LOGINDepuis la veille, un orage rôdait sur Saint-Orlac.
Le ciel s’était chargé d’une lumière jaune, presque maladive, qui faisait vibrer la surface du lac comme une peau vivante. Camille n’avait presque pas dormi. La cassette tournait en boucle dans son esprit — cette voix, ce cri, ce nom : Léonie. Le matin, elle a pris la voiture de Louise pour aller au village. Les rues restaient vides, vu que les rues étaient désertes, les vitrines closes. Saint-Orlac respirait à peine, coincé entre hier et demain. Au bout de la ruelle principale, elle trouva la bibliothèque municipale, un bâtiment aux murs fissurés qui sentait la pierre humide et la poussière. Une dame d’environ soixante ans, petite taille, portait des lunettes rondes. Elle releva les yeux depuis sa table de travail. - Bonjour. - Bonjour. Je cherche des archives locales… anciennes. Fin des années 90. - De quoi tu parles ? Camille hésite. - incidents… arrivés près du lac. Elle l’a regardée un moment, après quoi elle a poussé un petit soupir. - Vous n’êtes pas la première à poser la question. - Vraiment ? - Il y a eu… des rumeurs, des histoires. Mais pas de dossier officiel. Elle s'est redressée, puis a cherché dans un tiroir. - Tenez, il y a ça : un article du Courrier d’Annecy, juillet 98. La feuille avait pris une teinte vieille, avec des mots légèrement effacé : > “Une petite fille a disparu près de Saint-Orlac. Les recherches ont cessé au bout de trois jours, car aucune trace n’avait été trouvée. L’écolière, prénommée Léonie R. Agée de huit ans, aurait été vue pour la dernière fois près du lac, en compagnie d’une autre fillette non identifiée.” La poitrine de Camille se crispa. La petite fille sans nom, c'était bien elle. Pourtant, aucune image précise ne revenait. Juste des morceaux : un sourire, l’éclat du soleil sur l’eau, la main d’une enfant. - Vous souvenez-vous de cette histoire ? demanda-t-elle à la bibliothécaire. - Oui. Tout le monde s’en souvient… jusqu’à ce qu’on préfère oublier. La mère de l’enfant a quitté le village peu après. Le père, lui, est resté un moment, puis il s’est… effacé. - Effacé ? - Disons qu’il ne parlait plus à personne. Et puis un jour, la maison a été vendue. Camille nota mentalement l’adresse. Avant de partir, la femme ajouta, comme à contrecœur : - Faites attention, mademoiselle. Saint-Orlac n’aime pas qu’on remue l’eau trouble. En rentrant, il s’est remis à pleuvoir - lourd et serré. Camille aperçut, dans son rétroviseur, une voiture noire à bonne distance derrière elle. Elle roulait sans se presser, l’air tranquille. Elle accéléra légèrement. Le véhicule a imité le geste. Un frisson la parcourut. Elle a emprunté un petit sentier, juste après les arbres droits. Puis elle avançait vite, entre les troncs sombres et fins. La voiture est restée sur la même route. Arrivée à la maison, elle coupa le moteur, resta un instant immobile. Son cœur battait vite, trop vite. Avait-elle rêvé ? Ou quelqu’un la suivait-il vraiment ? Elle entra. Louise était absente. Sur la table reposait une lettre scellée. Elle l'a tout de suite ouverte > “Camille, je vais à l'hôpital faire des tests médicaux. Pas de panique, je reviens après-demain. L.” Camille a pris place, tenant le mot fermement. Le calme paraissait sans fin. Seule dans la maison, elle sentit le poids du passé s’épaissir autour d’elle. Plus tard dans la journée, elle téléphone à son père. Le numéro qu’il avait utilisé la dernière fois apparaissait encore sur le téléphone. Elle prit une grande bouffée d’air, puis lança l’appel. Une sonnerie. Deux. Puis cette voix profonde, impossible à confondre. - Camille ? - Pourquoi tu ne m’as rien dit ? - Ce n’était pas à toi d’en porter le poids. - De quoi ? De la disparition d’une enfant ? De Léonie ? Un long silence. Puis : - Certaines choses, ta mère préférait que tu les ignores. - Toi aussi, t’as suivi les ordres. - Parce que je croyais qu’elle avait raison. Parce que ce que j’ai vu, ce jour-là, ne devait pas exister. La ligne grésilla, puis coupa. Camille resta immobile, le souffle court. Ces derniers mots — ce que j’ai vu ne devait pas exister — résonnaient comme un écho venu d’un autre monde. La nuit tomba d’un seul coup. Camille est montée de coucher, pas de lumière. La maison tremblait avec le vent, tandis que la flotte tambourinait sur les toits. Elle s'est étendue, puis