MasukArnold
Elle me regarde, les yeux grands ouverts, remplis de confusion. Ses lèvres tremblent légèrement, et je sais que ses mains se crispent sous le drap, même si je ne les vois pas.
Cette phrase qu’elle vient de prononcer résonne encore dans ma tête :
"Qui… qui suis-je ?"
Elle ne se souvient pas. Rien.
Je le vois dans son regard : ce n’est pas une feinte, pas une comédie. Elle est perdue au milieu d’un océan vide, sans repères.
Et moi… moi, je pourrais remplir cet océan comme bon me semble.
Une partie de moi sait que ce que je m’apprête à faire est immoral. L’autre partie sait que c’est peut-être la seule solution à mon problème actuel.
Mon problème… Ce maudit conseil d’administration qui veut ma tête. Cette proposition absurde qu’ils m’ont faite il y a deux jours :
"Si vous voulez sauver votre place, mariez-vous. Montrez une image stable. Le marché a besoin de croire que vous êtes un homme prévisible."
Et comme je leur ai répondu, à demi ironique : "On ne trouve pas une épouse en quarante-huit heures."
Ils ont haussé les épaules.
Mais voilà… le destin vient peut-être de m’apporter une solution. Une solution qui respire devant moi, qui me regarde avec la fragilité d’un oiseau blessé.
— Vous ne vous souvenez vraiment de rien ? insisté-je, comme pour m’assurer que ce vide est bien réel.
Elle secoue la tête, ses cheveux sombres glissant sur son oreiller. Une larme roule sur sa joue.
Je reste silencieux, mais dans ma tête, les pièces du puzzle s’assemblent.
Si je lui dis que je suis son mari… elle n’aura aucun moyen de vérifier. Pas pour l’instant. Et je pourrai gagner le temps nécessaire pour régler mes affaires. Après… je trouverai un moyen de lui rendre sa liberté ou pas.
Je me surprends à la regarder plus longtemps que nécessaire. Elle est belle, dans ce genre de beauté qui ne se maquille pas, qui existe simplement. Sa fragilité est presque douloureuse à voir.
Et puis… il y a cette impression étrange que la vie vient de placer entre mes mains quelque chose que je n’attendais pas.
— Tu dois te reposer, dis-je finalement d’une voix douce. Tout ira bien.
Elle me fixe, comme si chaque mot que je prononce pouvait être une bouée de sauvetage.
Je me lève, sors dans le couloir. La clinique est silencieuse, feutrée, les murs tapissés de beige et d’or. Le directeur vient vers moi, un homme rondouillard au sourire obséquieux.
— Elle va s’en sortir, me dit-il. Mais… elle aura besoin de temps pour récupérer ses souvenirs.
Je hoche la tête.
— Très bien… alors, pour tout le monde ici… je suis son mari.
Il me regarde, surpris, mais ne commente pas. Ici, l’argent efface les questions.
Élise
Quand il revient dans la chambre, j’ai essayé, en vain, de forcer ma mémoire. J’ai fouillé ce néant, j’ai tendu la main vers des images inexistantes… rien.
Quand il s’assoit près de moi, je le regarde avec cette attente douloureuse que je n’arrive pas à cacher.
— Je… je ne sais pas pourquoi, mais… vous m’êtes familier, dis-je dans un souffle.
Il sourit. Un sourire calme, rassurant… mais qui cache quelque chose.
— C’est normal, Élise. Je suis ton mari.
Les mots tombent comme une vérité absolue. Mon cœur se serre, pas de peur, mais d’émotion. Mariée… à lui ? Je ne me souviens pas de notre vie, mais l’idée me réchauffe étrangement.
— Mon… mari ?
— Oui. Nous avons eu un accident. Tu as perdu la mémoire, mais je suis là. Je ne te laisserai pas.
Ses yeux brillent, mais je ne sais pas si c’est de tendresse… ou d’autre chose.
