FAZER LOGINLa nuit avait été blanche.
Camille s’était tournée, retournée dans son lit, pendant que la clarté de l’aube glissait par les stores. Les paroles de son père, « t'aurais pas dû ouvrir cette boîte», tournaient dans sa tête comme un défi : du coup, fallait pousser plus loin. En bas, la maison respirait à peine. Louise roupillait toujours. Camille a préparé un café bien corsé, qu'elle a siroté doucement les yeux perdus dans la lumière diffuse qui filtrait à travers la fenêtre. Plus loin, le lac s’éveillait lui aussi, sa surface troublée par les premiers vents. Une fine couche de brouillard flottait au-dessus du lac, comme une pensée qu’on n’arrive pas à formuler. Elle prit une décision sans rien dire. Elle allait rester. Non pas pour renouer avec ce lieu, ni pour comprendre sa mère. Seulement voilà, maintenant, un je-ne-sais-quoi la bloquait là-bas. Une parole donnée sans vraiment le savoir. Une phrase d’enfant, peut-être, prononcée un jour au bord du lac. Louise l’a vue dehors, occupée à collecter du bois. - Tu fais du feu maintenant ? - Oui, je reste quelques jours. Peut-être plus. - À quoi ça sert ? - Pour comprendre. - Qu'est-ce qu'il faut comprendre exactement ? - Ce qu’on m’a caché. Louise baissa les yeux. - Tu crois que remuer le passé t’apportera quelque chose ? - Pas à moi. Mais peut-être à celle que j’étais. Elle murmura ensuite d'une voix calme : - Et à celle que j’ai peut-être perdue ici. Louise soupira, posa la main sur son épaule. - Promets-moi juste de faire gaffe, OK ? Camille la regarda, muet. Elle comprenait qu’il ne fallait plus hésiter. Le journée avança pas à pas. Elle a d'abord fouillé les anciennes chambres en bas : le salon, raide comme une vitrine, la bibliothèque pleine de crasse, puis l’ancien atelier de sa mère où traînaient des tableaux jamais finis. Sur une table, un carnet de croquis. Des visages flous, à moitié effacés. Et sur l’un d’eux, un profil d’enfant au regard oblique. Derrière, un mot écrit à la mine > “Léonie - été 1998”. Ce nom lui fit l’effet d’une claque. Léonie. Elle ne connaissait aucune Léonie. Et pourtant, quelque chose, au creux de sa mémoire, vibre. Une voix d’enfant, un rire, un écho dans l’eau. Elle prit une photo du dessin avec son téléphone, puis referma le carnet. Une nouvelle direction se dessinait dans sa quête : trouver qui était cette Léonie. Et pourquoi sa mère avait peint son visage, juste avant sa disparition. L'après-midi, elle prit le chemin du bas vers le village. Le bistrot sur la place était quasiment désert. Un homme de 60 ans, avec une moustache poivre et sel, lisait le journal derrière le comptoir. Elle s’approcha. - Bonjour. Je cherche des informations sur une famille qui vivait ici à la fin des années 1990. Peut-être une petite fille nommée Léonie ? L'homme releva le regard, l’examina brièvement. - Léonie ? Il a plissé le front, tâchant de se rappeler. - Oui… Léonie Varnier, sûrement. Une gosse énergique, plutôt farouche. Il murmura tout bas. - Elle a disparu, cette petite. - Disparu ? - Oui. Un été. Je me souviens, ça avait fait du bruit. On avait fouillé les bois, le lac… jamais rien retrouvé. - Ça date de quand exactement ? - 1998, si je me souviens bien. Camille a eu l’impression que la terre bougeait sous ses pieds. Le même été. Le même lieu. Elle est partie du café avant d'avoir terminé sa boisson. L'air dehors semblait tout à coup plus épais, presque pesant. Elle avançait sans s'arrêter près de petites habitations, puis repéra l'église tout au fond du sentier. Le long du mur du cimetière, une vieille plaque en émail montrait des noms presque invisibles. Au milieu, graver plus profondément que les autres : Léonie Varnier – 1990-1998 – “Disparue, mais pas oubliée.” Elle resta là, sans savoir combien de temps. Le chant des oiseaux avait disparu. Dans le silence, le souvenir du carnet d’enfant lui revient : “Elle m’a dit de ne pas la suivre. Mais je l’ai fait.” Était-ce Léonie ? Se pouvait-il que ce soit elle, la petite, qui n’avait pas obéi ? En rentrant, le soir tombait. Louise préparait le dîner, la radio basse. Camille passa la porte en silence, grimpa aussitôt à l’étage. Elle ouvrit son ordinateur, agrandit la photo du lac encore une fois. Cette fois, elle aperçut un détail ignoré jusque-là : dans le reflet de l’eau, très légèrement déformé, apparaissait un visage d’enfant, juste sous la surface. Les yeux ouverts. Elle resta pétrifiée. Puis, doucement, il mit sa main contre l'écran. Elle avait choisi, pas question de reculer maintenant. Même si fallait affronter ce que la flotte retenait depuis toujours. Dehors, la lune est apparue au-dessus du lac. Louise éteint la lumière. Dans la maison, l'ambiance redevient calme petit à petit. Mais dans le noir de sa chambre, Camille, les yeux braquées au plafond, songea : > Demain, je commence à chercher. Demain, j’ouvre les archives. Demain, je saurai ce que l’eau cache.La journée avait commencé sous un ciel pâle et frais.Dans la cuisine, le café tiédissait doucement dans sa tasse, mis de côté.Camille regardait le meuble nu, les mains crispées sur le canard en plastique.La discussion d’hier repassait sans arrêt dans son esprit : “Ce n’était pas ta faute.”Ces paroles, elle n'arrivait pas à les supporter.Pas sans comprendre.Louise arriva, bien habillée, comme si de rien n'était.- Tu es resté éveillé toute la nuit ?- Non.- Tu n’as qu'à sortir un peu. L'air du lac, ça t'aiderait.Camille leva les yeux vers elle.- Pourquoi tu m’as menti ?Louise soupira.- Ce n’était pas un mensonge. C’était une protection.- Une protection contre quoi ?- Contre toi-même.- Non, Louise. Contre la vérité.Elles se regardèrent longuement, l’une debout, l’autre assise.Un silence dense, coupant.Louise finit par détourner le regard.- Tu
