INICIAR SESIÓN
Le pont-levis de Fenmarch n'avait pas changé.
C'était la première chose qu'Ysaline remarqua en tirant sur les rênes de son cheval, à la lisière de la route — ce grincement particulier, cette note grave et rouillée que les gonds produisaient depuis qu'elle avait dix ans, peut-être depuis toujours. Dix années avaient passé. Les pierres du domaine avaient noirci un peu plus sous la pluie, les bannières avaient changé de couleur, mais ce son-là était resté exactement le même.
Elle avait imaginé cent fois ce moment. Elle ne s'était jamais imaginée aussi calme.
— Vos papiers, dit le garde, sans lever vraiment les yeux vers elle.
Elle les tendit. Elowen Ashby, scribe, originaire de Brenmoor. Un nom qu'elle avait porté si longtemps qu'il lui arrivait, certains matins, de l'oublier lui-même — d'oublier qu'en dessous il y avait encore une Verel, cachée comme une lame sous un manteau trop grand.
Le garde examina le papier, grogna quelque chose, et lui fit signe d'avancer.
Elle franchit le pont-levis de Fenmarch pour la première fois en dix ans, et personne, dans toute la cour grouillante de soldats et de valets, ne sut qu'elle rentrait chez elle.
La salle des registres sentait la poussière et l'encre — une odeur qu'Ysaline aurait reconnue les yeux fermés, dans n'importe quelle vie. Elle y avait appris à lire, enfant, penchée sur l'épaule de son père pendant qu'il tenait les comptes du domaine. À présent c'était elle qui allait s'y pencher, mais pour d'autres raisons : quelque part dans ces piles de parchemins jaunis dormait la vérité sur ce qui était réellement arrivé, cette nuit-là, dix ans plus tôt. Des noms. Des dates. La preuve que son père n'avait jamais trahi personne.
— Vous êtes en avance.
La voix la traversa comme une lame froide, et elle se figea avant même de se retourner.
Elle le reconnut avant de le voir. C'était injuste, se dit-elle plus tard — dix ans, et sa voix seule suffisait à lui couper le souffle.
Ren Kastel se tenait dans l'encadrement de la porte, en tenue de commandant, l'armure encore couverte de la poussière de l'entraînement du matin. Il avait grandi dans les épaules autant que dans l'autorité — le garçon dégingandé qu'elle avait connu avait cédé la place à un homme que même les hommes deux fois plus âgés que lui semblaient craindre d'affronter du regard.
Il ne la regardait pas comme on regarde une inconnue.
— Commandant, dit-elle, en s'inclinant, la voix parfaitement égale malgré le cœur qui cognait contre ses côtes. Je suis Elowen Ashby, la nouvelle scribe. On m'a dit de me présenter à vous ce matin.
Un silence. Trop long.
— Ashby, répéta-t-il, comme s'il goûtait le mot, cherchait quelque chose dedans qui ne s'y trouvait pas. De Brenmoor.
— C'est exact.
Il s'approcha. Pas vite — jamais vite, elle s'en souvenait, c'était bien lui, cette façon de bouger comme s'il avait tout son temps, comme si le monde entier pouvait bien attendre qu'il ait fini de décider quoi en faire. Il s'arrêta à une distance qui n'était ni polie ni tout à fait déplacée, juste assez près pour qu'elle sente qu'il l'observait vraiment, pas seulement qu'il la regardait.
— Vous avez une drôle de façon de tenir votre plume, dit-il enfin. La main gauche qui soutient le poignet droit. J'ai connu quelqu'un qui faisait exactement ça.
Le sol sembla basculer d'un demi-pouce sous ses pieds. Elle garda le visage fermé — des années à mentir lui avaient au moins appris ça.
— Une habitude d'enfance, sans doute, dit-elle. On me l'a souvent fait remarquer.
Il la regarda un long moment, et dans ses yeux — ce même gris qu'elle se rappelait, mais plus dur maintenant, plus fermé — elle crut voir quelque chose vaciller. Puis il recula d'un pas, et la froideur du commandant reprit sa place comme un masque qu'on referme.
— Vous logerez dans l'aile est. Vos quartiers sont juste en dessous des miens — plus pratique, pour la garnison, quand j'ai besoin d'un scribe à toute heure. Maël vous montrera le chemin.
— C'est très... attentionné de votre part, Commandant, dit-elle, prudente.
Un sourire passa sur ses lèvres, bref, presque cruel dans sa précision.
— Disons que je n'aime pas perdre de vue les choses qui m'intéressent, Mademoiselle Ashby.
Il tourna les talons et sortit, la laissant seule au milieu des registres poussiéreux, le cœur battant trop fort, la certitude glacée s'installant lentement en elle : il sait.
Il ne savait peut-être pas tout. Mais il savait assez.
Et à en juger par la façon dont il venait de la loger juste sous sa fenêtre, il n'avait pas la moindre intention de la laisser repartir sans qu'elle s'explique.