Arnold
Elle me croit.
Je le vois dans ses pupilles qui s’agrandissent, dans la façon dont ses épaules se détendent légèrement. Ce n’est pas qu’une opportunité. C’est une porte grande ouverte.
Il va falloir être précis. Cohérent. Lui inventer une histoire suffisamment solide pour qu’elle ne doute pas, mais pas trop parfaite pour qu’elle ne s’interroge pas.
Je prends sa main.
— Tu es en sécurité. Je vais t’aider à te souvenir de nous .
Elle me serre la main en retour. Un geste simple… mais qui scelle ce mensonge que je viens de prononcer.
Et tandis que je lui parle de "notre" maison, de "nos" voyages, de "nos" projets, je sens quelque chose d’inattendu s’insinuer en moi : et si ce mensonge devenait… plus qu’un plan ?
LiamCe soir-là, je suis seul dans le salon. Camille est couchée, les enfants aussi. Je regarde le feu dans la cheminée.Je pense à ma vie. À tout ce qu'elle a été. À tout ce qu'elle est devenue.Je pense à Élise. Pour la première fois depuis longtemps, je pense vraiment à elle. Pas à un fantôme, pas à un regret. À elle. À la femme qu'elle est devenue.J'espère qu'elle est heureuse. J'espère qu'elle a trouvé la paix. J'espère qu'elle a aimé et qu'elle a été aimée comme elle le méritait.Je prends un papier, un stylo. J'écris quelques mots.Élise,Je ne sais pas si ces lignes te parviendront un jour. Je ne sais même pas pourquoi je les écris. Mais ce soir, j'ai eu envie de te dire merci.Merci pour ce que nous avons été. Merci pour ce que tu m'as appris. Merci pour la douleur qui m'a fait grandir.Je suis heureux. Vraiment heureux. J'espère que toi aussi.Adieu, pour de vrai cette fois.LiamJe plie la lettre. Je la glisse dans une enveloppe. Puis je la brûle dans la cheminée.Ce n'éta
ÉliseAaron a pris sa retraite. Moi, je travaille encore un peu, pour le plaisir, pour garder un pied dans le monde. Emma est installée à l'étranger, elle revient pour les fêtes, pour les vacances. Elle a rencontré quelqu'un. Elle est heureuse.— Tu sais à quoi je pense ? dit Aaron.— Dis-moi.— Je pense qu'on a bien réussi notre vie.— C'est vrai ?— Regarde-nous. On est en bonne santé. Notre fille est heureuse. On s'aime toujours. Qu'est-ce qu'on pourrait demander de plus ?— Rien. Vraiment rien.Je m'approche de lui, je pose ma tête sur son épaule. C'est ma place. Depuis toutes ces années, c'est ma place.— Aaron ?— Oui ?— Merci.— De quoi ?— D'avoir été là. D'avoir attendu. D'avoir cru en moi quand je n'y croyais plus.Il m'embrasse le front.— C'était facile. Tu méritais tellement d'être aimée.— Toi aussi. Tu méritais tellement.On reste là, silencieux, heureux.LiamL'Italie est magnifique. On visite Rome, Florence, Venise. On mange des glaces, on boit du vin, on fait l'amou
LiamDix ans plus tard.Maëlle a quatorze ans. Son petit frère, Gabriel, en a neuf. Ils se disputent tout le temps, mais je sais qu'ils s'adorent.Camille a quelques cheveux gris maintenant. Moi aussi. On vieillit ensemble, tranquillement, paisiblement.— Tu sais à quoi je pense ? dit-elle un soir.— Dis-moi.— Je pense à tout ce chemin. À quand on s'est rencontrés. À tes doutes, tes peurs, tes fantômes.— J'avais beaucoup de fantômes, à l'époque.— Tu les as apaisés.— Grâce à toi.— Grâce à nous.On se sourit. On sait. On a construit quelque chose de solide, de vrai, d'indestructible.— Tu regrettes quelque chose ? demande-t-elle.Je réfléchis. Vraiment. Je fouille en moi, je cherche la moindre parcelle de regret, la moindre once d'amertume.— Non. Rien. Tout ce que j'ai vécu m'a amené ici. Avec toi. Avec les enfants. Avec cette vie.— Même les mauvais moments ?— Surtout les mauvais moments. Ils m'ont appris à reconnaître les bons.Elle sourit, pose sa main sur la mienne.— Je t'ai
