Compartilhar

La Loyautés

Autor: Mafiel
last update Última atualização: 2025-12-31 17:30:36

Le jour d’après, l’eau paraissait tranquille, presque trop.

Un léger brouillard flottait toujours au bord de l’eau, pareil à un voile posé sur la terre.

Camille se tenait sur la terrasse, emmitouflée dans un châle.

Dans la lumière du matin, le canard en plastique bleu qu’elle avait trouvé la veille paraissait presque inoffensif.

Mais au fond, elle sentait bien que ce n’était pas le cas.

Louise n'était toujours pas revenue.

Camille avait passé la nuit à tourner en rond dans la maison, incapable de dormir.

Un bruit sec dans le bois lui donnait l'impression d'être observé, sans voir qui.

Vers dix heures, elle a fait un choix : elle devait retrouver le père de Léonie.

Sa maison était située loin du village, tout au fond d’un sentier couvert de mauvaises herbes.

Une bâtisse étroite, aux volets clos, comme un visage fermé.

Elle frappa, plusieurs fois, sans réponse.

Puis une voix rauque, hésitante, répondit de l’intérieur :

- Qui est-ce ?

- Camille Delaunay. J’aimerais vous parler. C’est à propos de votre fille.

Un long silence.

Puis, un déclic de serrure qui s’ouvre enfin.

La porte a craqué doucement, puis un homme est sorti.

Grand, voûté, les rides marquant son visage à cause du temps.

Ses yeux, plutôt pâles, paraissaient fatigués mais restaient aux aguets.

- Qu’est-ce que vous voulez savoir ?

- La vérité, dit Camille.

Il l’a observée un bon moment, on aurait dit qu’il mesurait la force de ce qu’elle venait de dire.

- Entrez.

L'intérieur de la maison empestait l'air vieux avec une odeur de plancher mouillé.

Des papiers traînaient sur les étagères, tandis que des vieux tableaux couverts de poussière tapissaient les murs.

Sur l’un d’eux, une photo jaunie : une gamine aux cheveux blonds, riants, serrant un canard en plastique d’un bleu vif.

Le ventre de Camille s'est crispé brusquement.

- Vous l’avez connue, dit-il.

Ce n’était pas une question.

- Oui… Je crois.

- Vous étiez inséparables, toutes les deux. On ne voyait pas l’une sans l’autre, cet été-là.

Camille se tut.

Elle aurait voulu se souvenir, vraiment, mais rien ne venait.

Juste des flashes, comme des éclats de verre dans sa mémoire.

- Et puis un jour, continua-t-il, votre mère est venue me voir.

Elle disait que vous aviez fait un cauchemar.

Que vous parliez d’une chute, d’un cri.

Elle m’a supplié de ne rien dire.

“Laissez le lac faire son travail”, disait-elle.

Camille releva brusquement la tête.

- Vous insinuez que ma mère…

- Non. Votre mère n’a rien fait. Mais elle a tout caché. Par amour, peut-être. Par peur aussi.

Il se leva, s’approcha de la fenêtre.

- Ce village a toujours su se taire. On protège les siens, même quand c’est injuste.

- “On” ?

- Louise. Votre père. Et moi, à ma manière.

- Louise ?

Il acquiesça lentement.

- C’était la meilleure amie de votre mère. Elles ont tout décidé ensemble. Quand Léonie a disparu, c’est Louise qui a convaincu la gendarmerie qu’il s’agissait d’une fugue.

Camille sentit la colère monter.

- Pourquoi ? Pourquoi mentir ?

- Pour éviter la honte. Pour sauver votre famille. Pour ne pas que le village se déchire.

Il posa sa main sur le dossier d’une chaise, la voix rauque :

- Vous voulez savoir ce qui s’est passé, mademoiselle Delaunay ? Alors souvenez-vous : le lac garde tout. Mais il ne rend jamais rien sans payer le prix.

Dehors, la brise avait commencé à souffler.

Camille sort de la maison, le cœur battant, un peu perdue.

Les paroles de l'homme lui revenaient en boucle, presque tendres : “Louise… a tout décidé.”

Elle pensa au carnet, puis aux croquis de vagues, ensuite à la bande magnétique.

Tout prenait un sens nouveau : le silence avait été organisé.

En arrivant, elle vit que la voiture de Louise était garée devant.

La maison sentait bon la soupe avec du thym dedans.

