MasukLe sang bat dans les tempes de Naïla comme un tambour de guerre.
Elle court.
Les branches basses lui griffent les avant-bras, ouvrent de fines lignes rouges qu’elle ne sent presque plus. Devant elle, Edrik se déplace sans un bruit, silhouette sombre qui semble se fondre entre les troncs plutôt que les éviter. Elle le suit parce qu’elle n’a personne d’autre à suivre.
Derrière eux, les hurlements se rapprochent.
Trois. Peut-être quatre.
« Plus vite », murmure Edrik, sans se retourner.
Naïla accélère. Son corps proteste, elle n’a pas dormi, pas mangé depuis le matin, et quelque chose en elle, quelque part sous le sternum, continue de saigner sans plaie visible. Le lien. Le lien rompu qui refuse de mourir tout à fait, qui la tire encore vers l’arrière, vers la place de pierre, vers l’homme qui vient de la détruire devant sa propre meute.
Elle serre les dents.
Pas maintenant.
Un rocher affleure sous ses pieds nus, elle a perdu ses chaussures quelque part entre le cercle rituel et la lisière du territoire et elle trébuche. Edrik la rattrape par le bras avec une force qui la surprend, la redresse sans ralentir.
« Je peux courir seule », dit-elle, la voix rauque.
« Alors cours. »
Elle court.
La forêt de la Lune Noire n’a jamais été hostile pour elle. Elle y a grandi, elle en connaît les odeurs de mousse et de résine, le bruit particulier que fait le vent dans les pins centenaires qui bordent la rivière Aldenn. Mais ce soir, chaque ombre lui semble receler une menace, et elle comprend, avec une clarté glaçante, qu’elle ne fait plus partie de ce territoire. Elle en a été retranchée en une phrase.
Je te rejette comme ma compagne.
Les mots reviennent, encore et encore, comme une plaie qu’elle rouvre sans le vouloir.
« Arrête de penser à lui », dit Edrik.
Elle sursaute. « Comment savez-vous ce que …»
« Ton odeur change. » Il tourne légèrement la tête, assez pour qu’elle voie le profil de son visage dans l’obscurité, mâchoire nette, cicatrice fine sous l’œil gauche, l’air de quelqu’un qui a couru dans des bois bien plus dangereux que celui-ci. « Quand tu penses à lui, ton sang ralentit une seconde. C’est le moment où on meurt, dans une poursuite. »
Naïla ne répond rien. Elle a trop mal pour discuter de la mécanique de sa propre survie.
Ils atteignent une pente rocheuse qui descend vers un ravin étroit. Edrik s’arrête net, une main levée. Naïla percute presque son dos.
« Quoi… »
« Chut. »
Elle se tait. Elle écoute.
Le vent. L’eau, quelque part en contrebas. Et puis, entre les deux, un souffle qui n’est pas naturel, trop régulier, trop maîtrisé. Quelqu’un respire en essayant de ne pas être entendu, et c’est précisément ce contrôle qui le trahit.
Naïla ferme les yeux.
Elle ne sait pas ce qu’elle fait exactement quand elle fait ça. Personne ne le lui a jamais appris. C’est venu pour la première fois trois ans plus tôt, un vague picotement dans la poitrine chaque fois qu’un loup souffrait près d’elle, et elle a passé des années à croire que c’était un défaut, une hypersensibilité dont elle devait avoir honte. Ce soir, dans le noir, elle laisse cette chose remonter sans la combattre.
Des présences.
Trois, effectivement. Non, quatre. Elles avancent en éventail, à une centaine de mètres, avec une discipline qui ne ressemble à aucune patrouille de la Lune Noire qu’elle ait jamais croisée. Kaël envoie des guerriers en meute compacte, épaule contre épaule. Ceux-là se déploient comme des chasseurs qui connaissent leur territoire ou qui l’ont étudié.
« Ils ne sont pas d’ici », dit-elle tout bas.
Edrik la regarde, une lueur d’intérêt traversant son visage fermé. « Comment tu sais ça ?
— Je le sens. Leur façon de bouger. C’est… méthodique. Personne d’ici ne chasse comme ça. »
Il ne dit rien pendant un moment. Puis : « Bien. »
« Bien ?
— Tu commences à utiliser ce que tu es. » Il désigne le ravin d’un mouvement de menton. « On descend. L’eau couvrira notre odeur sur une centaine de mètres. Après, on remonte côté est. »
« Et si je vous dis que je n’ai pas confiance en vous ? »
Edrik s’arrête, la main déjà tendue vers la première prise rocheuse. Il la regarde vraiment, pour la première fois depuis qu’ils ont quitté la clairière, pas un regard de fuite, mais un regard qui pèse.
« Alors reste ici et meurs sur ton territoire natal, avec la satisfaction d’avoir eu raison. » Un silence. « Ou descends, et pose-moi tes questions une fois qu’on sera vivants pour les entendre. »
Naïla descend.
