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Giulia Je l'entends avant de la voir. Ce souffle court, cette respiration qui siffle entre les dents serrées, cette façon de traîner la jambe droite sur les feuilles mortes , Lucia. Elle revient de la chasse aux frontières nord, celle que Lorenzo lui a imposée pour la punir d'avoir pleuré en public le jour où l'on a exécuté le cuisinier. Trois semaines de traque solitaire dans les gorges, sans relève, sans messager. Lorenzo appelle cela une leçon d'endurance. J'appelle cela une exécution lente qui aurait mal tourné. Je pose le carnet de Lyanna sur la table basse, je referme le rideau, je vérifie mon poignet. La marque a repris sa teinte d'encre profonde, elle est calme, elle dort. Je passe mon bracelet de cuir par-dessus. Je serre. Je respire. Je descends. Elle est là, dans la cour intérieure, appuyée contre un poteau. Le manteau qu'on lui avait donné pour l'hiver pend en lambeaux sur son épaule gau
Je ne détourne pas les yeux. Je regarde le corps de Tomas, le sang qui coule, la vie qui s'en va. Je regarde Lorenzo qui s'essuie les mains sur un linge que lui tend un serviteur. Je regarde Dante qui fixe enfin le cadavre, et dont la mâchoire se serre imperceptiblement. Je regarde la foule qui se disperse en silence, les épaules basses, les regards lourds. Je regarde tout, j'enregistre tout, je grave tout dans ma mémoire. Puis je m'en vais, moi aussi. Je traverse les couloirs du donjon sans voir personne, sans parler à personne. J'entre dans ma chambre. Je ferme la porte. Je m'assois sur mon lit, les mains croisées sur mes genoux, le regard fixé sur le vide. Et là, dans le silence de ma chambre, je laisse venir ce que j'ai retenu pendant toute la durée du procès. Ce n'est pas de la culpabilité. C'est autre chose. Une immense fatigue. Un sentiment d'irréalité. Une voix intérieure qui me demande : qui es-tu devenu
Giulia Le procès a lieu trois jours plus tard, dans la cour intérieure du donjon, sous un ciel gris et bas qui menace de pluie sans jamais se décider à pleuvoir. Toute la meute est rassemblée, formant un cercle irrégulier autour de l'estrade de bois dressée pour l'occasion. Les visages sont graves, les regards fuyants, les épaules courbées sous le poids d'une peur qui ne dit pas son nom. Il y a des semaines que la meute vit dans cette atmosphère de suspicion et de tension, depuis que Lorenzo a commencé à se dégrader sous l'effet du poison, depuis qu'il hurle sur ses lieutenants et frappe ses serviteurs, depuis que Dante enquête dans l'ombre et que personne ne se sent en sécurité. Ce procès est censé rétablir l'ordre — ou du moins l'illusion de l'ordre. Mais il ne rétablira rien du tout. Il ne fera qu'ajouter une injustice de plus à la longue liste des injustices que cette meute a subies sous le règne de Lorenzo. L'accusé s
Ce soir-là, je croise Dante dans le couloir qui mène aux appartements privés. Nous sommes seuls. Le couloir est désert, éclairé par une seule torche qui jette des ombres dansantes sur les murs de pierre. Il s'arrête en me voyant. Je m'arrête aussi. Nous nous faisons face, à quelques pas l'un de l'autre. — Dame Giulia, dit-il de sa voix grave. — Seigneur Bêta. Un silence. Il m'observe. Je soutiens son regard sans ciller. Ses yeux gris acier, froids et perçants, cherchent quelque chose dans les miens. Quoi ? Une faille ? Un aveu ? Je ne lui en donne pas. Je suis un miroir. Je suis une surface lisse et impénétrable. — Vous êtes souvent seule, la nuit, dit-il enfin. — J'aime la solitude. — La solitude peut être dangereuse, dans un donjon où rôde un traître. — Le traître s'attaque à l'Alpha, pas à la Luna. — Peut-être. Mais
Je reste silencieuse un long moment, absorbant cette information. Un Bêta qui tue son Alpha pour protéger la meute. Un régicide justifié par la tyrannie. Une histoire qui ressemble étrangement à la mienne à ceci près que Dante a agi ouvertement, par la force, tandis que j'agis dans l'ombre, par le poison. Nous sommes peut-être plus proches que je ne le pensais, ce Bêta aux yeux d'acier et moi. — Si c'est vrai, dis-je lentement, cela signifie que Dante n'est pas un loup sans honneur. Il a tué son Alpha, mais pour une raison. Il n'est pas un traître par nature. — C'est possible. Ou bien c'est un tueur froid qui a trouvé une justification à son crime. Difficile à dire sans connaître l'homme. — As-tu remarqué sa blessure ? À la jambe droite ? Enzio plisse les yeux. Il réfléchit. — Je ne l'ai jamais soigné, si c'est ce que tu demandes. Mais j'ai observé sa démarche, oui. Il boi
GiuliaL'enquête de Dante commence le lendemain du conseil, et elle est menée avec une efficacité que je ne peux m'empêcher d'admirer, tout en la redoutant. Le Bêta aux yeux d'acier ne perd pas de temps en discours ni en menaces. Il ne convoque personne dans son bureau pour des interrogatoires intimidants. Il ne fait pas fouiller les chambres par ses hommes en laissant des traces visibles. Il agit en silence, par petites touches, avec la précision d'un chirurgien. Il observe. Il écoute. Il recueille des informations sans que personne ne sache exactement ce qu'il cherche.Je le sais parce que je l'observe, moi aussi. Depuis que j'ai appris à me déplacer sans bruit, depuis que mes sens se sont aiguisés au-delà de toute norme lupine, je peux suivre presque n'importe qui dans ce donjon sans être repérée. Et Dante, malgré toute sa puissance, malgré