Louise, un tablier autour de la taille, lui dit bonjour d'une voix douce

- Te voilà ! Tu as bonne mine.

Camille la fixa sans répondre.

- Comment vont les examens ?

- Bien, bien. Rien de grave.

Un sourire.

Trop maîtrisé.

Elles mangent le soir sans parler.

Puis, quand vint l’heure de débarrasser, Camille murmura tout bas :

Je me suis rendue chez le père de Léonie.

Louise se figea, une assiette dans les mains.

- Pourquoi ?

- Parce que je voulais comprendre.

- Et qu’est-ce qu’il t’a dit ?

- Que tu avais menti. À la police.

Louise posa l’assiette, lentement.

Ses mains tremblaient.

- Camille, écoute-moi… Tu étais une enfant. Tu n’aurais pas supporté la vérité.

- Quelle vérité ?

- Que ce n’était pas ta faute.

Un silence lourd tomba entre elles.

Camille sentit son cœur se serrer.

- Tu veux dire que j’étais là ? Que j’ai vu ?

Louise ferma les yeux.

- Tu étais là, oui. Et tu as crié son nom jusqu’à t’évanouir.

Camille recula, étourdie.

Louise s’approcha, la voix cassée :

- Ce que tu cherches, Camille, tu l’as déjà en toi. Mais si tu ouvres trop, si tu forces la mémoire… tu risques d’y rester.

Camille l’observa un moment, après quoi elle partit en silence.

Sur la terrasse, l’air poussait la brume en morceaux.

Le lac se déployait sous la nuit, calme et profond.

Elle repensait à Léonie, puis à son rire soudain. Ensuite lui revint la mémoire de sa main douce. Un frisson remonta le long de son bras en y songeant.

Et pour la première fois, elle eut la certitude d’une chose : le souvenir qu’on lui avait pris, elle allait le reprendre coûte que coûte.

Continue a ler este livro gratuitamente
Escaneie o código para baixar o App

Último capítulo

  • LES JOURS TRANSLUCIDES   Le Point De Rupture

    La journée avait commencé sous un ciel pâle et frais.Dans la cuisine, le café tiédissait doucement dans sa tasse, mis de côté.Camille regardait le meuble nu, les mains crispées sur le canard en plastique.La discussion d’hier repassait sans arrêt dans son esprit : “Ce n’était pas ta faute.”Ces paroles, elle n'arrivait pas à les supporter.Pas sans comprendre.Louise arriva, bien habillée, comme si de rien n'était.- Tu es resté éveillé toute la nuit ?- Non.- Tu n’as qu'à sortir un peu. L'air du lac, ça t'aiderait.Camille leva les yeux vers elle.- Pourquoi tu m’as menti ?Louise soupira.- Ce n’était pas un mensonge. C’était une protection.- Une protection contre quoi ?- Contre toi-même.- Non, Louise. Contre la vérité.Elles se regardèrent longuement, l’une debout, l’autre assise.Un silence dense, coupant.Louise finit par détourner le regard.- Tu

  • LES JOURS TRANSLUCIDES   La Loyautés

    Le jour d’après, l’eau paraissait tranquille, presque trop.Un léger brouillard flottait toujours au bord de l’eau, pareil à un voile posé sur la terre.Camille se tenait sur la terrasse, emmitouflée dans un châle.Dans la lumière du matin, le canard en plastique bleu qu’elle avait trouvé la veille paraissait presque inoffensif.Mais au fond, elle sentait bien que ce n’était pas le cas.Louise n'était toujours pas revenue.Camille avait passé la nuit à tourner en rond dans la maison, incapable de dormir.Un bruit sec dans le bois lui donnait l'impression d'être observé, sans voir qui.Vers dix heures, elle a fait un choix : elle devait retrouver le père de Léonie.Sa maison était située loin du village, tout au fond d’un sentier couvert de mauvaises herbes.Une bâtisse étroite, aux volets clos, comme un visage fermé.Elle frappa, plusieurs fois, sans réponse.Puis une voix rauque, hésitante, répondit de l’intérieur

