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La Décision

Author: Mafiel
last update publish date: 2025-12-24 18:18:44

La nuit avait été blanche.

Camille s’était tournée, retournée dans son lit, pendant que la clarté de l’aube glissait par les stores.

Les paroles de son père, « t'aurais pas dû ouvrir cette boîte», tournaient dans sa tête comme un défi : du coup, fallait pousser plus loin.

En bas, la maison respirait à peine. Louise roupillait toujours.

Camille a préparé un café bien corsé, qu'elle a siroté doucement les yeux perdus dans la lumière diffuse qui filtrait à travers la fenêtre. Plus loin, le lac s’éveillait lui aussi, sa surface troublée par les premiers vents.

Une fine couche de brouillard flottait au-dessus du lac, comme une pensée qu’on n’arrive pas à formuler.

Elle prit une décision sans rien dire.

Elle allait rester.

Non pas pour renouer avec ce lieu, ni pour comprendre sa mère. Seulement voilà, maintenant, un je-ne-sais-quoi la bloquait là-bas.

Une parole donnée sans vraiment le savoir.

Une phrase d’enfant, peut-être, prononcée un jour au bord du lac.

Louise l’a vue dehors, occupée à collecter du bois.

- Tu fais du feu maintenant ?

- Oui, je reste quelques jours. Peut-être plus.

- À quoi ça sert ?

- Pour comprendre.

- Qu'est-ce qu'il faut comprendre exactement ?

- Ce qu’on m’a caché.

Louise baissa les yeux.

- Tu crois que remuer le passé t’apportera quelque chose ?

- Pas à moi. Mais peut-être à celle que j’étais.

Elle murmura ensuite d'une voix calme :

- Et à celle que j’ai peut-être perdue ici.

Louise soupira, posa la main sur son épaule.

- Promets-moi juste de faire gaffe, OK ?

Camille la regarda, muet.

Elle comprenait qu’il ne fallait plus hésiter.

Le journée avança pas à pas.

Elle a d'abord fouillé les anciennes chambres en bas : le salon, raide comme une vitrine, la bibliothèque pleine de crasse, puis l’ancien atelier de sa mère où traînaient des tableaux jamais finis.

Sur une table, un carnet de croquis.

Des visages flous, à moitié effacés.

Et sur l’un d’eux, un profil d’enfant au regard oblique.

Derrière, un mot écrit à la mine

> “Léonie - été 1998”.

Ce nom lui fit l’effet d’une claque.

Léonie.

Elle ne connaissait aucune Léonie.

Et pourtant, quelque chose, au creux de sa mémoire, vibre.

Une voix d’enfant, un rire, un écho dans l’eau.

Elle prit une photo du dessin avec son téléphone, puis referma le carnet.

Une nouvelle direction se dessinait dans sa quête : trouver qui était cette Léonie.

Et pourquoi sa mère avait peint son visage, juste avant sa disparition.

L'après-midi, elle prit le chemin du bas vers le village.

Le bistrot sur la place était quasiment désert.

Un homme de 60 ans, avec une moustache poivre et sel, lisait le journal derrière le comptoir.

Elle s’approcha.

- Bonjour. Je cherche des informations sur une famille qui vivait ici à la fin des années 1990. Peut-être une petite fille nommée Léonie ?

L'homme releva le regard, l’examina brièvement.

- Léonie ?

Il a plissé le front, tâchant de se rappeler.

- Oui… Léonie Varnier, sûrement. Une gosse énergique, plutôt farouche.

Il murmura tout bas.

- Elle a disparu, cette petite.

- Disparu ?

- Oui. Un été. Je me souviens, ça avait fait du bruit. On avait fouillé les bois, le lac… jamais rien retrouvé.

- Ça date de quand exactement ?

- 1998, si je me souviens bien.

Camille a eu l’impression que la terre bougeait sous ses pieds.

Le même été.

Le même lieu.

Elle est partie du café avant d'avoir terminé sa boisson.

L'air dehors semblait tout à coup plus épais, presque pesant.

Elle avançait sans s'arrêter près de petites habitations, puis repéra l'église tout au fond du sentier.

Le long du mur du cimetière, une vieille plaque en émail montrait des noms presque invisibles.

Au milieu, graver plus profondément que les autres :

Léonie Varnier – 1990-1998 – “Disparue, mais pas oubliée.”

Elle resta là, sans savoir combien de temps.

Le chant des oiseaux avait disparu.

Dans le silence, le souvenir du carnet d’enfant lui revient : “Elle m’a dit de ne pas la suivre. Mais je l’ai fait.”

Était-ce Léonie ?

Se pouvait-il que ce soit elle, la petite, qui n’avait pas obéi ?

En rentrant, le soir tombait.

Louise préparait le dîner, la radio basse.

Camille passa la porte en silence, grimpa aussitôt à l’étage.

Elle ouvrit son ordinateur, agrandit la photo du lac encore une fois.

Cette fois, elle aperçut un détail ignoré jusque-là :

dans le reflet de l’eau, très légèrement déformé, apparaissait un visage d’enfant, juste sous la surface.

Les yeux ouverts.

Elle resta pétrifiée.

Puis, doucement, il mit sa main contre l'écran.

Elle avait choisi, pas question de reculer maintenant.

Même si fallait affronter ce que la flotte retenait depuis toujours.

Dehors, la lune est apparue au-dessus du lac.

Louise éteint la lumière.

Dans la maison, l'ambiance redevient calme petit à petit.

Mais dans le noir de sa chambre, Camille, les yeux braquées au plafond, songea :

> Demain, je commence à chercher.

Demain, j’ouvre les archives.

Demain, je saurai ce que l’eau cache.

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