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Chapitre 2— La Marque qui n'existe pas 2

Author: Déesse
last update publish date: 2026-07-04 00:11:22

La meute exulte, salue, applaudit. Quelqu'un lance un toast. Les coupes se lèvent. Je souris. Je sais sourire depuis longtemps. C'est un muscle, un art, une armure.

— Le collier, murmure Lorenzo à mon oreille en effleurant ma tempe. Je devais te le mettre. J'ai été retenu par les Anciens. Je monte dans un instant. Attends-moi dans notre chambre.

Il sent le savon de meute, le cuir, et quelque chose d'autre en dessous. Un parfum sucré que je ne reconnais pas, et qui pourtant me pique le fond du crâne comme une aiguille. Bianca porte un parfum comme celui-là. Je le remarque sans vouloir le remarquer.

— Ne me fais pas trop attendre, dis-je.

Il rit. Il embrasse mes doigts. Il se retourne vers ses lieutenants.

Je monte.

Chaque marche est un long couloir. Je n'ai jamais trouvé cet escalier si étroit. Ma main glisse sur la rampe. Le bois est chaud sous ma paume, chauffé par des dizaines de mains avant la mienne. J'entends la fête à mesure qu'elle s'éloigne. Rires, cordes de luth, verres qui s'entrechoquent. Tout cela devient bourdonnement, puis rumeur, puis silence.

Je passe devant la longue galerie où les portraits des Alphas défunts me regardent. Le père d'Lorenzo, particulièrement, semble suivre ma robe des yeux. Je ne baisse pas la tête. On n'apprend pas à une Luna à baisser la tête.

La porte de notre chambre est en chêne noir, à deux battants, avec une poignée en fer forgé en forme de croissant. Devant, il y a une odeur.

Une odeur qui n'a rien à faire là.

Je m'arrête. Mon souffle s'arrête aussi.

C'est une odeur de peau, d'excitation, de sueur. Ce n'est pas la mienne. Ce n'est pas seulement celle d'Lorenzo. C'est un mélange, une superposition. Deux corps. Deux respirations. Un rythme qui n'a rien à voir avec l'attente d'une compagne.

Mon cœur devient très petit et très dur, comme un fruit qui gèle.

Je pose la main sur la poignée. Elle est tiède. Elle a été touchée récemment. Je tourne, très lentement, sans un bruit. Le loquet clique de manière presque tendre. Le battant s'ouvre d'un demi-doigt.

Et je vois.

Le lit à baldaquin. Notre lit. Celui où depuis sept ans Lorenzo me dit chaque soir qu'il est fatigué, qu'il a mal au dos, que le lien n'est pas encore prêt, que je dois être patiente. Notre lit aux draps blancs comme la neige.

Sur ces draps, deux corps.

L'un est celui d'Lorenzo. Je le reconnaîtrais entre mille au dessin de ses reins, à la cicatrice qui court sur son omoplate droite. Il est penché en avant, le dos ployé comme un arc, un genou enfoncé dans le matelas. Sa nuque est offerte à la lumière et à la sueur.

L'autre corps, sous lui, est plus mince, plus pâle. Une cascade de cheveux blond cendré, mêlée aux draps. Un rire étouffé, aigu, presque un sanglot de plaisir.

Bianca.

Bianca, ma demi-sœur. Bianca qui a onze mois de moins que moi. Bianca que j'ai portée sur mes hanches quand elle avait trois ans et notre mère morte. Bianca à qui j'ai appris à lire, à qui j'ai laissé mes robes, à qui j'ai offert ma place à la table des Anciens quand elle a atteint l'âge des serments.

Bianca.

Lorenzo a la bouche contre son cou. Il mord.

Ce n'est pas une morsure de plaisir passager. Je le vois. Je le vois avec une clarté qui me traverse le crâne comme un poignard glacé. Ses crocs pénètrent la chair blanche d'Bianca et un cercle noir se forme, se dessine, se grave. Un cercle marqué de trois runes que je connais. Je les ai lues, enfant, dans le livre des serments.

C'est la marque du compagnon. La vraie. Celle qui lie deux âmes de loups pour la vie et pour toutes les vies qui viendront après. Celle qui appelle la Lune elle-même comme témoin.

Sept ans. Il n'a jamais gravé cela sur moi.

Bianca gémit sous la morsure. Elle rit, elle sanglote, elle murmure un nom. Le sien.

— Lorenzo... Lorenzo... enfin... Enfin.

Le mot me frappe comme un coup de patte.

Enfin. Comme s'ils avaient attendu. Comme s'ils avaient patienté. Comme si j'étais l'obstacle qu'on lève.

Je devrais crier. Je devrais entrer, arracher les draps, réclamer une explication. C'est ce que ferait une Luna. C'est ce que ferait une femme trahie. C'est ce qu'attend, quelque part, la meute entière qui rit encore en bas.

Mais je ne suis pas cette femme. Je ne l'ai jamais été. Je viens seulement, à cet instant précis, de comprendre que je ne l'ai jamais été.

Ma main lâche la poignée avec une douceur infinie. Le battant retombe sans un bruit. Je fais un pas en arrière. Puis un autre. Le couloir me semble immensément long et pourtant je le parcours en un souffle. Je ne sais pas où je vais. Je marche, c'est tout, comme les morts marchent dans les rêves.

Je pousse la porte de mon boudoir, la pièce qui jouxte la chambre et où l'on m'habille chaque matin. J'entre. Je referme derrière moi. Je m'appuie contre le bois.

Et là, dans le silence de cette pièce, quelque chose se passe.

Ce n'est pas une larme. Les larmes viendront peut-être un jour, ou peut-être jamais. C'est autre chose.

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