LiamCette nuit-là, je fais un rêve étrange.Je suis dans un champ de lavande, comme celui où j'ai emmené Élise, une fois, il y a très longtemps. Mais je ne suis pas avec elle. Je suis seul. Et au loin, je vois deux silhouettes. Une femme et une enfant.Je m'approche.Ce n'est pas Élise. C'est Camille. Et Maëlle court vers moi, les bras ouverts.— Papa !Je la prends dans mes bras, je la serre contre moi, je sens son cœur battre contre le mien.— Je suis là, ma puce. Je suis là.Camille me rejoint, pose sa main sur mon épaule.— On est bien, dit-elle.— Oui. On est bien.Je me réveille en sursaut. Le cœur battant. Mais pas d'angoisse. Juste... de la certitude.Camille dort à côté de moi, paisible. Je l'embrasse sur le front, tout doucement, pour ne pas la réveiller.— Je t'aime, murmurai-je.Elle sourit dans son sommeil, comme si elle m'avait entendu.ÉliseLe lendemain matin, Emma descend pour le petit-déjeuner, encore à moitié endormie.— Maman, j'ai fait un drôle de rêve.— Raconte
LiamJe marche dans les rues de la ville, ce samedi après-midi de décembre, et je ne sais pas encore que tout va basculer. Maëlle tient ma main, sa petite main chaude dans la mienne, et elle sautille sur les pavés en chantonnant une comptine.— Papa, on va voir les décorations de Noël ?— Oui, ma puce. Et après, on choisira un sapin.Camille est à côté de moi, son bras passé sous le mien, le sourire aux lèvres. Elle est belle, Camille. Elle est ma femme, la mère de mon enfant, mon ancrage.— Tu es dans la lune, dit-elle.— Non, je suis là. Avec vous.Elle me regarde, une lueur d'interrogation dans les yeux, mais elle ne pose pas de question. Elle ne pose plus de questions, depuis longtemps. Elle a appris à accepter mes silences, mes absences légères, cette part de moi qui flotte parfois ailleurs.Nous entrons dans le grand magasin. La foule, les lumières, les enfants qui courent partout. Maëlle veut monter dans le caddie, je l'installe, elle rit aux éclats.Et puis je la vois.Dix mèt
LiamLa naissance.C'est une fille. Sept heures de travail, vingt minutes de poussées, et elle est là, posée sur le ventre de Camille, hurlant à pleins poumons pour annoncer son arrivée.— C'est une fille, murmure Camille, épuisée mais rayonnante. On a une fille.Je pleure. Je pleure comme je n'ai pas pleuré depuis longtemps, depuis toujours peut-être. Je regarde ce petit être, ce bout de nous, cette vie qui commence.— Elle est magnifique.— Elle te ressemble.— Non, elle te ressemble. Regarde ses yeux, sa bouche...— Elle nous ressemble. Elle est nous.Je prends ma fille dans mes bras, avec des gestes tremblants de nouveau père. Je la berce, je la contemple, je l'aime.— Bonjour, petite princesse. Je suis ton papa. Et je t'aimerai toute ma vie.Camille nous regarde, les larmes aux yeux.— Comment on l'appelle ?Je réfléchis. Les prénoms défilent. Tous ceux que nous avions imaginés, tous ceux que nous avions notés sur des listes.— Maëlle, dis-je enfin.— Maëlle ?— Oui. Ça veut dire







