LOGINCe soir-là, je croise Dante dans le couloir qui mène aux appartements privés. Nous sommes seuls. Le couloir est désert, éclairé par une seule torche qui jette des ombres dansantes sur les murs de pierre. Il s'arrête en me voyant. Je m'arrête aussi. Nous nous faisons face, à quelques pas l'un de l'autre. — Dame Giulia, dit-il de sa voix grave. — Seigneur Bêta. Un silence. Il m'observe. Je soutiens son regard sans ciller. Ses yeux gris acier, froids et perçants, cherchent quelque chose dans les miens. Quoi ? Une faille ? Un aveu ? Je ne lui en donne pas. Je suis un miroir. Je suis une surface lisse et impénétrable. — Vous êtes souvent seule, la nuit, dit-il enfin. — J'aime la solitude. — La solitude peut être dangereuse, dans un donjon où rôde un traître. — Le traître s'attaque à l'Alpha, pas à la Luna. — Peut-être. Mais
Je reste silencieuse un long moment, absorbant cette information. Un Bêta qui tue son Alpha pour protéger la meute. Un régicide justifié par la tyrannie. Une histoire qui ressemble étrangement à la mienne à ceci près que Dante a agi ouvertement, par la force, tandis que j'agis dans l'ombre, par le poison. Nous sommes peut-être plus proches que je ne le pensais, ce Bêta aux yeux d'acier et moi. — Si c'est vrai, dis-je lentement, cela signifie que Dante n'est pas un loup sans honneur. Il a tué son Alpha, mais pour une raison. Il n'est pas un traître par nature. — C'est possible. Ou bien c'est un tueur froid qui a trouvé une justification à son crime. Difficile à dire sans connaître l'homme. — As-tu remarqué sa blessure ? À la jambe droite ? Enzio plisse les yeux. Il réfléchit. — Je ne l'ai jamais soigné, si c'est ce que tu demandes. Mais j'ai observé sa démarche, oui. Il boi
GiuliaL'enquête de Dante commence le lendemain du conseil, et elle est menée avec une efficacité que je ne peux m'empêcher d'admirer, tout en la redoutant. Le Bêta aux yeux d'acier ne perd pas de temps en discours ni en menaces. Il ne convoque personne dans son bureau pour des interrogatoires intimidants. Il ne fait pas fouiller les chambres par ses hommes en laissant des traces visibles. Il agit en silence, par petites touches, avec la précision d'un chirurgien. Il observe. Il écoute. Il recueille des informations sans que personne ne sache exactement ce qu'il cherche.Je le sais parce que je l'observe, moi aussi. Depuis que j'ai appris à me déplacer sans bruit, depuis que mes sens se sont aiguisés au-delà de toute norme lupine, je peux suivre presque n'importe qui dans ce donjon sans être repérée. Et Dante, malgré toute sa puissance, malgré
Le conseil s'achève dans un silence pesant. Les lieutenants se retirent un par un, le dos courbé, le pas lourd. Lorenzo reste assis, les yeux fixés sur la table, comme s'il cherchait à y lire les noms de ses ennemis. Je me lève pour partir, mais sa main se referme sur mon poignet.— Giulia.— Oui, Lorenzo ?— Qu'en penses-tu, toi ?Sa voix est plus basse, moins agressive. Presque vulnérable. C'est la première fois depuis des semaines qu'il me parle sur ce ton. Le poison le rend paranoïaque contre tout le monde, mais pas contre moi. Il ne me soupçonne pas. Il ne m'a jamais soupçonnée. Pour lui, je ne suis qu'une femme. Une épouse décorative. Une présence silencieuse. Un meuble.— Je pense que tu es fatigué, Lorenzo. Je pense que tu travailles trop. Je pense que la press
Je retiens mon souffle. Je m'attends presque à ce qu'il s'effondre immédiatement, foudroyé par la puissance de la cendre de vampire. Mais rien ne se passe. Il boit, repose son verre, reprend sa conversation avec Dante. Il ne remarque rien. Il ne sent rien. Le poison est lent, m'a dit Enzio. Il agit sur la durée.Je laisse échapper un souffle silencieux. Je bois une gorgée de mon propre vin. Je souris à Osgar qui me raconte une anecdote sur les nouvelles recrues de la garde. Je joue mon rôle. Toujours.Les jours suivants, je continue. Une pincée tous les deux jours, comme Enzio me l'a prescrit. Parfois dans le vin, parfois dans la soupe, une fois dans le café du matin. Chaque fois, le même geste furtif, le même cœur qui bat trop vite, les mêmes secondes de terreur silencieuse pendant que Lorenzo boit ou mange sans rien remarquer. Chaque fois, le poison
GiuliaLa poudre est inodore. C'est la première chose qu'Enzio m'apprend quand je lui rends visite dans sa hutte, trois jours après avoir volé la carte. Il la verse de la fiole dans le creux de sa main, un petit monticule de grains si fins qu'ils ressemblent à de la cendre volcanique, si légers qu'un souffle suffirait à les disperser. Gris pâle. Presque blanc. Rien ne la distingue, à l'œil nu, de la poussière qui s'accumule sur les poutres des vieilles maisons. Rien ne la distingue, au goût, de la farine ou du sucre glace. Dissoute dans le vin, elle disparaît complètement. Dans l'eau, dans la bière, dans le bouillon de viande — n'importe quel liquide, pourvu qu'il soit assez sombre ou assez chaud pour masquer la légère opalescence qu'elle produit dans les premières secondes. Une opalescence qui s'estompe rapidement, ne laissant a







