les lèvres. Surtout pas pour toi. Tu veux qu'on te prenne pour une arriviste ? Une qui ne connaît pas sa place ?
Elle a décroché la robe du cintre et l'a jetée sur le lit comme on jette une serviette sale. Puis elle a ouvert ma valise et en a sorti la robe bleu marine. Celle que je porte aux enterrements et aux entretiens d'embauche. Sobre. Fonctionnelle. Un vêtement qui dit je ne fais pas de vagues, je ne demande rien, je suis reconnaissante d'être tolérée.
— Voilà. C'est parfait.
Je l'ai mise sans discuter. Je n'ai plus la force de discuter. J'ai épuisé mes réserves de rébellion il y a des années, dans des batailles que j'ai toutes perdues. Contre mon père qui buvait. Contre ma mère qui regardait ailleurs. Contre ma sœur qui est partie sans se retourner. Contre la vie qui n'a jamais été ce qu'on m'avait promis dans les livres.
Ce mariage est un enterrement et un entretien d'embauche à la fois. La robe est appropriée.
Deux témoins que je ne connais pas attendent debout près de la porte. Payés. Le mien est un clerc de l'étude du notaire, un jeune homme boutonneux qui n'arrête pas de regarder sa montre. Le sien est un employé de Sterling Corporation dont j'ai déjà oublié le nom, un homme d'une cinquantaine d'années au visage fermé, qui se tient au garde-à-vous comme un soldat.
Mais j'ai promis de la rejoindre après le divorce. Je lui ai promis que nous serions ensemble, pour de bon, quand tout serait fini. Et Victoria n'oublie jamais une promesse.Mon téléphone vibre sur le bureau. Je me retourne, le cœur battant. Victoria. C'est forcément Victoria. Elle a senti que je pensais à elle. Elle a ce don étrange de deviner quand je suis en train de douter.Je prends le téléphone. Ce n'est pas Victoria. C'est un message de Charles, mon cousin, à propos d'une réunion demain matin. Je le supprime sans le lire.Je devrais appeler Victoria. Je devrais lui dire que tout va bien, que le plan se déroule comme prévu, que dans vingt-neuf jours, je serai libre. Mais je ne le fais pas. Je n'ai pas envie de mentir. Et surtout, je n'ai pas envie qu'elle entende dans ma voix quelque chose qui ne devrait pas y être. Quelque chose qui ressemble &agr
EthanTrente et un jours. La moitié du sursis. La moitié de ce pacte absurde que j'ai signé sans vraiment y croire, un matin de novembre, dans le bureau où mon père a passé sa vie à me briser.Ce soir, pour la première fois depuis le début, je ne rentre pas dîner. J'ai prévenu Lydia par un mot laissé sur son oreiller : Conseil d'administration exceptionnel. Ne m'attends pas. E. C'est un mensonge, bien sûr. Le conseil d'administration a eu lieu ce matin. Il n'y a rien d'exceptionnel à mon absence, si ce n'est que j'ai besoin d'être seul. Besoin de réfléchir. Besoin de mettre de l'ordre dans le chaos qui règne dans ma tête depuis trente et un jours.Je suis assis dans mon bureau, au siège social de Sterling Immobilier, au trente-cinquième étage de la tour que mon père a fait construire dans les ann&eacut
Le conservateur s'efface discrètement, et Ethan prend la parole. Sa voix est différente, tout de suite. Plus chaude, plus vibrante, comme le soir du bistrot quand il parlait d'architecture.— Cette statue, dit-il en désignant une Aphrodite en marbre, c'est une copie romaine d'un original grec. Elle date du premier siècle avant Jésus-Christ. Regarde la façon dont le sculpteur a traité le drapé. On dirait du tissu véritable, alors que c'est du marbre. C'est ce qu'on appelle la technique du drapé mouillé. Les Grecs étaient obsédés par le rendu du mouvement, du vivant.Je l'écoute, bouche bée. Il connaît l'histoire de l'art. Il la connaît en profondeur, avec une précision de spécialiste. Il me parle de chaque statue, de chaque vase, de chaque bas-relief. Il m'explique les mythes grecs , Zeus, Héra, Athén
LydiaCe matin, en descendant prendre le petit déjeuner, je trouve une enveloppe posée sur mon assiette. Une enveloppe en papier vergé, crème, avec mon prénom écrit à l'encre noire. L'écriture d'Ethan. Je la reconnaîtrais entre mille : des lettres hautes, anguleuses, un peu penchées, l'écriture d'un homme qui a appris à écrire sous la férule d'un précepteur sévère.Je l'ouvre avec des doigts qui tremblent un peu. À l'intérieur, un carton d'invitation, sobre et élégant :Visite privée du Musée du LouvreAprès les heures d'ouverturePour Madame Lydia SterlingCe soir, vingt heuresJe relis trois fois. Visite privée. Du Louvre. Après les heures d'ouverture. Le Louvre. Le musée de mes rêves, le lieu que je voulais visiter depuis mon adolescence en
Je prends le croissant. Il est chaud, en effet. Moelleux, beurré, parfait. Ethan l'a acheté pour moi, sans que je le demande. C'est un geste attentionné, presque tendre. Mais il ne compense pas l'absence de réaction devant le jeune artiste qui m'a tenu la main trop longtemps.Nous nous éloignons du chevalet. Lucien me fait un petit signe d'adieu, que je lui rends discrètement. Ethan ne dit rien. Il mord dans son croissant, le regard perdu dans la foule du marché.— Tu n'as pas eu peur qu'il m'importune ? je demande, incapable de me retenir.Il me regarde, étonné.— Qui ça ? Le peintre ?— Oui, le peintre. Il m'a prise par la main. Il m'a offert un cadeau. Il m'a dit que j'étais magnifique.— Et alors ?Je m'arrête au milieu de l'allée. Un passant me bouscule, marmonne des excuses, s'éloigne. Je reste p
J'adore les marchés. C'est peut-être la seule chose que ma mère m'ait transmise, avant de mourir. Elle m'emmenait au marché de notre petite ville, le dimanche matin, et elle m'apprenait à choisir les tomates, à reconnaître un bon fromage, à sentir le melon pour savoir s'il était mûr. Ma mère était une femme simple, qui ne comprenait rien aux ambitions de mon père. Elle est morte quand j'avais douze ans, emportée par une pneumonie, et je me suis toujours demandé si elle n'était pas morte de tristesse autant que de maladie.— Tu as l'air joyeuse, remarque Ethan en me voyant descendre de voiture.— C'est le marché. Ça me rend joyeuse.Il ne répond pas. Mais je vois son regard se poser sur moi avec une lueur intriguée, comme s'il découvrait une nouvelle facette de ma personnalité. Il ne sait
EthanLes jours suivants, je m'applique à lui rappeler sa place.
Ma voix est un feulement, un grondement de bête acculée. Ma main se lève — pour quoi faire ? La saisir ? La secouer ? Je ne sais pas. Je la laisse retomber le long de mon corps, inutile, ridicule.
Il se lève, attrape sa veste sur le dossier de son fauteuil. Ses mouvements sont précis, économes. Rien n'est superflu. Il enfile sa veste, ajuste ses manchettes, vérifie son téléphone.— Prévenez ma mère que je ne dînerai pas ce soir. Ni demain, probablement. J'ai une semaine chargée.Il passe dev
EthanElle se tient là, debout, immobile, les mains croisées sur sa jupe grise. Une jupe que je lui ai vue cent fois. Une jupe qu'elle porte comme on porte une armure, comme ces pénitents qui enfilent un cilice sous leurs vêtements, non par mortification mais par habitude, parce que la douleur est







