LOGINEdrik s’accroupit face à elle, assez proche pour voir l’objet, assez loin pour ne pas envahir son espace.
« C’est un sceau de lignée. » Il désigne le cercle du bout du doigt, sans toucher le métal. « Chaque famille de Lunas Souveraines en portait un, différent selon la branche. Celui-ci… » Il s’interrompt.
« Quoi ?
— Celui-ci est un sceau que je croyais éteint depuis vingt-cinq ans. »
Naïla relève enfin les yeux vers lui. « Les Lunas Souveraines. Vous en avez déjà parlé. C’est quoi, exactement ? »
Edrik s’assoit lentement sur un tronc renversé, comme si la question méritait qu’il prenne le temps d’y répondre correctement ou comme s’il redoutait la réponse qu’il allait devoir donner.
« Il y a plus de deux siècles, avant que les grandes meutes ne se partagent les territoires comme elles le font aujourd’hui, il existait une lignée de femmes capables d’unir plusieurs meutes sous une seule autorité, sans les soumettre par la force, sans lien de compagnon imposé, sans conquête. Juste… » il cherche le mot, « par consentement. Par un lien qu’elles créaient elles-mêmes entre les Alphas, un lien qui rendait la guerre inutile. »
Le vent agite les feuilles au-dessus d’eux. Naïla resserre ses bras autour de ses genoux.
« Ça paraît… trop beau pour être vrai.
— C’est exactement ce que pensaient ceux qui ont fini par les exterminer. » La voix d’Edrik se durcit. « Un pouvoir qui ne repose pas sur la domination fait peur à ceux qui ne savent gouverner que par elle. En l’espace d’une génération, la lignée a été traquée, dispersée, presque effacée. Les archives ont été réécrites. Le nom même de “Luna Souveraine” est devenu une légende que plus personne ne prend au sérieux, un conte pour endormir les louveteaux. »
Naïla sent quelque chose se nouer dans sa gorge. « Et ma mère…
— Ta mère était l’une des trois dernières descendantes vivantes. Peut-être la dernière, à la fin. Elle a fui avant ta naissance, changé de nom, effacé ses traces sur trois territoires différents. » Il la regarde droit dans les yeux. « Elle a fait ça pour te protéger, Naïla. Pas pour te mentir. »
Un long silence s’installe. Naïla sent les larmes lui monter aux yeux, mais elle refuse de les laisser couler, pas encore, pas maintenant, pas après avoir déjà pleuré une fois ce soir devant des centaines de témoins.
« Pourquoi Kaël m’a-t-il rejetée ? » demande-t-elle finalement. « Vous avez dit qu’il l’a fait pour la mauvaise raison. »
Edrik hésite. C’est la première fois, depuis qu’elle le connaît depuis quelques heures à peine, songe-t-elle avec un vertige, qu’elle le voit chercher ses mots.
« Il existe une prophétie, transmise depuis des générations dans certaines meutes du nord. Une version dit qu’une femme liée par le sang à un grand Alpha provoquera la chute de son royaume. » Il marque une pause. « Le père de Kaël a passé sa vie à préparer son fils à craindre cette prophétie. Ce que je ne sais pas encore, c’est s’il croyait vraiment que tu étais cette menace, ou s’il savait exactement qui tu étais et voulait, pour d’autres raisons, t’éloigner de son fils. »
Naïla ferme les yeux. Le froid, la fatigue, la trahison, tout se mélange en une douleur sourde qu’elle n’arrive plus à localiser précisément.
« Alors il m’a rejetée à cause d’un mensonge que son propre père lui a raconté.
— Peut-être. » Edrik se lève, soudain tendu, le regard fixé vers l’orée de la clairière. « On en reparlera. »
« Encore plus tard ? »
« Naïla. »
Quelque chose dans sa voix la fait taire immédiatement.
Elle suit son regard.
À la lisière des arbres, quatre silhouettes se découpent contre le ciel, immobiles. Elles ne bougent pas comme des loups de patrouille qui viennent de retrouver une piste. Elles se tiennent en formation, patientes, presque calmes, la posture de chasseurs qui savent que leur proie ne peut plus s’échapper.
Naïla se relève lentement, chaque muscle de son corps se tendant d’instinct.
« Ils vous ramènent à Kaël ? » demande-t-elle à voix basse, sans quitter les silhouettes des yeux.
Edrik ne répond pas immédiatement. Elle sent, plus qu’elle ne voit, son corps se déplacer légèrement devant le sien.
« Non », dit-il enfin, la voix étrangement plate.
« Alors quoi ? »
L’une des silhouettes s’avance d’un pas, juste assez pour que la faible lumière de la lune touche son visage, un homme au crâne rasé, une cicatrice traversant tout le côté gauche du visage, un médaillon noir accroché à sa gorge, différent de tout blason que Naïla ait jamais vu porté par les guerriers de la Lune Noire.
Il sourit.
Ce n’est pas un sourire rassurant.
