LOGINRen entra sans frapper, comme elle l'avait fait chez lui quelques heures plus tôt — une symétrie qu'elle nota malgré elle, malgré l'angoisse qui lui nouait déjà l'estomac depuis qu'elle avait vu son visage dans l'encadrement de la porte.
— Un homme est mort cette nuit près du poste de l'est, dit-il sans préambule, refermant la porte derrière lui. Il portait ceci, caché dans son manteau.
Il posa le parchemin sur la table, entre eux. Elle n'eut pas besoin de le déplier entièrement pour reconnaître l'écriture — elle l'aurait reconnue n'importe où, dans n'importe quelle vie.
— C'est l'écriture de Tobias, dit-elle, la voix soudain très loin, comme si elle appartenait à quelqu'un d'autre. Il travaillait pour mon père. Il a fui avec nous, cette nuit-là.
— Et depuis ?
— Depuis, je pensais qu'il s'était installé ailleurs, refaisant sa vie sous un autre nom, comme nous tous. Je ne savais pas qu'il était revenu par ici.
Elle mentait, en partie — un vieux réflexe, une gaine qu'elle n'ôtait jamais tout à fait, même face à lui. Elle savait très exactement pourquoi Tobias aurait pu revenir près de Fenmarch : elle-même lui avait fait passer un message, quelques semaines plus tôt, lui demandant s'il savait quoi que ce soit sur l'endroit où Liora avait pu se réfugier.
Ren l'observait avec cette attention qui ne ratait jamais rien, et elle sut, avec une certitude glaciale, qu'il avait vu le mensonge — pas son contenu, mais sa forme, la fraction de seconde où elle avait choisi ses mots avec un peu trop de soin.
— Ysaline.
— Ne m'appelle pas comme ça, dit-elle, plus sèchement qu'elle ne l'avait voulu. Pas ici. Pas tant que ce nom peut encore te causer des ennuis pour m'avoir couverte.
— Je me moque des ennuis, dit-il, en s'approchant. Ce que je veux savoir, c'est pourquoi un homme qui travaillait pour ton père est mort à quelques pas de mes murs, avec ton nom cousu sur lui comme une adresse. Et pourquoi j'ai l'impression que tu sais très exactement pour qui il travaillait vraiment cette nuit-là.
Elle ferma les yeux un instant, sentant toutes les digues qu'elle avait construites pendant dix ans commencer, une à une, à céder.
— Il y a quelqu'un d'autre, dit-elle enfin, la voix à peine audible. Quelqu'un que je cherche depuis mon retour. Quelqu'un que je n'ai dit à personne, pas même à toi.
— Qui ?
Elle leva les yeux vers lui, et pour la première fois depuis son arrivée à Fenmarch, elle laissa quelque chose de vrai, de nu, passer sur son visage sans chercher à le retenir.
— Ma sœur, dit-elle. Liora. Elle a disparu la même nuit que nous avons fui, mais pas avec nous. Elle...
Sa voix se brisa. Elle serra les poings, cherchant la force de continuer, cette force qu'elle avait dû trouver tant de fois déjà, seule, dans le noir, sans personne pour la porter.
— Il lui est arrivé quelque chose, cette nuit-là, dit-elle enfin, choisissant ses mots comme on marche sur de la glace. Quelque chose dont elle n'a jamais pu se relever assez pour rester avec nous. Elle est partie de son côté, et je n'ai plus jamais eu de ses nouvelles depuis. Tobias était l'une des rares personnes que j'avais retrouvées qui aurait pu savoir où elle était allée.
Le silence qui suivit fut différent de tous ceux qui l'avaient précédé entre eux — plus doux, presque fragile, comme si quelque chose venait enfin de se déposer, après dix ans, entre deux personnes qui avaient toujours su mentir mieux que parler.
Ren s'approcha, lentement, et pour la première fois depuis son retour, il ne fit pas peser sur elle son autorité, ni sa possession, ni rien de tout ce par quoi il avait tenté jusque-là de la retenir. Il posa simplement une main, prudente, sur la sienne.
— Alors nous allons la retrouver, dit-il. Ensemble, cette fois. Et quiconque a tué Tobias pour l'empêcher de te dire où elle se trouve va comprendre très vite pourquoi on ne s'attaque pas à ce qui m'appartient.
Elle aurait dû relever le mot — m'appartient — avec toute l'ironie mordante dont elle était capable. Elle n'en fit rien.
Un coup violent ébranla la porte avant qu'elle ait pu répondre quoi que ce soit, et la voix de Maël retentit, tendue à se briser :
— Commandant, venez vite ! On a retrouvé un second corps — et cette fois, c'est quelqu'un que tout le monde ici reconnaît.
