LOGINGiuliaMatteo revient au douzième jour, et je l'apprends par le lien avant que les sentinelles ne sonnent, une pulsation qui s'approche, qui gonfle, qui redevient le chant clair et proche, et je suis sur les remparts quand son cortège franchit l'arche, et je suis la statue, je suis la reine, et sous la statue, sous la reine, tout ce que je suis tremble, trois lunes, trois lunes entières, et le voilà dans ma cour, la cape noire, le masque d'argent, le pas que je reconnaîtrais entre mille, et nos regards se croisent une fraction de seconde, une seule, et c'est assez, c'est un festin entier.Les retrouvailles officielles se déroulent dans la grande salle, protocolaires, froides, parfaites, et ce n'est que le soir, dans mon cabinet, avec Silas pour témoin et les portes closes, que l'émissaire devient l'homme et que la reine devient la femme, et même là, même là, nous ne nous touchons pas, parce que Silas est là, parce que les murs ont des oreilles, parce que
GiuliaLe cri arrive à l'aube, le cri des geôliers, la cellule vide, et je suis dans la cour avant la fin du premier appel, encore à moitié ceinte, et je vois la porte, la chaîne limée, le loquet huilé, et je lis la scène comme Silas lit les registres, ce n'est pas une évasion, c'est une sortie, on l'a fait sortir, quelqu'un de l'intérieur l'a fait sortir, et cette certitude-là est pire que l'évasion elle-même.— Bouclez tout, dis-je, et ma voix fait se taire la cour entière, personne ne sort, personne n'entre, chaque serviteur des cuisines, chaque garde de la nuit, chaque homme de la ronde de minuit, à la grande salle, maintenant, Enzo, les chiens, les chasseurs, les pistes, j'ai besoin de savoir dans quelle direction avant midi.La direction, je la connais déjà, je la connais dans mes os, l'est, il ira à l'est, il n'a nulle part ailleurs où aller, il ira chez Lorenzo, vers la seule main assez haineuse pour le recueillir, mais je ne gouverne pas
SilasJe la connais depuis des années, je l'ai vue louveteau, recrue, guerrière, reine, je l'ai vue pleurer une fois et mentir mille fois et se relever chaque fois, et je sais lire Giulia comme je sais lire les registres, ligne par ligne, marge comprise, et celle qui est redescendue des montagnes noires, je ne la lis plus tout à fait, les lignes sont les mêmes mais l'encre a changé.Le premier conseil après son retour, je l'observe, et tout est parfait, trop parfait, elle écoute les rapports, elle tranche, elle distribue, rien à redire, sauf que, sauf qu'avant elle laissait passer des choses, des silences, des micro-sourires, un hochement de tête pour Aldo, une taquinerie pour Enzo, l'humanité d'une reine qui se savait regardée, et maintenant rien ne passe, elle gouverne comme une lame coupe, net, sans perte, sans chaleur, et le conseil s'en réjouit à voix haute et s'en inquiète à voix basse, je l'entends dans les couloirs, l'Alpha est devenue redoutable,
GiuliaLe voyage du retour n'est pas le voyage de l'aller, rien n'est pareil quand on n'est plus pareille, nous redescendons les montagnes noires et je ne les regarde presque pas, nous traversons la forêt des Murmures et les murmures se taisent devant moi, non par hostilité, par déférence, la forêt a vu le serment, la forêt sait, les arbres s'écartent avant même que j'approche, et mes compagnons marchent derrière moi dans le même silence religieux qu'à l'aller, mais ce n'est plus le même silence, avant ils suivaient une Alpha qui cherchait, maintenant ils suivent une Alpha qui a trouvé, et la différence se sent dans leurs pas, dans leurs regards, dans la façon dont Enzo ne marche plus à côté de moi mais un pas derrière.Je parle moins, je le sais, je le sens, les mots me sont devenus précieux d'une autre façon, avant je les comptais par stratégie, maintenant je les compte par économie, parce que tout ce qui n'est pas le serment est devenu secondaire, les
GiuliaLa dernière partie du journal, je la lis seule, la nuit, dans la salle de la bibliothèque, avec trois bougies, parce que je sais ce qui vient, je le sais depuis toujours sans jamais l'avoir su, et je veux être seule quand le monde me le dira enfin, avec les mots de ma mère elle-même.Elle savait, c'est cela qui me détruit, elle savait qu'ils la trouveraient, les pages des dernières semaines sont calmes, d'un calme insoutenable, elle écrit ses jours comme d'autres écrivent leurs comptes, elle décrit le village, la cachette, elle décrit sa fille, moi, elle me décrit, mes yeux qui ont déjà la couleur de Draegon, mes petits poings, ma marque qui était encore invisible mais qu'elle sentait, elle sentait la marque sur ma peau d'enfant, elle écrit elle portera les sept feuilles, je le sais, je l'ai vue en rêve, et mon enfant sera ce que ni les vampires ni les loups n'ont jamais osé rêver.Et puis l'avant-dernière page, et l'écriture a changé, ell
GiuliaLa tour apparaît au matin du quatrième jour, entre les trois pics, exactement comme la vision l'avait montrée, et la voir de mes yeux, de mes yeux de chair, après l'avoir vue à travers la lumière pliée de ma mère, c'est une émotion que je n'avais pas prévue, nous émergeons d'une gorge de roche noire et elle est là, dressée contre le ciel gris, brisée au deux tiers de sa hauteur comme une dent cassée, immense malgré la ruine, si large à sa base que dix hommes n'en feraient pas le tour en se tenant les mains, et autour d'elle, la cité morte, les murs écroulés, les arches nues, les rues que la neige a comblées et que le lichen a signées, Draegon, la première maison, la maison de ma mère, la mienne.Personne ne parle, personne n'ose, nous traversons ce qui fut une porte monumentale et le silence nous prend, un silence de cathédrale, un silence qui a deux cents ans de poussière d'épaisseur, et je marche la première, la marque brûlante sur mon poignet, la cin