L’eau lui arrive aux cuisses, glacée, et lui coupe le souffle. Elle avance quand même, une main sur la paroi rocheuse, les pieds cherchant chaque appui dans le lit de la rivière. Edrik reste près d’elle, plus près qu’elle ne l’aurait cru nécessaire, et elle comprend, après quelques mètres, qu’il se positionne entre elle et l’amont, entre elle et la direction d’où viendrait une attaque.
Elle ne sait pas quoi faire de ce geste.
Personne, depuis la mort de sa mère, ne s’est jamais placé entre elle et un danger sans qu’elle ait à le demander.
« Vous connaissiez ma mère », dit-elle, la voix étouffée par le bruit de l’eau.
« Oui.
— Comment ? »
Edrik ne répond pas tout de suite. Ses yeux scrutent la rive opposée, les buissons denses, les ombres entre les rochers.
« Ce n’est pas le moment, Naïla.
— Vous avez dit qu’elle n’était pas celle que je croyais. » Elle s’arrête au milieu du courant, malgré le froid qui lui mord les jambes. « Vous ne pouvez pas dire une chose pareille et refuser de l’expliquer. »
Il se tourne vers elle. Dans l’obscurité, elle distingue à peine ses traits, mais elle perçoit quelque chose dans sa voix qui n’était pas là avant. Une lassitude ancienne.
« Ta mère s’appelait Ilyana. Elle a passé les six premières années de ta vie à te faire croire qu’elle n’était qu’une couturière venue d’une meute sans nom, morte d’une maladie ordinaire. » Il fait une pause. « Rien de tout ça n’est vrai. »
Naïla sent son cœur cogner contre ses côtes, plus fort que la course, plus fort que le froid.
« Alors qui était-elle ? »
Un hurlement déchire la nuit, tout proche cette fois, et Edrik la saisit par le poignet.
« Plus tard. Maintenant, on bouge. »
Ils remontent la rive est, trempés, glacés, silencieux. Naïla a cessé de poser des questions, non parce qu’elle a renoncé à les poser, mais parce qu’elle comprend, à la façon dont Edrik scrute chaque ombre, que le danger n’est pas passé. Loin de là.
Ils débouchent sur une clairière plus petite que celle du rituel, entourée de rochers moussus, un ancien lieu de repos pour bûcherons abandonné depuis des décennies. Une cabane à moitié effondrée se dresse au centre, son toit troué par le temps.
« On s’arrête ici deux minutes », dit Edrik. « Pas plus. »
Naïla s’effondre contre un rocher, les jambes tremblantes. Le froid de la rivière a engourdi ses pieds nus ; sa robe de cérémonie, blanche autrefois, est maintenant tachée de boue et de sang séché aux avant-bras. Elle porte encore, autour du cou, le fin collier que sa mère lui avait laissé, le seul objet qui lui reste d’elle, avec la médaille qu’Edrik lui a rendue quelques heures plus tôt.
Elle la sort de sa poche et la fait tourner entre ses doigts.
Un croissant de lune argenté, entouré d’un cercle de runes qu’elle n’a jamais su déchiffrer. Enfant, elle croyait que c’était une simple babiole. Sa mère la gardait toujours cachée sous ses vêtements, jamais exposée, et quand la petite Naïla avait demandé pourquoi, Ilyana avait souri, ce sourire triste qu’elle avait souvent, sans jamais l’expliquer et avait dit : « Un jour, ma chérie, tu comprendras pourquoi il ne faut jamais montrer ce qu’on porte de plus précieux. »
« Ces runes, dit-elle sans lever les yeux. Elles signifient quoi ? »
Le jardin derrière le palais de la Lune d’Argent fleurit tardivement cette année, les premières roses blanches s’ouvrant à peine sous le doux soleil de cette fin de printemps.Naïla s’y trouve seule, un moment rare dans son emploi du temps désormais chargé, observant les pétales se déployer avec une patience qu’elle a appris, au fil des années, à véritablement apprécier plutôt qu’à simplement tolérer.— Tu te caches, dit une voix familière derrière elle.— Je me repose, corrige-t-elle, se retournant vers Selene qui s’approche, un sourire amusé traversant son visage désormais marqué de quelques rides nouvelles, témoins de cinq années supplémentaires de responsabilités et de batailles.— Le conseil demande où tu es passée, dit Selene, s’asseyant à côté d’elle sur le banc de pierre.— Le conseil peut attendre dix minutes de plus.Selene rit doucement, un son qui porte désormais une légèreté que Naïla n’avait plus entendue chez elle depuis des années, depuis, précisément, le jour où elle
