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Les Voix Du Lac

Author: Mafiel
last update Last Updated: 2025-12-24 18:21:21

La brise avait changé pendant la nuit.

Quand Camille a tiré les volets, le lac semblait vert foncé, traversé par des petites vagues fines.

Le ciel, de son côté, ne bougeait pas, telle une pause avant l’averse.

Un dimanche. Ce type de journée où l’horloge ralentit, sans but précis ni fin claire.

Elle est descendue au salon, toujours prise par sa lassitude.

Louise avait posé un petit mot là, sur la table

> “Je suis allée au marché. Revient avant midi - il va pleuvoir.”

Camille resta un moment à observer l’écriture, régulière, ferme. Puis son regard glissa vers la boîte en bois, toujours là sur la table, posée à côté du carnet bleu.

Quelque chose, dans sa présence muette, l’appelait encore.

Elle la vida entièrement, cherchant un nouvel indice, un signe.

Et sous le double fond — qu’elle ne remarqua qu’en soulevant la doublure de velours — elle découvrit un petit objet rectangulaire, couvert de poussière.

Une cassette audio.

Sur l’étiquette, à moitié effacée, on pouvait lire :

> “Été 1998 – Saint-Orlac – C.”

Le cœur de Camille battait plus fort.

Elle est restée figée un bon moment, l’objet en main, presque craintive qu’un geste réveille des souvenirs trop lourds.

Puis elle se leva, chercha dans la maison un lecteur.

Il lui fallut presque une heure pour en trouver un, oublié dans une armoire du grenier.

Un vieux magnétophone gris, couvert de toiles d’araignée.

Elle le dépoussiéra, inséra la cassette, appuya sur “Lecture”.

Un grésillement.

Puis un souffle.

Une voix de gamin, clair mais timide,

- T'écoutes ? On croirait qu'elle murmure.

Camille a eu un pincement au bide.

C’était sa voix.

Elle n’avait aucun doute là-dessus.

Un son familier, un peu aigu, d’un temps passé, pourtant clair.

Elle continua d’écouter.

Une autre voix a répondu, douce celle-là, avec un léger rire dans le ton

- C’est juste l’eau, Camille. Elle dit des secrets.

- Quels secrets ?

- Ceux qu’on lui confie.

Un bruit d’éclaboussures. Des rires.

Puis un cri.

Et le silence.

Camille coupa court à l’enregistrement.

Ses mains tremblaient.

Elle revient en arrière de peu, puis rejoue ce bout sonore.

Un rire pareil, puis un cri court qui s’arrête net.

Puis, peu avant le calme, une parole murmurée :

- Léonie.

Elle eut envie de pleurer, même si rien ne justifiait ça.

C'était bien ça, la preuve visible : elle n'avait pas fabriqué le prénom, encore moins les bouts de souvenirs.

Léonie, elle avait bel et bien vécu.

Et elle, Camille, était là, ce jour-là

Un bruit de moteur l’a fait tressaillir.

Elle fourra vite fait la cassette dans sa poche.

Louise arriva, les mains pleines de sacs, avec un air épuisé mais contente.

- Tu es déjà levée ?

- Oui.

- Tu as l’air pâle. Tout va bien ?

- Oui, oui… juste pas fermé l’œil de la nuit.

Louise s’activa en silence.

Mais Camille remarqua la manière dont ses yeux évitent la boîte ouverte sur la table.

- Tu savais qu’il y avait un double fond ?

- Pardon ?

- Dans la boîte. Sous le velours.

Louise se figea, la main suspendue au-dessus du panier de pommes.

- Non… je ne crois pas. Pourquoi ?

Camille l'observa quelques secondes puis décida de ne rien dire.

L’après-midi, elle monta dans sa chambre et copia le contenu de la cassette sur son ordinateur.

Elle amplifie le son, filtre le bruit de fond.

quelque chose d’à peine audible se distingue : comme un grincement discret ou une voix étouffée.

Puis, peu avant l'arrêt, une autre voix – moins aiguë, celle d’un adulte.

Une voix d’homme.

- Camille, reviens tout de suite !

Elle arrête tout.

Son père.

Elle n’avait aucun doute là-dessus.

Elle est restée figée un bon moment, le casque toujours vissé aux oreilles, les doigts serrés sur la table.

Tout changeait d’un coup, sans qu’elle s’y attende.

Ce n'était pas juste un vieux truc oublié.

C'était un fait réel, noté dans les archives, bien rapporté.

Elle était là-bas avec son père.

Plus tard, les nuages envahissent tout à l'horizon.

Il s’est mis à pleuvoir, fort et sans arrêt, pareil qu’un voile mouillé posé partout.

Camille sortit sur la terrasse, la cassette dans la main.

Des vagues montaient à la surface du lac.

Dans cette teinte terne, elle sentit tout frémir doucement - la maison, le bord de l’eau, l’atmosphère - presque comme si le décor entier bloquait une phrase qu’il n’arrivait pas à dire.

Elle pensa à la voix de Léonie, à son rire coupé net.

Et, sans vraiment savoir pourquoi, elle dit à voix basse :

- Qu’est-ce que tu veux me dire ?

Le vent s'éleva brusquement.

Une vague plus forte que les autres vient heurter la berge.

Et dans le remous, juste avant qu’elle ne s’efface, Camille crut distinguer la forme d’une main, ouverte, tendue vers elle.

Elle fit un pas en arrière.

Puis un autre.

Ce soir-là, elle comprit que la vérité ne se cachait pas au fond des souvenirs.

Elle était toujours en vie, juste ici, au milieu du lac.

Et qu’elle venait de frapper à la surface.

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