Elles chevauchèrent en silence une bonne partie du chemin du retour, chacune digérant à sa manière l'ampleur de ce qu'elles venaient d'apprendre.— Une trahison envers le royaume tout entier, dit enfin Ysaline, rompant le silence. Pas simplement une vengeance contre notre famille. C'est bien plus grand que ce que nous imaginions.— Et bien plus dangereux, dit Liora. Un homme qui trahit son propre pays par rancœur ne reculera devant rien pour protéger un secret de cette ampleur.Elles arrivèrent à Fenmarch à la tombée de la nuit, et trouvèrent Ren les attendant dans la cour, visiblement soulagé de les voir revenir saines et sauves, mais l'inquiétude encore lisible sur son visage.— Alors ? demanda-t-il, sans même attendre qu'elles aient mis pied à terre.— Vaine trahit le royaume, dit Ysaline, une fois à l'intérieur, dans le bureau où Corentin les rejoignit rapidement. Il s'est allié avec le pays voisin par rancœur, à cause de terres perdues à la frontière est, il y a des années. La Co
Le domaine de la Comtesse Elvane se trouvait à une journée de cheval de Fenmarch, un manoir plus modeste que dans les souvenirs de Liora, mais tout aussi chargé de cette élégance étudiée qui caractérisait chaque détail de la vie de la Comtesse.Elles s'étaient présentées sous une identité soigneusement construite — deux nobles dames de province, cousines éloignées d'une famille tombée en disgrâce mais cherchant à se rétablir dans les bonnes grâces de la cour, une histoire assez proche de la vérité pour être racontée avec conviction, assez éloignée pour ne réveiller aucun soupçon.— Mesdames, dit la Comtesse en les accueillant dans son salon, un sourire poli mais évaluateur sur les lèvres. Quel plaisir de recevoir de nouvelles visiteuses. On me dit si peu de choses, ici, loin de la capitale.— C'est précisément ce que nous espérions, dit Liora, avec un sourire qu'elle sentait remonter d'un lieu ancien en elle, une habileté sociale qu'elle croyait avoir perdue depuis dix ans passés loin
Ysaline trouva sa sœur, deux jours après son arrivée à Fenmarch, penchée avec une attention inattendue sur les copies de registres étalées dans le bureau qu'on lui avait laissé.— Tu n'es pas obligée de t'y intéresser, dit-elle, en s'approchant. Tu as bien assez enduré sans qu'on t'ajoute nos batailles sur les épaules.— C'est déjà ma bataille, dit Liora, sans lever les yeux du document qu'elle étudiait. Vaine a détruit notre famille avant de détruire quoi que ce soit d'autre. Je ne compte pas rester à l'écart pendant que d'autres se battent pour moi.Elle désigna une ligne du registre, le doigt appuyé fermement sur un nom qu'Ysaline n'avait pas remarqué jusque-là.— Ce nom, dit Liora. La Comtesse Elvane. Je l'ai rencontrée plusieurs fois, avant la chute de notre famille — elle recevait souvent Lord Vaine dans son salon, à une époque où je ne comprenais pas encore ce que cela signifiait vraiment. Si elle figure dans ces registres comme intermédiaire de paiement, ce n'est probablement
Ils décidèrent, dans les jours qui suivirent, de faire ramener Liora à Fenmarch plutôt que de la laisser exposée plus longtemps au couvent, aussi discret celui-ci fût-il devenu depuis l'incident. Maël partit lui-même avec une petite escorte de confiance, sous couvert d'une mission de ravitaillement, pour ne pas attirer l'attention sur le véritable objectif du voyage.En son absence, Ren consacra ses journées à surveiller Brasten d'un œil et à assembler, avec Ysaline, les pièces éparses de leur dossier contre Vaine — un travail lent, méthodique, qui avançait par fragments minuscules, chaque preuve arrachée à des registres poussiéreux ou des rumeurs prudentes.Ce fut au marché de la ville basse, où Ren s'était rendu en personne pour évaluer discrètement les réserves de la garnison, qu'il entendit pour la première fois la rumeur.— On dit que le Prince va enfin rentrer, disait un marchand de tissus à son voisin, sans se douter que le commandant de la garnison se trouvait à portée de voix
La lettre tremblait encore entre ses doigts quand Ren la lui prit doucement des mains pour la relire lui-même, son visage se fermant à mesure qu'il en assimilait le contenu.Ton silence sera pris pour une réponse, Capitaine. Le couvent de Sainte-Aubine n'est pas aussi hors d'atteinte que tu sembles le croire.— Il bluffe peut-être, dit Ren, sans grande conviction.— Non, dit Corentin, la voix rauque. Vaine ne menace jamais sans avoir déjà les moyens d'agir. S'il dit qu'il sait où est le couvent, c'est qu'il a déjà des hommes prêts à s'y rendre.Ysaline pâlit, portant une main à sa bouche.— Nous devons envoyer quelqu'un la protéger, dit-elle, immédiatement. Maintenant, avant qu'il ne soit trop tard.— Trois jours de cheval, dit Ren, la voix tendue par le calcul rapide qu'il effectuait déjà. Même en partant à l'instant, même au galop, nous ne serions pas certains d'arriver avant ses hommes, s'ils sont déjà en route.Corentin sentit une vieille terreur remonter en lui, familière et pour
Ils décidèrent, après une nuit de discussion tendue, de laisser le message de Brasten poursuivre son chemin, légèrement modifié par les soins habiles de Maël — assez pour brouiller la piste de Corentin sans éveiller les soupçons de l'espion sur le fait que sa correspondance avait été interceptée.— Un délai, dit Ren, en refermant la porte de son bureau derrière eux tous. C'est tout ce que nous pouvons espérer gagner. Assez de temps pour rassembler des preuves solides avant que Vaine ne décide quoi faire de Corentin.— Alors utilisons ce temps, dit Ysaline, en étalant sur la table les copies des registres qu'elle avait rapportés de la tour nord, des mois plus tôt maintenant, il lui semblait, tant de choses avaient changé depuis.Elle avait passé la matinée à recouper les dates de livraison avec les registres de solde de la garnison, cherchant le fil ténu qui relierait ce fournisseur d'armes suspect aux coffres personnels de Lord Vaine. Ce travail, méthodique et patient, était exactemen