La pleine lune se lève, énorme, blanche, suspendue au-dessus de la place centrale comme un œil qui ne cligne plus.Naïla se tient immobile au milieu du même cercle de pierre où, des années auparavant, sa vie entière s’était brisée en un seul instant. Le lieu n’a pas changé, les mêmes pierres usées, les mêmes gradins où s’assoient désormais des représentants de chaque territoire de l’alliance, la même lumière argentée baignant chaque visage tourné vers elle.Mais elle a changé.Elle porte une robe simple, sans fioritures excessives, un choix délibéré qu’elle a insisté pour maintenir malgré les protestations de son conseil qui aurait préféré une cérémonie plus somptueuse. Autour de son cou, la médaille de sa mère repose contre sa poitrine, accompagnée du pendentif de Kaël qu’elle n’a jamais retiré depuis qu’il le lui a offert, des mois plus tôt.Selene se tient à ses côtés, désormais capitaine générale des forces unifiées de l’alliance, un sourire fier mais retenu éclairant son visage h
Kaël quitte le temple trois semaines après avoir prononcé ces mots devant Naïla, sa convalescence suffisamment avancée pour lui permettre de voyager, bien que sa force complète ne soit pas encore totalement recouvrée.Il retourne vers la Lune Noire, laissant délibérément derrière lui toute prétention sur une présence constante auprès de Naïla, respectant scrupuleusement la distance qu’il a lui-même proposée cette nuit-là, malgré la douleur persistante que ce choix continue de lui infliger quotidiennement.Darian l’accueille à son retour, une inquiétude visible traversant son expression face à l’état encore fragile de son ami.— Tu aurais dû rester te reposer davantage, dit-il, alors qu’ils traversent ensemble les couloirs familiers du palais.— Je ne pouvais pas rester, dit Kaël simplement, sa voix chargée d’une résignation calme qu’il a mis des semaines à cultiver.Les mois qui suivent s’écoulent dans un rythme de reconstruction méthodique, Kaël supervisant personnellement la restaur
Naïla a creusé à mains nues, ignorant les cris de Liam derrière elle, ignorant Selene qui tente désespérément de l’écarter des décombres instables qui continuent de s’effriter dangereusement au-dessus d’eux.— Kaël ! crie-t-elle encore, sa voix se déchirant complètement.— Naïla, dit Liam, la saisissant fermement par les épaules. Laisse les guerriers organiser une extraction méthodique. Tu vas te blesser, ou pire, provoquer un effondrement supplémentaire.Elle résiste un instant, puis cède finalement, épuisée, tandis qu’une dizaine de guerriers commencent à dégager méthodiquement les blocs de pierre les plus massifs, chaque minute qui passe s’étirant en une éternité insupportable.C’est Edrik qui les rejoint finalement, ayant couru depuis le temple en apprenant l’explosion, son propre visage marqué d’une inquiétude sincère.— Naïla, dit-il fermement, cherche-le. Avec ton don. Maintenant.Elle ferme les yeux immédiatement, comprenant instantanément ce qu’il suggère, laissant ce fil inv
Naïla relit le message de Malric une troisième fois, le poids de cette menace vague mais terrifiante continuant de peser lourdement sur sa poitrine, avant qu’une décision ne se cristallise finalement en elle avec une clarté inattendue.— Je dois y aller, dit-elle, plus pour elle-même que pour quiconque d’autre présent dans la salle.— Absolument pas, dit immédiatement Kaël, ayant visiblement lu par-dessus son épaule les derniers mots du message qu’elle vient de recevoir.— Kaël, je…— Non, l’interrompt-il fermement, une détermination absolue traversant sa voix malgré sa fatigue évidente. Je ne te laisserai pas te livrer seule à cet homme, peu importe ce qu’il prétend détenir comme information.— Il menace de révéler une vérité qui pourrait tout détruire entre nous, dit Naïla, sa propre voix tendue par l’angoisse grandissante de cette situation impossible. Je préfère l’affronter directement plutôt que de vivre dans l’incertitude constante de ce qu’il pourrait un jour choisir de révéler
Malric disparaît dans l’obscurité des colonnes, sa retraite précipitée laissant derrière lui un silence pesant, seulement rompu par les gémissements des derniers combats qui s’achèvent progressivement à travers la salle.— Le laissez-vous filer ? demande Selene, rejoignant rapidement Naïla et Kaël, une frustration visible traversant sa voix.— Nous n’avons pas le choix, dit Naïla, encore appuyée contre Kaël, sa propre force revenant lentement après l’effort considérable qu’elle vient de déployer. Le poursuivre maintenant, dans cet état, serait suicidaire.Liam les rejoint également, la barrière qui le retenait s’étant dissipée en même temps que l’effondrement du cercle rituel, son inquiétude immédiate se portant vers Naïla plutôt que vers la fuite de Malric.— Tu vas bien ? demande-t-il, une sincérité visible traversant sa voix malgré la tension persistante qui continue d’exister entre lui et Kaël.— Je survivrai, dit Naïla, se redressant progressivement, refusant catégoriquement de l