La lettre arriva une semaine après leur retour à Fenmarch, portée par un messager du Conseil royal, et Ysaline reconnut l'écriture avant même d'avoir brisé le sceau — une écriture qu'elle n'avait plus vue depuis dix ans, mais qu'elle aurait reconnue entre mille. — C'est celle de notre père, murmura-t-elle, les mains tremblantes, à Liora qui se tenait à ses côtés dans le bureau de Ren. Elles avaient su, depuis leur départ précipité du domaine familial dix ans plus tôt, que leur père avait survécu à la fuite initiale — séparé d'elles peu après, contraint de se cacher sous une identité différente dans une région éloignée du royaume, trop dangereux pour tenter de les retrouver tant que l'accusation de trahison pesait sur son nom. Elles avaient continué, chacune à sa manière, à espérer des nouvelles qui n'étaient jamais venues, jusqu'à cette lettre. "Mes filles", disait la lettre, l'écriture tremblante trahissant l'âge et l'émotion de celui qui l'avait rédigée, "La nouvelle de ma r
Ils passèrent une dernière nuit à la capitale avant de reprendre la route vers Fenmarch, et Ren profita de cette soirée calme, loin de toute urgence ou de tout danger, pour mettre enfin en œuvre ce qu'il préparait depuis leur sortie du palais. Il retrouva Ysaline sur le petit balcon de l'auberge, contemplant les lumières de la capitale endormie, et sentit son cœur battre avec une nervosité qu'aucune bataille n'avait jamais réussi à provoquer chez lui. — Tu es bien silencieux, ce soir, dit-elle, en le voyant approcher, un sourire doux sur les lèvres. — J'ai quelque chose à te demander, dit-il, la voix un peu moins assurée qu'à l'accoutumée, et je préférerais ne pas me retrouver interrompu par une nouvelle crise, cette fois. Il s'agenouilla devant elle, sortant de sa poche un anneau simple, orné d'une seule pierre bleue qui rappelait, avait-il pensé en le choisissant, la couleur de la robe qu'elle portait le jour de la réception chez Vaine — le jour où il avait cru, l'espace d
Le Prince Aldric les convoqua tous les quatre dès le lendemain matin, dans un salon plus intime que la grande salle où s'était joué le drame de la veille, le visage encore marqué par la gravité des événements mais empreint d'une chaleur sincère qui rassura immédiatement Ysaline. — Lord Vaine a été formellement inculpé de trahison envers la couronne, de complot contre une famille noble, et de tentative d'assassinat sur ma personne, dit-il, sans détour. Il sera jugé dans les prochaines semaines, mais je ne doute pas un instant du verdict qui l'attend, au vu des preuves accablantes que vous avez apportées. Ysaline sentit un poids immense se soulever de sa poitrine, dix années de fuite et de silence trouvant enfin, en cet instant, une forme de résolution qu'elle n'avait jamais osé espérer pleinement. — Et ma famille ? demanda-t-elle, la voix encore hésitante malgré tout ce qui venait de se produire. — Le nom Verel sera officiellement réhabilité, dit Aldric, avec une solennité s
Le silence qui suivait la déclaration de Liora sembla s'étirer indéfiniment, chaque seconde pesant sur l'assemblée entière comme un poids physique, jusqu'à ce que le visage de Vaine, enfin, se fissure. — Cette femme raconte des mensonges élaborés pour se venger, dit-il, mais sa voix, pour la première fois, trahissait une pointe de panique mal contenue. Un médaillon ne prouve rien. N'importe qui pourrait s'en procurer un similaire. — Alors expliquez-moi, Lord Vaine, dit le Prince Aldric, sa voix tranchante comme une lame, pourquoi vos propres lettres, dont l'authenticité peut être vérifiée par n'importe quel expert que vous choisirez vous-même, corroborent exactement ce que cette femme vient de nous exposer. Vaine resta silencieux un instant, son regard balayant rapidement la salle, évaluant peut-être, pour la première fois de la matinée, l'ampleur réelle du piège qui venait de se refermer sur lui. Ren, qui observait attentivement chaque mouvement de l'homme, remarqua un signe pre
La grande salle du palais résonnait déjà d'un murmure de voix nobles quand Ysaline y pénétra, Liora à ses côtés, Ren et Corentin fermant leur petit cortège d'une prestance qui trahissait leur détermination sans un mot.Elle sentit tous les regards se tourner vers eux, une curiosité polie mêlée de spéculation, tandis qu'ils avançaient vers l'estrade où le Prince Aldric siégeait déjà, entouré des membres du Conseil dans leurs plus riches parures.Et là, à quelques pas seulement de l'estrade, se tenait Lord Halric Vaine, aussi serein et souriant qu'à leur première rencontre au domaine, comme si les révélations de la veille n'avaient jamais existé.— Mes chers sujets, dit le Prince, sa voix portant clairement dans la salle silencieuse, nous avons aujourd'hui une affaire grave à examiner. Une accusation de trahison envers la couronne, portée contre l'un de nos plus anciens conseillers.Un murmure choqué parcourut l'assemblée, plusieurs têtes se tournant vivement vers Vaine, dont le visage
Brasten arriva à sa résidence de la capitale peu après minuit, échevelé, hors d'haleine, portant sur son visage cette expression paniquée que Vaine méprisait profondément chez les hommes qu'il employait — la peur rendait les esclaves obéissants, songeait-il souvent, mais elle les rendait aussi terriblement peu fiables au moment où l'on avait le plus besoin de leur sang-froid.— Mon Seigneur, dit Brasten, s'inclinant à peine avant de se relancer dans son récit, la scribe Ashby et le capitaine Vale ont quitté Fenmarch en urgence, accompagnés du commandant Kastel et d'une seconde femme, une certaine Liora. Ils se dirigent vers la capitale, et je crois — je suis presque certain — qu'ils détiennent des documents compromettants issus de votre propre domaine.Vaine reposa lentement sa coupe de vin, chaque geste calculé pour dissimuler l'inquiétude réelle qui montait en lui, une compétence acquise après des décennies passées dans les cercles les plus impitoyables du pouvoir.— Des documents,