« Ils ne sont pas venus pour te ramener chez Kaël Draven, Naïla », dit Edrik, chaque mot tombant comme une pierre. « Ils sont venus pour s’assurer que tu n’y retournes jamais. »
L’homme au crâne rasé incline légèrement la tête, comme s’il venait d’entendre une plaisanterie qui l’amuse.
« La fille d’Ilyana », dit-il, et sa voix porte, glaciale, jusqu’à eux. « On te cherche depuis plus longtemps que tu ne l’imagines. »
Derrière lui, les trois autres silhouettes commencent à avancer.
Naïla sent son loup se redresser en elle, toutes griffes dehors, et pour la première fois depuis la place de pierre, la douleur du rejet recule d’un pas devant quelque chose de plus urgent, de plus simple.
La survie.
L’homme au crâne rasé fait un pas de plus.
Naïla recule.
« Reste derrière moi », dit Edrik.
« Je ne suis pas… »
« Reste. Derrière. Moi. »
Elle obéit. Pas par soumission. Par calcul. Elle ne connaît pas encore la force de ce qui vient vers eux.
Les trois autres silhouettes se déploient dans les arbres, silencieuses, méthodiques. L’homme au médaillon noir s’arrête à dix mètres. Il ne semble pas pressé.
« Edrik Solheim », dit-il. « On m’avait dit que tu étais mort. »
« On t’a menti. »
Un sourire. Froid. « Apparemment. »
Naïla sent son cœur cogner. Son loup gratte sous sa peau, veut sortir, veut se battre. Elle le retient.
Pas encore.
« Vous la voulez vivante ? » demande Edrik.
Silence.
« C’est bien ce que je pensais. » Edrik ne bouge pas d’un centimètre. « Alors vous avez un problème. Parce que moi, je n’ai aucune raison de vous garder en vie. »
L’homme rit. Un rire bas, sans joie.
« Toujours aussi arrogant. »
« Toujours aussi bavard. »
Naïla n’a pas le temps de comprendre le signal. Edrik bouge, vite, trop vite pour un œil humain et la nuit explose.
Elle ne voit que des fragments.
Un corps qui vole contre un tronc.
Un grognement presque humain, presque pas.
Edrik, couvert de sang qui n’est pas le sien, qui esquive une lame courbée à quelques centimètres de sa gorge.
Naïla recule contre un rocher. Son dos heurte la pierre froide. Elle ferme les poings.
Fais quelque chose.
Quoi ?
Un des guerriers rompt le combat et se tourne vers elle. Grand. Épaules larges. Le même médaillon noir que son chef, luisant faiblement sous la lune.
Il s’approche.
Naïla n’a pas d’arme. Pas d’entraînement. Rien qu’un cœur qui bat trop fort et une chose sous ses côtes qui grandit, qui pousse, qui exige.
Elle laisse faire.
Ce n’est pas une décision consciente. C’est comme lâcher une corde qu’elle tenait trop serrée depuis trop longtemps. La chose en elle se déverse, pas vers l’extérieur, pas en un coup, mais vers lui, vers ce guerrier qui avance, et elle sent, avec une clarté effrayante, quelque chose battre en lui.
Pas son cœur.
Autre chose.
Un fil.
Fin. Tendu. Relié à quelqu’un d’autre, loin d’ici, quelqu’un qui tire sur ce fil comme on tire une laisse.
Il n’agit pas seul.
Le guerrier s’arrête à un mètre d’elle, lève sa lame.
« Attends », dit Naïla.
Il n’attend pas.
Elle roule sur le côté au moment où la lame s’abat, sent l’air fendu près de sa joue, entend le métal racler la roche. Son genou heurte le sol, une douleur vive, mais elle est debout avant d’avoir vraiment décidé de se relever.
Le guerrier se retourne.
Et s’effondre.
