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Chapitre 3 — La Marque qui n'existe pas 3

Author: Déesse
last update publish date: 2026-07-04 00:12:20

Une chaleur, d'abord, part de mon ventre. Elle est très différente de la honte, très différente de la colère, très différente même de la douleur. Elle est calme, et elle est froide en son cœur. Un feu noir. Un feu qui ne réchauffe pas mais qui éclaire. Elle monte par la colonne, elle se glisse dans mes épaules, dans ma gorge, dans mes tempes. Mes gencives se mettent à picoter, comme si mille aiguilles y perçaient un chemin par en dessous.

Je porte la main à ma bouche. Ma langue rencontre, à l'endroit exact où devraient se trouver mes canines de louve, deux pointes plus longues, plus aiguës, plus fines.

Elles sont là. Elles n'ont jamais été là avant.

Je lève les yeux vers le grand miroir ovale accroché au-dessus de la coiffeuse.

Je ne me reconnais pas.

Mes cheveux sont les miens. Ma robe est la mienne. Mes lèvres sont les miennes. Mais mes yeux, mes yeux qui ont toujours été de ce gris argenté propre à la lignée Ravencroft, mes yeux ne sont plus argentés. Ils flambent d'un rouge sombre et profond, un rouge comme le grenat, un rouge comme le vin oublié dans une cave, un rouge comme le sang qui bat, en ce moment même, dans le cou blanc d'Bianca.

Je m'approche du miroir. Mon reflet s'approche aussi. Il n'a pas peur. C'est peut-être ça qui me fait le plus peur.

Une voix, derrière moi, murmure :

— Ma dame.

Je me retourne d'un geste trop rapide. Ma servante se tient sur le seuil de la porte du fond, celle qui donne sur ses propres quartiers. Lucia. Petite silhouette drapée de gris, cheveux noirs tressés en couronne, yeux étrangement pâles, presque bleus, presque blancs. Elle est chez moi depuis mes seize ans. Elle m'a suivie ici quand j'ai épousé Lorenzo. Elle parle peu. Elle ne rit jamais. Elle me regarde ce soir sans surprise.

— Lucia, dis-je, et ma voix est rauque, méconnaissable.

Elle ne baisse pas les yeux. Elle referme la porte derrière elle avec un soin de conjurée. Puis elle avance de trois pas, s'agenouille à moitié devant moi, et pose sa main sèche et fine sur la mienne.

— Il est temps, madame, murmure-t-elle. Votre mère m'avait dit que ce jour viendrait. Il fallait une trahison pour que le sang s'éveille.

Ma mère.

Ma mère est morte quand j'avais six ans. Ma mère, dont on ne parle jamais dans cette maison. Ma mère, dont mon père n'a plus prononcé le nom une seule fois avant sa propre mort. Ma mère, Elena Ravencroft, dont on m'a toujours dit qu'elle était une louve comme les autres, mariée mal, morte tôt, oubliée vite.

— De quoi parles-tu, Lucia.

Elle lève vers moi ses yeux clairs. Ils reflètent le rouge des miens et je vois soudain qu'elle n'a jamais eu peur de moi, jamais, pas même quand j'étais enfant et que je pleurais dans le noir.

— Vous n'êtes pas seulement une louve, madame. Vous n'avez jamais été seulement une louve. C'est pourquoi aucun lien de loup n'a pu vous prendre. C'est pourquoi cet homme là-haut n'a jamais pu vous marquer, quand bien même il l'aurait voulu. Et il ne l'a jamais voulu, madame. Il savait. Il a toujours su.

Le vertige me prend. Je m'assois lentement sur le tabouret devant le miroir. Lucia reste à mes pieds. Elle continue, sa voix basse comme une prière.

— Votre mère venait d'une lignée qu'on a brûlée il y a trois siècles. Une lignée que les meutes ont juré d'effacer et que les vampires eux-mêmes ont fini par renier. Elle a fui. Elle s'est cachée sous le nom des Ravencroft. Elle a épousé votre père pour survivre. Elle est morte de l'avoir fait, ma dame, parce qu'aucune de nous ne peut vivre longtemps enchaînée dans un lien qui n'est pas le sien.

Elle marque une pause. Mes crocs se rétractent lentement dans mes gencives, sans disparaître entièrement. Mes yeux, dans le miroir, restent rouges.

— Que suis-je, Lucia.

Elle sourit pour la première fois de sa vie, je crois. C'est un sourire triste et fier à la fois.

— Vous êtes la dernière fille des Nocturnes de Ravencroft, madame. Vous êtes une reine endormie. Et cette nuit, quelqu'un vient de vous réveiller.

Je regarde ma propre image dans le miroir. Le collier de ma mère est posé sur la coiffeuse, oublié, avec sa chaîne d'argent noirci et son pendentif en forme de goutte. Il ne brille pas. Il n'a jamais brillé au cou d'une louve. Mais dans le rouge de mes yeux, la goutte semble soudain palpiter, comme un petit cœur reprenant vie.

En bas, la fête continue. Lorenzo ne va pas tarder à descendre. Il va inventer une excuse — un dossier, un conseiller, une urgence de meute. Il va poser un baiser sur mon front. Il va me faire ouvrir le bal avec lui. Il va faire semblant, comme depuis sept ans. Et Bianca va apparaître, plus tard, la nuque enveloppée d'un châle, en riant très fort pour couvrir ce qu'il y a en dessous.

Je ferme les yeux.

Quand je les rouvre, ils sont argentés à nouveau. J'ai appris, en un souffle, à cacher ce que je suis.

Lucia s'incline. Elle a compris avant moi. Elle sait que je ne dirai rien. Que je ne crierai pas. Que je ne casserai pas les miroirs, ni les fenêtres, ni les os des menteurs.

Pas encore.

Je me lève. Je lisse ma robe. Je touche le ruban noir de mon cou. Sous mes doigts, la peau qui n'a jamais été marquée est intacte comme une page blanche. Une page qu'aucun loup, jamais, n'a pu signer.

— Lucia, dis-je, et ma voix a retrouvé une douceur qui ne m'appartient pas encore tout à fait.

— Ma dame.

— Descends prévenir l'Alpha que je l'attends au bas des marches. Dis-lui que je suis prête à ouvrir le bal.

Elle s'incline plus bas encore. Ses yeux clairs brillent.

— Et le collier, madame.

— Je le porterai moi-même.

Je le prends dans mes doigts. Le fermoir cède sans effort. Je le passe autour de ma gorge. La goutte glisse le long du ruban, et le trouve, et repose contre lui. Je jurerais qu'elle pulse. Je jurerais qu'elle chante.

Je regarde une dernière fois le miroir avant de sortir.

Je souris.

Et pour la première fois depuis sept ans, ce sourire est réellement le mien.

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