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Eléni
Le goût du sel et de l’huile d’olive est encore sur mes lèvres. Dans la cuisine du Kyrios, l’air est chaud, familier, bercé par le murmure des clients et le crépitement de la friture. C’est l’âme de mon père, ici. C’est tout ce qu’il me reste.
Et c’est à ce moment précis que la porte s’ouvre, balayant d’un coup la chaleur et les sourires.
Ils ne sont pas entrés en criant. Leur silence était bien plus terrifiant. Deux hommes, larges comme des portes, vêtus de costumes sombres qui ne dissimulaient pas la menace qui émanait d’eux. Ils se sont écartés, et lui est entré.
Léandros Markos.
Je n’avais jamais vu qu’une photo de lui, dans la presse économique. En personne, c’était une onde de choc. Grand, taillé dans le marbre et l’arrogance. Son regard, de ce gris orageux de la mer Égée avant la tempête, a balayé la salle avant de se poser sur moi. Il a traversé le restaurant comme une lame, indifférent au silence soudain qui s’était abattu.
— Eléni Petrakis.
Ma voix s’est coincée dans ma gorge. Je n’ai pu que hocher la tête, les doigts serrés sur le torchon que je tenais.
— Ton frère, Nikos, nous doit une somme considérable. Un pari… malheureux.
Il a sorti un papier de la poche intérieure de sa veste. Un contrat. Les chiffres dansaient devant mes yeux, si élevés qu’ils en perdaient leur sens. De quoi nous ruiner vingt fois.
— Il ne peut pas payer, a-t-il continué, sa voix était un velours posé sur de l’acier. Selon nos termes, cela a des conséquences. Très… définitives.
La peur a glacé le sang dans mes veines. Nikos… Mon petit frère, idiot et impulsif.
— Je… Je trouverai l’argent. Donnez-moi du temps, ai-je supplié, la voix tremblante.
Un sourire froid a effleuré ses lèvres. Ce n’était pas un sourire de compassion.
— Le temps est une denrée que je ne vends pas. Mais il y a autre chose. Une contrepartie.
Son regard a parcouru mon visage, puis mon corps, avec une intensité si brute que j’ai eu l’impression d’être mise à nu. C’était une évaluation. Une estimation.
— Toi.
Le mot a résonné dans le silence absolu.
— Moi ? ai-je chuchoté, incrédule.
— La dette sera effacée. Ton frère sera oublié. En échange, tu viens avec moi. Tu m’appartiens.
Le monde a vacillé. Appartenir. Le mot a résonné comme un verrou qui se ferme.
— Vous êtes fou, ai-je respiré, la révolte se levant enfin. Je ne suis pas une marchandise !
— Tout est une marchandise, Eléni. Même l’âme a un prix. Le tien vient d’être fixé : la vie de ton frère.
Il a posé le contrat sur le comptoir, à côté d’un plat d’olives.
— Tu as jusqu’à demain matin neuf heures pour dire au revoir à cette vie. Ensuite, elle ne t’appartiendra plus.
Sans un mot de plus, il s’est retourné et est parti, laissant derrière lui le parfum froid du pouvoir et du désespoir. Ses hommes l’ont suivi.
Je suis restée là, figée, les jambes tremblantes. Le parfum enivrant du basilic et de l’ail, qui était toute ma vie, s’était soudainement évaporé. Remplacé par l’odeur métallique de la peur.
Je regarde mes mains. Elles ne sentent plus la nourriture. Elles sentent la dette.
Et je sais, au plus profond de moi, qu’à neuf heures demain, je serai partie.
Ils se lèvent sans un mot, quittent la pièce en file indienne. Le dernier referme la porte derrière lui. Nous sommes seuls.— Tu devrais te reposer, dit Léandros.— Je ne peux pas. Pas sans savoir.— Savoir quoi ?— Ce qui se passe. Ce qui va se passer. Ce que vous prépariez, toi et tes hommes.Il se détourne vers la fenêtre, regarde le parc. Le soleil décline, teintant le ciel de pourpre et d'or.— Markos a rompu l'accord. Officiellement, ce mat
Plus tard, je monte à mon tour. La chambre est fermée. Pas verrouillée, mais fermée. Je frappe doucement.— Éleni ?Pas de réponse. J'ouvre doucement. Elle est assise sur le lit, les jambes repliées, les bras autour de ses genoux. Elle ne pleure pas. Elle me regarde entrer, silencieuse.Je m'assois sur le bord du lit, à distance respectueuse. Ma main blessée repose sur ma cuisse, enveloppée dans un mouchoir improvisé.— J'ai besoin de te poser une question, dit-elle enfin.— Je t'écoute.
Léandros.Il est là, sur le seuil, le visage déformé par la rage, les yeux deux lames grises, sa main déjà sous sa veste, déjà sur son arme.— Ôte ta main de ma femme. Tout de suite.Sa voix est un mur, une montagne, un séisme. Rien ne bouge dans la pièce, même l'air semble s'être solidifié.Markos retire sa main, lentement, sans hâte. Il se tourne vers Léandros, un sourire mauvais aux lèvres.— Léandros. Déjà de retour. Quel dommage. Nous commencions
ÉleniL'accord est signé.Je l'apprends au petit-déjeuner, par une phrase lâchée négligemment entre deux gorgées de café. Léandros semble soulagé, presque détendu. Les docks sont partagés, les contacts internationaux acquis, le bénéfice mutuel. Markos repart ce soir, tout rentre dans l'ordre.Mais rien ne rentre dans l'ordre. Pas vraiment.Markos est toujours là, dans la maison, dans le parc, dans mon champ de vision. Il traîne, retarde son d&ea
Elle serre mon bras, ses ongles s'enfoncent légèrement dans le tissu de ma veste.— Et si je tombe ? Et si c'est plus fort que moi ?— Alors je te rattraperai. Toujours.Elle hoche la tête, respire profondément, retourne vers les invités. Son sourire est de nouveau en place, éclatant, factice.Je sais qu'elle souffre. Je sais qu'elle a peur. Je sais que chaque minute passée sous le regard de Markos est une torture. Mais je ne peux rien faire. Pas encore. Pas tout de suite.La nuit porte conseil, dit-on. La mienne portera vengeance.
Léandros se fige. Quelque chose passe dans ses yeux, une lueur dangereuse.— Il ne te prendra rien. Ni toi, ni le port, ni quoi que ce soit. Je m'en occupe.— Comment ?— Laisse-moi faire. Fais-moi confiance.Je voudrais lui dire que la confiance, c'est justement ce qui nous manque. Que chaque jour, je doute un peu plus de ce monde, de cette vie, de nous. Mais les mots ne sortent pas. Alors je hoche la tête, je me tais, je m'endors contre lui.Et je rêve encore de Markos. De ses mains. De son sourire.







