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Chapitre 3 – La cérémonie civile 1

last update Data de publicação: 2026-04-09 04:22:49

Le juge est pressé. Il consulte sa montre toutes les trente secondes. Une petite montre en or qui brille à son poignet. Il a un autre mariage après le nôtre. Un vrai mariage, peut-être, avec une robe blanche et des fleurs et des gens qui pleurent de joie.

— Bien. Procédons.

Ethan se tient à ma gauche. Un mètre de distance entre nous. Il porte son alliance comme on enfile des menottes. Je l'ai vu l'ajuster tout à l'heure, dans la voiture, avec une grimace. Trop serrée. Elle n'était pas à sa taille. Personne n'avait pensé à mesurer son doigt. Peut-être que personne n'y a pensé. Peut-être qu'il a donné une alliance prévue pour quelqu'un d'autre. Pour Victoria. Et que son doigt à elle est plus fin que le sien.

Il n'a pas demandé à la faire agrandir. Il l'a gardée, serrée, comme une punition qu'il s'inflige. Ou qu'il m'inflige. Je ne sais pas.

Le juge lit les articles du code civil. Je l'entends à peine. Les mots glissent sur moi comme l'eau sur une vitre. Devoir de fidélité... secours et assistance... communauté de vie...

Je fixe une tache sur le mur derrière lui. Une auréole d'humidité qui dessine une forme étrange. Un oiseau. Un phénix peut-être, avec ses ailes déployées et sa longue queue. J'imagine qu'il prend feu. Qu'il renaît de ses cendres. Qu'il s'envole par la fenêtre et disparaît dans le ciel gris de Paris.

— ...pour le meilleur et pour le pire...

Le pire. Je connais déjà. J'ai grandi avec. Le pire, c'est mon père qui rentre à l'aube en titubant, les poches vides et les yeux pleins de larmes. Le pire, c'est ma mère qui fait les comptes sur un coin de table en murmurant des chiffres qui ne s'additionnent jamais. Le pire, c'est ma sœur qui m'envoie une carte postale de Genève avec j'aimerais que tu sois là écrit au dos, comme si elle ne savait pas que je ne pouvais pas partir.

Le meilleur. Je n'y crois plus depuis longtemps. J'y ai cru, autrefois. Quand j'étais petite et que je lisais des romans où les jeunes filles pauvres épousaient des princes charmants. Mais les princes charmants n'existent pas. Il n'y a que des hommes qui signent des contrats sans vous regarder, qui portent des alliances trop serrées, qui envoient des tu me manques déjà à d'autres femmes le jour de leur mariage.

— Vous pouvez embrasser la mariée.

La phrase tombe dans le silence. Le juge la dit machinalement, comme il dirait vous pouvez disposer ou prochaine affaire. Il lève à peine les yeux de son code.

Ethan me jette un regard. Le premier depuis des heures. Depuis que nous sommes entrés dans cette salle. Depuis ce matin. Depuis toujours.

Ses yeux sont gris. Je ne l'avais pas remarqué avant. Un gris froid, métallique, comme l'étain. Des yeux qui ne reflètent rien. Des yeux qui regardent sans voir.

— On peut sauter cette partie, dit-il au juge.

Ce n'est pas une question. C'est un ordre. Comme tout ce qu'il dit.

Le magistrat hausse les épaules. Un petit mouvement las, résigné. Il a vu pire. Il a vu des mariages arrangés, des unions de raison, des contrats déguisés en sacrements. Il sait reconnaître un non-mariage quand il en voit un.

— Comme vous voulez. Signez ici.

Nos signatures. Encore. Partout. Sur tout. Le registre d'état civil. Le livret de famille. Des papiers dont j'ignore l'utilité mais que je signe quand même, mécaniquement, sans lire. J'ai arrêté de lire. À quoi bon ? Les mots ne changent rien. Les signatures ne changent rien. Je suis mariée depuis ce matin, dans l'étude du notaire. Ceci n'est qu'une formalité. Une mise en scène pour les archives.

Dehors, il pleut. Évidemment. Le ciel de Paris est à l'unisson de mon cœur. Une pluie fine et grise, persistante, qui transforme les rues en miroirs troubles et les passants en silhouettes courbées sous leurs parapluies.

Ethan consulte son téléphone en descendant les marches du perron. La pluie glisse sur l'écran, brouille les mots, mais il continue de lire. Une voiture noire l'attend au pied des marches. Le même chauffeur que ce matin, qui tient une portière ouverte avec une expression d'indifférence polie.

— La voiture te ramènera au manoir, lance Ethan sans se retourner. Moi, j'ai une réunion.

Je m'arrête sur la dernière marche. La pluie commence à tremper mes épaules. Le tissu bleu marine devient presque noir là où l'eau s'accumule.

— Le soir de notre mariage ?

Ma voix est plus faible que je ne le voudrais. Une petite voix qui sort d'un corps qui n'a plus de forces. Je déteste cette voix. Je déteste ce qu'elle dit de moi. Que je suis faible. Que j'espérais quelque chose. Que je suis blessée.

Il s'arrête. Se tourne à moitié. La pluie colle une mèche de cheveux noirs sur son front. Il ne la repousse pas. Son visage est fermé, lointain. Un masque de marbre sous la pluie.

— Ce n'est pas un vrai mariage, Lydia. Autant que ce soit clair tout de suite.

Les mots frappent plus fort que la pluie. Plus fort que le froid. Ils s'enfoncent dans ma poitrine comme des aiguilles glacées. Ce n'est pas un vrai mariage. Je le sais. Je le sais depuis le début. Mais l'entendre, prononcé par lui, avec cette voix plate et sans émotion, c'est autre chose. C'est la confirmation que je ne suis rien. Qu'un contrat. Qu'une signature au bas d'une page.

Il monte dans la berline. La portière claque. Le bruit se répercute contre la façade de la mairie. La voiture s'éloigne sous la pluie, ses pneus soulevant des gerbes d'eau sale.

Je reste debout sur les marches. La robe bleu marine se gorge d'eau. Le tissu devient lourd. Mes cheveux, que j'avais coiffés avec soin ce matin, se collent à mes tempes. Le maquillage que j'avais appliqué pour cacher mes cernes commence à couler, j'en suis sûre. Je dois avoir l'air d'un fantôme. D'une noyée.

Les deux témoins payés s'éclipsent sans un mot. Le clerc boutonneux ouvre un parapluie et disparaît au coin de la rue. L'employé des Sterling s'engouffre dans une voiture de fonction qui l'attendait un peu plus loin.

La voiture promise pour me ramener n'arrive pas.

Je l'attends dix minutes. Quinze. Vingt. La pluie ne faiblit pas. Les passants me jettent des regards curieux. Une femme en robe de mariée, trempée, abandonnée sur les marches de la mairie. Une image pathétique. Une scène de film dont je suis l'actrice principale malgré moi.

Je finis par héler un taxi. Le premier qui passe. Il s'arrête dans un crissement de pneus. Le chauffeur baisse sa vitre, me regarde des pieds à la tête.

— Vous allez où ?

Je monte à l'arrière. La banquette sent le tabac froid et le désinfectant citronné. Mes vêtements dégoulinent sur le similicuir.

— Le manoir Sterling. Dans le Val-d'Oise.

Le chauffeur siffle doucement.

— C'est loin. Ça va vous coûter cher.

— Ce n'est pas moi qui paie.

Je lui donne l'adresse exacte. Il hausse les épaules, enclenche le compteur, et démarre.

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