Le jour d’après, l’eau paraissait tranquille, presque trop.Un léger brouillard flottait toujours au bord de l’eau, pareil à un voile posé sur la terre.Camille se tenait sur la terrasse, emmitouflée dans un châle.Dans la lumière du matin, le canard en plastique bleu qu’elle avait trouvé la veille paraissait presque inoffensif.Mais au fond, elle sentait bien que ce n’était pas le cas.Louise n'était toujours pas revenue.Camille avait passé la nuit à tourner en rond dans la maison, incapable de dormir.Un bruit sec dans le bois lui donnait l'impression d'être observé, sans voir qui.Vers dix heures, elle a fait un choix : elle devait retrouver le père de Léonie.Sa maison était située loin du village, tout au fond d’un sentier couvert de mauvaises herbes.Une bâtisse étroite, aux volets clos, comme un visage fermé.Elle frappa, plusieurs fois, sans réponse.Puis une voix rauque, hésitante, répondit de l’intérieur
Depuis la veille, un orage rôdait sur Saint-Orlac.Le ciel s’était chargé d’une lumière jaune, presque maladive, qui faisait vibrer la surface du lac comme une peau vivante.Camille n’avait presque pas dormi.La cassette tournait en boucle dans son esprit — cette voix, ce cri, ce nom : Léonie.Le matin, elle a pris la voiture de Louise pour aller au village.Les rues restaient vides, vu que les rues étaient désertes, les vitrines closes.Saint-Orlac respirait à peine, coincé entre hier et demain.Au bout de la ruelle principale, elle trouva la bibliothèque municipale, un bâtiment aux murs fissurés qui sentait la pierre humide et la poussière.Une dame d’environ soixante ans, petite taille, portait des lunettes rondes. Elle releva les yeux depuis sa table de travail.- Bonjour. - Bonjour. Je cherche des archives locales… anciennes. Fin des années 90.- De quoi tu parles ? Camille hésite. - incidents… arrivés près du lac.Elle l’a regardée un moment, après quoi elle a poussé un peti
La brise avait changé pendant la nuit.Quand Camille a tiré les volets, le lac semblait vert foncé, traversé par des petites vagues fines.Le ciel, de son côté, ne bougeait pas, telle une pause avant l’averse.Un dimanche. Ce type de journée où l’horloge ralentit, sans but précis ni fin claire.Elle est descendue au salon, toujours prise par sa lassitude.Louise avait posé un petit mot là, sur la table> “Je suis allée au marché. Revient avant midi - il va pleuvoir.”Camille resta un moment à observer l’écriture, régulière, ferme. Puis son regard glissa vers la boîte en bois, toujours là sur la table, posée à côté du carnet bleu.Quelque chose, dans sa présence muette, l’appelait encore.Elle la vida entièrement, cherchant un nouvel indice, un signe.Et sous le double fond — qu’elle ne remarqua qu’en soulevant la doublure de velours — elle découvrit un petit objet rectangulaire, couvert de poussière.Une cassette audio.Sur l’étiquette, à moitié effacée, on pouvait lire :> “Été 199
La nuit avait été blanche.Camille s’était tournée, retournée dans son lit, pendant que la clarté de l’aube glissait par les stores.Les paroles de son père, « t'aurais pas dû ouvrir cette boîte», tournaient dans sa tête comme un défi : du coup, fallait pousser plus loin.En bas, la maison respirait à peine. Louise roupillait toujours.Camille a préparé un café bien corsé, qu'elle a siroté doucement les yeux perdus dans la lumière diffuse qui filtrait à travers la fenêtre. Plus loin, le lac s’éveillait lui aussi, sa surface troublée par les premiers vents.Une fine couche de brouillard flottait au-dessus du lac, comme une pensée qu’on n’arrive pas à formuler.Elle prit une décision sans rien dire.Elle allait rester.Non pas pour renouer avec ce lieu, ni pour comprendre sa mère. Seulement voilà, maintenant, un je-ne-sais-quoi la bloquait là-bas.Une parole donnée sans vraiment le savoir.Une phrase d’enfant, peut-être, prononcée un jour au bord du lac.Louise l’a vue dehors, occupée à
La nuit avait été blanche.Un léger brouillard flottait toujours au-dessus du lac, pareil à un air doux collé à la surface.Dans la maison, tout était calme.Camille a marché doucement vers la cuisine, elle a mis en route la bouilloire, mais n’attendit pas qu’elle sifflé.Elle fixa la table, là où traînait toujours l’écrin en bois, légèrement ouvert, pareil à une blessure au milieu du décor.Elle s’assit, tira la boîte vers elle, et sortit son contenu avec précaution. Des photos, puis des lettres froissées, aussi un cahier d’écolier habillé de tissu bleu fané.Son nom apparaît griffonné, presque timide : Camille D.Elle l’ouvrit.Les premières pages étaient remplies de dessins naïfs — des maisons, des arbres, un grand cercle qui ressemblait à un soleil.Mais en avançant dans les pages, les lignes devenaient tendues, presque lourdes.Les maisons voyaient leurs toitures s’envoler, les arbres se tordaient dans tous les sens, puis au bout d’un moment, tout n’était que inondation.De l’eau