a fermé les paupières. Mais un son soudain lui fit bondir - un bruit fort, là dehors, comme du fer qui gratte. Elle s'est levée, puis elle a marché vers la vitre. Dehors, sur le balcon, la porte du cabanon bougeait un peu, poussée par le vent. Elle est sortie avec une torche. Elle avançait doucement dans le noir. Il pleuvait à torrents pendant que le vent hurlait. Les gouttes frappaient violemment les carreaux sans s’arrêter. Elle est sortie, pieds nu touchant le sol humide. La porte a brusquement tapé en s'ouvrant. À l’intérieur, tout semblait en ordre. Sauf… une empreinte. Dans la poussière du sol : la marque récente d’une botte. Taille adulte. À côté, il y avait un jouet d'enfant, laissé sur une caisse en bois. Un petit canard bleu, en plastique abîmé à cause des années. Il a perdu de son éclat, rongé par l'usure du quotidien. Camille a fait un pas en arrière, la bouche pâteuse. Ce truc en plastique, elle savait d’où ça venait. C’était celui de Léonie. Elle grimpa vite, boucla chaque entrée, puis bloqua les serrures. Puis elle s’est laissée tomber sur le matelas, secouée de frissons. L’extérieur semblait battre à l’unisson de son cœur. Dehors, le lac murmurait sans se montrer, caché par la pluie. Et dans ce grondement, elle crut entendre, à nouveau, une voix d’enfant, presque noyée dans le vent : > - Camille… pourquoi tu es partie?Le matin s’éveilla sans couleur.La brume s’étendait lentement le long de l’eau, gommant peu à peu la forme des arbres comme celle du ciel.Les pas de Camille résonnaient sur le trottoir. Droit devant, son regard ne déviait pas. Dans la poche du manteau, elle gardait la cassette bien à l’abri.Un souffle ramenait l'air du lac, avec son goût de boue, parfois des herbes mouillées, un peu de métal dans le nez.Le silence pesait, anormal. Comme si tout autour hésitait à bouger. L'air ne tremblait même plus. On aurait dit que la terre entière attendait un signe.En marchant, elle vit apparaître deux gendarmes devant elle.La brume avalait peu à peu le son de leurs paroles graves pendant que les faisceaux lumineux dessinaient des cercles tremblants en surface.Elle passa inaperçue. Personne n’y prêta vraiment garde. Son ombre glissa sans bruit parmi les autres. Un silence léger l’entourait. Les regards la traversèrent comme si elle n’était pas là.Peut-être voyaient-ils en elle juste quelqu
La lumière avait quitté le ciel peu à peu.Un brouillard fin glissait à la surface de l’eau, s’enroulant peu àpuis les troncs. Puis venait se poser en silence entre les branches basses.Le pas de Camille foulait le chemin, la clé pesant dans sa poche, tachée du sang frais de Louise.Plus aucune larme ne coulait sur son visage.Plus aucune larme ne venait.Juste ce poids, là, au creux du torse, mêle peur profonde et conviction absolue.Un voile de brume enveloppait les murs quand le crépuscule arriva.Calme. Fermée.Mais changée, on aurait dit qu’elle inspirait maintenant.Le vent poussait doucement les volets, ils frappaient contre le mur par à-coups.La main de Camille effleura le bois. Elle avança d’un mouvement lent.Un bruit sec fit écho dans la pièce vide.En entrant, on voyait que rien n’avait bougé.Tout au fond, le salon gardait son air figé. Un vieux piano dormait sous une peau de poussière grise. Sur la commode en bois sombre reposait un cadre ancien - celle qui souriait ded
Un matin terne venait de commencer.Une brume lourde tombait sur l’eau, emportant tout le hameau avec elle.Sur le carreau, Camille restait là, mouillée. Elle serrait dans ses doigts l’étoffe que Louise avait portée.Le froid mordait ses mains. Les phalanges hésitaient, lentes.Peut-être que tout cela n’était rien d’autre qu’un rêve éveillé. La forme près de l’embarcadère semblait flotter entre ombre et mémoire. Un instant plus tôt, elle se tenait là, figée. Puis un bruit sourd a déchiré le silence. L’eau s’est refermée comme si rien n’avait eu lieuCe qui émergeait peu à peu, c’était une vérité presque palpable, tapie dans l’air épais.Elle tressaillit à cause d’un grondement lointain. Un son mécanique venait de troubler le calme. La machine hurlait dans l’air froid. L’écho roula entre les arbres nus. Puis tout redevint immobile.Elle s'est mise debout en un instant.Par là-bas, une voiture venait, ses feux éclairant la route.La gendarmerie.Sans hésiter, elle empoigna un vieux sac.