Le jardin derrière le palais de la Lune d’Argent fleurit tardivement cette année, les premières roses blanches s’ouvrant à peine sous le doux soleil de cette fin de printemps.Naïla s’y trouve seule, un moment rare dans son emploi du temps désormais chargé, observant les pétales se déployer avec une patience qu’elle a appris, au fil des années, à véritablement apprécier plutôt qu’à simplement tolérer.— Tu te caches, dit une voix familière derrière elle.— Je me repose, corrige-t-elle, se retournant vers Selene qui s’approche, un sourire amusé traversant son visage désormais marqué de quelques rides nouvelles, témoins de cinq années supplémentaires de responsabilités et de batailles.— Le conseil demande où tu es passée, dit Selene, s’asseyant à côté d’elle sur le banc de pierre.— Le conseil peut attendre dix minutes de plus.Selene rit doucement, un son qui porte désormais une légèreté que Naïla n’avait plus entendue chez elle depuis des années, depuis, précisément, le jour où elle
La pleine lune se lève, énorme, blanche, suspendue au-dessus de la place centrale comme un œil qui ne cligne plus.Naïla se tient immobile au milieu du même cercle de pierre où, des années auparavant, sa vie entière s’était brisée en un seul instant. Le lieu n’a pas changé, les mêmes pierres usées, les mêmes gradins où s’assoient désormais des représentants de chaque territoire de l’alliance, la même lumière argentée baignant chaque visage tourné vers elle.Mais elle a changé.Elle porte une robe simple, sans fioritures excessives, un choix délibéré qu’elle a insisté pour maintenir malgré les protestations de son conseil qui aurait préféré une cérémonie plus somptueuse. Autour de son cou, la médaille de sa mère repose contre sa poitrine, accompagnée du pendentif de Kaël qu’elle n’a jamais retiré depuis qu’il le lui a offert, des mois plus tôt.Selene se tient à ses côtés, désormais capitaine générale des forces unifiées de l’alliance, un sourire fier mais retenu éclairant son visage h
Kaël quitte le temple trois semaines après avoir prononcé ces mots devant Naïla, sa convalescence suffisamment avancée pour lui permettre de voyager, bien que sa force complète ne soit pas encore totalement recouvrée.Il retourne vers la Lune Noire, laissant délibérément derrière lui toute prétention sur une présence constante auprès de Naïla, respectant scrupuleusement la distance qu’il a lui-même proposée cette nuit-là, malgré la douleur persistante que ce choix continue de lui infliger quotidiennement.Darian l’accueille à son retour, une inquiétude visible traversant son expression face à l’état encore fragile de son ami.— Tu aurais dû rester te reposer davantage, dit-il, alors qu’ils traversent ensemble les couloirs familiers du palais.— Je ne pouvais pas rester, dit Kaël simplement, sa voix chargée d’une résignation calme qu’il a mis des semaines à cultiver.Les mois qui suivent s’écoulent dans un rythme de reconstruction méthodique, Kaël supervisant personnellement la restaur
Naïla a creusé à mains nues, ignorant les cris de Liam derrière elle, ignorant Selene qui tente désespérément de l’écarter des décombres instables qui continuent de s’effriter dangereusement au-dessus d’eux.— Kaël ! crie-t-elle encore, sa voix se déchirant complètement.— Naïla, dit Liam, la saisissant fermement par les épaules. Laisse les guerriers organiser une extraction méthodique. Tu vas te blesser, ou pire, provoquer un effondrement supplémentaire.Elle résiste un instant, puis cède finalement, épuisée, tandis qu’une dizaine de guerriers commencent à dégager méthodiquement les blocs de pierre les plus massifs, chaque minute qui passe s’étirant en une éternité insupportable.C’est Edrik qui les rejoint finalement, ayant couru depuis le temple en apprenant l’explosion, son propre visage marqué d’une inquiétude sincère.— Naïla, dit-il fermement, cherche-le. Avec ton don. Maintenant.Elle ferme les yeux immédiatement, comprenant instantanément ce qu’il suggère, laissant ce fil inv
Naïla relit le message de Malric une troisième fois, le poids de cette menace vague mais terrifiante continuant de peser lourdement sur sa poitrine, avant qu’une décision ne se cristallise finalement en elle avec une clarté inattendue.— Je dois y aller, dit-elle, plus pour elle-même que pour quiconque d’autre présent dans la salle.— Absolument pas, dit immédiatement Kaël, ayant visiblement lu par-dessus son épaule les derniers mots du message qu’elle vient de recevoir.— Kaël, je…— Non, l’interrompt-il fermement, une détermination absolue traversant sa voix malgré sa fatigue évidente. Je ne te laisserai pas te livrer seule à cet homme, peu importe ce qu’il prétend détenir comme information.— Il menace de révéler une vérité qui pourrait tout détruire entre nous, dit Naïla, sa propre voix tendue par l’angoisse grandissante de cette situation impossible. Je préfère l’affronter directement plutôt que de vivre dans l’incertitude constante de ce qu’il pourrait un jour choisir de révéler
Malric disparaît dans l’obscurité des colonnes, sa retraite précipitée laissant derrière lui un silence pesant, seulement rompu par les gémissements des derniers combats qui s’achèvent progressivement à travers la salle.— Le laissez-vous filer ? demande Selene, rejoignant rapidement Naïla et Kaël, une frustration visible traversant sa voix.— Nous n’avons pas le choix, dit Naïla, encore appuyée contre Kaël, sa propre force revenant lentement après l’effort considérable qu’elle vient de déployer. Le poursuivre maintenant, dans cet état, serait suicidaire.Liam les rejoint également, la barrière qui le retenait s’étant dissipée en même temps que l’effondrement du cercle rituel, son inquiétude immédiate se portant vers Naïla plutôt que vers la fuite de Malric.— Tu vas bien ? demande-t-il, une sincérité visible traversant sa voix malgré la tension persistante qui continue d’exister entre lui et Kaël.— Je survivrai, dit Naïla, se redressant progressivement, refusant catégoriquement de l