  • LES JOURS TRANSLUCIDES   Les Complications

    Depuis la veille, un orage rôdait sur Saint-Orlac.Le ciel s’était chargé d’une lumière jaune, presque maladive, qui faisait vibrer la surface du lac comme une peau vivante.Camille n’avait presque pas dormi.La cassette tournait en boucle dans son esprit — cette voix, ce cri, ce nom : Léonie.Le matin, elle a pris la voiture de Louise pour aller au village.Les rues restaient vides, vu que les rues étaient désertes, les vitrines closes.Saint-Orlac respirait à peine, coincé entre hier et demain.Au bout de la ruelle principale, elle trouva la bibliothèque municipale, un bâtiment aux murs fissurés qui sentait la pierre humide et la poussière.Une dame d’environ soixante ans, petite taille, portait des lunettes rondes. Elle releva les yeux depuis sa table de travail.- Bonjour. - Bonjour. Je cherche des archives locales… anciennes. Fin des années 90.- De quoi tu parles ? Camille hésite. - incidents… arrivés près du lac.Elle l’a regardée un moment, après quoi elle a poussé un peti

  • LES JOURS TRANSLUCIDES   Les Voix Du Lac

    La brise avait changé pendant la nuit.Quand Camille a tiré les volets, le lac semblait vert foncé, traversé par des petites vagues fines.Le ciel, de son côté, ne bougeait pas, telle une pause avant l’averse.Un dimanche. Ce type de journée où l’horloge ralentit, sans but précis ni fin claire.Elle est descendue au salon, toujours prise par sa lassitude.Louise avait posé un petit mot là, sur la table> “Je suis allée au marché. Revient avant midi - il va pleuvoir.”Camille resta un moment à observer l’écriture, régulière, ferme. Puis son regard glissa vers la boîte en bois, toujours là sur la table, posée à côté du carnet bleu.Quelque chose, dans sa présence muette, l’appelait encore.Elle la vida entièrement, cherchant un nouvel indice, un signe.Et sous le double fond — qu’elle ne remarqua qu’en soulevant la doublure de velours — elle découvrit un petit objet rectangulaire, couvert de poussière.Une cassette audio.Sur l’étiquette, à moitié effacée, on pouvait lire :> “Été 199

  • LES JOURS TRANSLUCIDES   La Décision

    La nuit avait été blanche.Camille s’était tournée, retournée dans son lit, pendant que la clarté de l’aube glissait par les stores.Les paroles de son père, « t'aurais pas dû ouvrir cette boîte», tournaient dans sa tête comme un défi : du coup, fallait pousser plus loin.En bas, la maison respirait à peine. Louise roupillait toujours.Camille a préparé un café bien corsé, qu'elle a siroté doucement les yeux perdus dans la lumière diffuse qui filtrait à travers la fenêtre. Plus loin, le lac s’éveillait lui aussi, sa surface troublée par les premiers vents.Une fine couche de brouillard flottait au-dessus du lac, comme une pensée qu’on n’arrive pas à formuler.Elle prit une décision sans rien dire.Elle allait rester.Non pas pour renouer avec ce lieu, ni pour comprendre sa mère. Seulement voilà, maintenant, un je-ne-sais-quoi la bloquait là-bas.Une parole donnée sans vraiment le savoir.Une phrase d’enfant, peut-être, prononcée un jour au bord du lac.Louise l’a vue dehors, occupée à

  • LES JOURS TRANSLUCIDES   Ce Que La Boîte Contient

    La nuit avait été blanche.Un léger brouillard flottait toujours au-dessus du lac, pareil à un air doux collé à la surface.Dans la maison, tout était calme.Camille a marché doucement vers la cuisine, elle a mis en route la bouilloire, mais n’attendit pas qu’elle sifflé.Elle fixa la table, là où traînait toujours l’écrin en bois, légèrement ouvert, pareil à une blessure au milieu du décor.Elle s’assit, tira la boîte vers elle, et sortit son contenu avec précaution. Des photos, puis des lettres froissées, aussi un cahier d’écolier habillé de tissu bleu fané.Son nom apparaît griffonné, presque timide : Camille D.Elle l’ouvrit.Les premières pages étaient remplies de dessins naïfs — des maisons, des arbres, un grand cercle qui ressemblait à un soleil.Mais en avançant dans les pages, les lignes devenaient tendues, presque lourdes.Les maisons voyaient leurs toitures s’envoler, les arbres se tordaient dans tous les sens, puis au bout d’un moment, tout n’était que inondation.De l’eau

Mais capítulos
Explore e leia bons romances gratuitamente
Acesso gratuito a um vasto número de bons romances no app GoodNovel. Baixe os livros que você gosta e leia em qualquer lugar e a qualquer hora.
Leia livros gratuitamente no app
ESCANEIE O CÓDIGO PARA LER NO APP
DMCA.com Protection Status