La lumière manquait à l’appel dès le début de la journée.Le lac disparaissait sous une couche de brume lourde. Les formes tout autour semblaient fondre peu à peu.Camille n’avait pas fermé l’œil de la nuit.La cassette revenait sans cesse dans sa tête. Un hurlement avait déchiré l’instant d’avant. Ensuite venait la chute brusque. Puis cette forme sombre qui disparaissait.Cette femme l’avait déjà croisé bien avant ce jour-là.C'était clair dans son esprit.Mais d’où ?Un timbre strident a déchiré le silence.Elle sursauta.Madame Delaunay ? C’est le capitaine Morel qui appelle. À propos de Louise Bernard, on a du nouveau maintenant.Est-ce qu'elle respire encore ?Oui. En fait... quelqu’un pense l’avoir aperçue. Une femme dit être passée près d’elle sur le chemin de Talloires, dans la nuit. Sauf qu’elle avait l’air perdue.- Désorientée ?Oui. Elle avait une marque sur le visage, celle-là même qu’on ne remarque pas tout de suite.Un silence.Un frisson s’empara de Camille, courant ve
La pluie s'est arrêtée dans la nuit. La lumière du matin filtrait, pâle, entre les branches.Dans le salon, la gendarmerie avait tout retourné.Des tiroirs ouverts, des papiers éparpillés, des empreintes de bottes dans la poussière.Les yeux de Camille suivaient les gestes des hommes en tenue, figés. Elle restait là, détachée du mouvement autour. Tout semblait lointain, presque irréel pour elle.Près de la fenêtre, le capitaine Morel ne bougeait pas. Son regard plongeait dans l’eau du lac sans ciller.- Est-ce que Louise Bernard aurait quitté les lieux hier au soir ? - Oui. Euh… je n’ai aucune idée de l’endroit où elle se trouve.- Est-ce que vous avez essayé de l'accompagner ?- Si. J’ai trouvé son carnet, dans une cabane de pêcheur. Puis… plus rien.Morel se retourna lentement. - Et ce carnet, il est où maintenant ? Camille baissa les yeux.- Disparu. Quand je me suis réveillée, il n’y était plus.Pas de bruit, pas de trace. Le lit vide à côté de moi. J’ai appelé son nom deux foi
La journée avait commencé sous un ciel pâle et frais.Dans la cuisine, le café tiédissait doucement dans sa tasse, mis de côté.Camille regardait le meuble nu, les mains crispées sur le canard en plastique.La discussion d’hier repassait sans arrêt dans son esprit : “Ce n’était pas ta faute.”Ces paroles, elle n'arrivait pas à les supporter.Pas sans comprendre.Louise arriva, bien habillée, comme si de rien n'était.- Tu es resté éveillé toute la nuit ?- Non.- Tu n’as qu'à sortir un peu. L'air du lac, ça t'aiderait.Camille leva les yeux vers elle.- Pourquoi tu m’as menti ?Louise soupira.- Ce n’était pas un mensonge. C’était une protection.- Une protection contre quoi ?- Contre toi-même.- Non, Louise. Contre la vérité.Elles se regardèrent longuement, l’une debout, l’autre assise.Un silence dense, coupant.Louise finit par détourner le regard.- Tu