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Chapitre 151– Le Foulard aux Phénix

last update publish date: 2026-08-01 05:39:51

Lydia

Caroline se marie un samedi de juin, dans le jardin du manoir, sous le vieux chêne.

Elle a vingt-six ans. Elle est pianiste , professionnelle, vraiment professionnelle, ce mot que sa mère n'a jamais pu écrire devant son nom. Elle enseigne l'accompagnement au Conservatoire de Lyon et elle joue en trio avec un violoncelliste allemand et une altiste japonaise. L'année dernière, elle a donné un récital salle Gaveau, et son père a pleuré si bruyamment au troisième rang que la dame de devant s'
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    Ethan marche lentement , il n'a plus le choix, mais ce jour-là ça ressemble à de la solennité. Il a mis un bleuet à sa boutonnière. Sa main tient l'avant-bras de sa fille et je vois d'ici que c'est elle qui le soutient, et non l'inverse, et qu'ils ont tous les deux décidé de ne pas le mentionner.Thomas joue. Il joue la sonatine de Clementi. Personne ne le lui a demandé , il l'a choisie seul, ce garçon qui ne parle jamais, et je comprends au bout de quatre mesures qu'il sait très exactement ce qu'il fait, et je m'écroule sur ma chaise en pleurant comme une idiote devant soixante-dix personnes.Alexander, à côté de moi, me tend un mouchoir sans un mot.— Vous êtes prévoyant, dis-je entre deux hoquets.— J'en ai apporté quatre. Je connais cette famille.Ils se disent oui sous le vieux chêne. La même arche, le même arbre, la même herbe. L'arbre a trois cent quarante ans peut-être. Il a vu un enfant s'y cacher pour fuir son père. Il a vu ce même enfant, à quarante-quatre ans, épouser par

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    LydiaCaroline se marie un samedi de juin, dans le jardin du manoir, sous le vieux chêne.Elle a vingt-six ans. Elle est pianiste , professionnelle, vraiment professionnelle, ce mot que sa mère n'a jamais pu écrire devant son nom. Elle enseigne l'accompagnement au Conservatoire de Lyon et elle joue en trio avec un violoncelliste allemand et une altiste japonaise. L'année dernière, elle a donné un récital salle Gaveau, et son père a pleuré si bruyamment au troisième rang que la dame de devant s'est retournée deux fois.Elle épouse Malik. Trente ans, ophtalmologue, fils d'une famille de commerçants de Saint-Étienne, sans un mètre carré de terre agricole à négocier. Il l'a rencontrée dans un train. Il ignorait complètement qui elle était : c'est la chose qui a définitivement conquis Ethan.Nous n'avons pas eu besoin d'organiser quoi que ce soit. Caroline a tout décidé — et sans le savoir, sans qu'on le lui ait jamais demandé, elle a refait exactement notre mariage, en plus grand et plus

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    Puis elle éclate en sanglots sur mon poignet, et une infirmière vient nous dire qu'il faut se calmer à cause du monitoring, ce qui a le mérite de nous faire rire tous les deux.Je reste six jours à l'hôpital, puis trois semaines à ne rien faire au manoir, puis quatre mois de rééducation cardiaque à raison de trois séances par semaine dans un centre à vingt kilomètres, entre un ancien pompier de soixante-deux ans et une prof de mathématiques de cinquante-quatre. On pédale ensemble. On se raconte nos vies. Le pompier m'appelle le patron, la prof m'appelle Ethan. Je n'ai jamais tant appris sur mon pays qu'à vélo dans une salle qui sent le désinfectant.Ce qui change vraiment, ce n'est pas le cœur. C'est le temps.Avant, j'avais une idée abstraite de ma mort. Après, j'ai une date approximative, révisable, mais réelle. Le cardiologue me l'a dit sans détour : avec ce que j'ai fait subir à mon corps entre trente et quarante-cinq ans — l'alcool, le tabac, quinze années de stress ininterrompu,

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    Il me dit la date exacte de la phrase sur le bébé. Il me dit dans quelle pièce il l'a prononcée — le grand bureau du premier, celui où je vais lui demander de l'argent pour les sorties scolaires. Il me dit combien de personnes étaient présentes. Il me dit qu'il n'a pas dormi correctement pendant onze ans à cause de cette phrase, et que ce n'est pas une excuse, c'est juste une information.À un moment, je pleure. Pas de tristesse. De rage. Je crie.— Mais elle t'a pardonné, elle ! Comment elle a pu te pardonner ça ?Et c'est ma mère qui répond, de l'autre bout de la cuisine, adossée à l'évier, les bras croisés.— Je ne lui ai pas pardonné, Caroline.Je me retourne.— Quoi ?— Je ne lui ai jamais pardonné cette phrase-là. Le reste, oui. Cette phrase-là, non. Elle est là. Elle sera là jusqu'à ma mort. Je l'entends encore certaines nuits.— Alors pourquoi tu es revenue ?Elle réfléchit. Ma mère ne répond jamais vite aux questions importantes ; ça me rendait dingue quand j'étais petite, au

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