LOGINJe la vois entrer dans le petit salon et quelque chose se serre dans ma poitrine. Quelque chose que je refuse de nommer. De la culpabilité, peut-être. Ou de la lassitude. Ou autre chose, que je préfère ignorer.
Elle porte une robe bleu marine , celle qu'elle met toujours pour les occasions officielles. Elle s'est coiffée, maquillée. Elle a fait un effort. Elle sait. J'ignore comment elle a appris, mais elle sait. Peut-êt
Je me lève d'un bond. J'enlève ma robe de chambre, j'ouvre l'armoire, je cherche quelque chose à me mettre. Quelque chose qui ne fasse pas trop "épouse contractuelle", quelque chose qui fasse "femme libre, femme de la nuit, femme qu'on emmène à Paris sur un coup de tête". Je n'ai rien de tel dans ma garde-robe. Tous mes vêtements sont choisis pour les obligations officielles : robes de dîner, tailleurs sobres, twin-sets pastel. Rien qui ressemble à un vêtement de fugue nocturne.Je finis par opter pour une robe noire toute simple, celle que je mets pour les enterrements. Un collier de perles , pas des vraies, je n'ai pas de vraies perles, mon père a tout gardé. Des escarpins à talons bas. Un manteau en laine rouge, le seul vêtement coloré que je possède, acheté en solde il y a trois ans dans une boutique de la rue du Commerce. Je me maquille e
Je me suis endormie ce soir-là en pensant à cette fossette. Je l'ai cherchée sur les photos de lui que j'ai pu trouver dans les albums de famille , ces albums poussiéreux que j'ai exhumés du grenier la première semaine, quand j'essayais encore de comprendre dans quelle famille j'avais atterri. Sur aucune photo, il ne sourit. Même enfant, il a toujours l'air grave, le regard tourné vers l'objectif comme s'il défiait le monde entier de le faire céder.Mais il a souri pour moi. Pour mon histoire. Pour mes efforts.— À quoi penses-tu ? demande-t-il soudain.Je sursaute. J'étais perdue dans mes pensées, ma fourchette en l'air, les yeux dans le vague.— À rien. À la blanquette. À ce que je pourrais faire demain.— Demain, c'est dimanche. Tu n'es pas obligée de cuisiner.— Je sais. Mais j'ai env
À midi, la blanquette est prête. Elle est parfaite. La viande est fondante, la sauce onctueuse, les carottes tendres sans être molles. Marthe y plonge une cuillère, goûte, et ferme les yeux.— Madame, dit-elle, vous avez sauvé votre journée.Je ne peux pas m'empêcher de sourire. C'est un sourire idiot, disproportionné, le sourire d'une enfant qui a réussi son premier dessin. Mais je m'en fiche. J'ai réussi la blanquette. C'est une victoire. Et dans ma situation, chaque victoire compte.Je remonte dans ma chambre pour me changer avant le dîner. En passant devant le miroir de la coiffeuse, je m'arrête. J'observe la femme qui me fait face. Elle a les joues rouges, les cheveux en bataille, une trace de farine sur le front. Elle ne ressemble pas à l'épouse d'un magnat de l'immobilier. Elle ressemble à une paysanne. Une paysanne heureuse.Je me lave le visage, je me recoiffe, je mets une robe propre , une robe en laine grise, toute simple, qui met en valeur mes yeux sans être trop habillée.
LydiaCinq jours. Cinq jours seulement se sont écoulés depuis la signature de notre pacte, et je tiens déjà un carnet de bord. Un petit carnet en cuir vert que j'ai acheté chez un papetier de la rue de Rivoli il y a des années, avant même de rencontrer Ethan, avant que le nom de Sterling n'entre dans ma vie comme un cheval de Troie. Je l'avais oublié au fond d'une malle, ce carnet. Je l'ai retrouvé ce matin en cherchant un mouchoir.Sur la première page, j'ai écrit : Jour 1 : Il a mangé tout le rôti. Sur la deuxième : Jour 2 : Il m'a dit "bonjour" avant que je ne le dise. Sur la troisième : Jour 3 : Il est rentré avant dix-neuf heures. Je note tout. Chaque micro-victoire. Chaque regard qui dure une demi-seconde de plus que la veille. Chaque mot qui n'est pas strictement nécessaire. Je tiens un compte précis de mes progrès, comme un naufragé qui fait des entailles dans le bois de son radeau pour ne pas perdre le fil du temps.Ce matin, je me lève avant l'aube. C'est devenu une habitude
EthanJe rentre tôt. Volontairement. C'est la première fois depuis notre mariage que je quitte le bureau avant vingt heures sans y être obligé par une réception ou un dîner d'affaires. Mon assistant m'a regardé partir avec des yeux ronds, comme s'il voyait un fantôme. Peut-être en suis-je un. Peut-être suis-je le fantôme de l'homme que j'aurais pu être si mon père ne m'avait pas brisé avant même que j'apprenne à marcher.Le manoir est étrangement calme quand je franchis le seuil. Pas de Madame Lefort dans le hall, pas de domestiques qui s'affairent. Juste une odeur qui flotte dans l'air — une odeur de cuisine, de viande rôtie, d'herbes de Provence. Une odeur qui ne vient pas de la cuisine de Marthe, mais de la petite salle à manger, celle que nous n'utilisons jamais.Je pose ma mallette et je me dirige vers la salle à mang
LydiaJe ne dors pas de la nuit. Chaque fois que je ferme les yeux, j'entends sa voix qui répète : Cet enfant n'était pas voulu. Chaque fois que je rouvre les yeux, je vois le plafond de cette chambre qui n'est pas la mienne. Alors je ne dors pas. Je m'assieds au secrétaire, j'allume la lampe à huile, et je prends une feuille de papier.Écrire. C'est la seule chose qui me reste. Écrire pour ne pas hurler. Écrire pour ne pas le haïr. Écrire pour ne pas me haïr moi-même.Je commence une lettre. Je la déchire. J'en commence une autre. Je la déchire aussi. Les mots sont trop faibles, trop mous, trop pleins de colère ou de désespoir. Je veux des mots dignes. Je veux des mots qui tiennent debout, comme j'essaie de tenir debout depuis que je suis entrée dans cette maison.La première version disait : Ethan, tu es un monstre. Déchi







