LOGINAprès avoir déposé Béatrice de Valois dans la suite VIP (et après lui avoir prodigué assez de compliments pour une année entière afin de sauver l'alliance), Daphné Delacroix retourna dans le grand salon, le feu aux joues. Elle avait un objectif : trouver Lyra, la serveuse, et s'assurer qu'elle n'approche plus jamais un membre de la famille Delacroix.
Elle repéra facilement la jeune femme. Lyra s'était réfugiée près d'un grand arrangement floral, l'air perdu et tenant un téléphone.
Daphné avança d'un pas mesuré, le sourire figé d'une hôtesse charmante qui s'apprête à demander la tête d'un subordonné.
— Mademoiselle ? appela Daphné, sa voix étant un alliage dangereux de miel et d'acier.
Lyra sursauta, puis se retourna, reconnaissant la femme qui l'avait repoussée du coude quelques minutes plus tôt.
— Madame Delacroix, je… — Taisez-vous. Ne prononcez pas un mot sur la robe de Mademoiselle de Valois, ordonna Daphné en coupant court. Parlons plutôt de l'avenir. Le vôtre.
Lyra déglutit.
— Je suis désolée pour mon manque de professionnalisme. Je comprends que vous vouliez me renvoyer. — Renvoyer ? Non, mon enfant. Ce n'est pas mon rôle. Mon rôle, c'est de comprendre pourquoi vous travaillez ici.
Daphné observa Lyra de la tête aux pieds. Un jean sous son tablier, des baskets blanches impeccables, mais la coiffure en tresses africaines était élaborée. La libellule tatouée était visible. Elle était belle d'une beauté simple, franche, trop vive pour l'atmosphère feutrée du Gala.
— Vous n’avez pas l’air d’une serveuse, dit Daphné, d'un ton qui n'était pas un compliment. — Je suis étudiante en archéologie à La Sorbonne. C'est un travail pour payer mes études.
Archéologie. Pas Botanique, mais pas Banquière non plus. La terre, les fouilles, les vestiges... Ce n'était pas si loin du côté "bohème" de Benjamin, et encore plus éloigné du pragmatisme d'Alexandre.
— Archéologie. Intéressant. Et vous venez d'où, Lyra ? — Je suis originaire de Bordeaux. Je vis dans un studio près de la Cité Universitaire. — Je vois. Une vie studieuse, loin des préoccupations de ce monde, conclut Daphné.
Elle sortit de son sac une enveloppe épaisse, joliment calligraphiée.
— Voici une compensation pour l’incident. C’est généreux. C’est pour vous assurer que non seulement votre employeur ne vous renverra pas, mais que vous prendrez un long repos. — Je ne comprends pas, Madame... — C’est très simple. C’est une suggestion ferme de prendre deux mois de vacances. Quittez la ville. Retrouvez vos livres, vos amis de Bordeaux. Loin de ce genre d'événements. Loin des Delacroix.
Lyra ouvrit l'enveloppe et y découvrit plusieurs billets de banque. Le montant était considérable pour une étudiante.
— C’est de l’argent pour que je disparaisse ? demanda Lyra, son regard se durcissant. — C'est de l'argent pour vous concentrer sur vos études, répondit Daphné avec un sourire glacé. Je veille au bien-être de mes fils. Et une distraction imprévue est... coûteuse, sur le long terme.
Lyra remit l'argent dans l'enveloppe et tendit celle-ci à Daphné.
— Je vous remercie, Madame. C'est très généreux. Mais je n'ai pas besoin d'argent pour savoir ce que je dois faire. Et je ne suis pas à vendre.
Elle posa l'enveloppe sur un guéridon voisin.
— J'ai une conscience professionnelle. Je vais retourner travailler et m'excuser auprès de mon chef. Quant à vos fils, je ne savais même pas qui ils étaient. Je suis désolée pour votre amie, mais je n'ai pas l'intention de changer de vie ou de lieu de résidence pour une histoire de champagne renversé.
Daphné Delacroix était sidérée. Personne ne refusait une offre de ce genre, encore moins une étudiante. Lyra avait de l'audace, de l'intégrité… et ces qualités la rendaient d'autant plus dangereuse.
— Vous ne savez pas à quoi vous jouez, jeune femme. — Si. Je joue à payer mon loyer. Bonne soirée, Madame.
Lyra lui tourna le dos et se dirigea vers les cuisines, son petit tatouage de libellule semblant flotter librement dans la lumière.
Daphné se retrouva seule. Plan Lyra : Échec total. La menace persiste.
Un bip strident résonna dans son oreillette. C'était Gustave.
— Madame, vous devez venir. Le photographe amateur s’est enfermé dans la chambre froide. Et l'architecte parle de ses investissements à Mademoiselle Leclerc. — Le Cadet ! s'exclama Daphné. Il s'est enfermé où ? — Dans la chambre froide du traiteur ! Il dit qu’il veut capturer "la solitude des glaçons".
Daphné sentit un filet de sueur couler dans son cou. L'aîné était infecté, le Cadet était en danger d'hypothermie pour une photo absurde, et le Benjamin était sans doute en train de pleurer dans un coin.
— Gustave, mettez la pression sur l'architecte et trouvez-moi un plan pour dégeler Benjamin. Je m’occupe d’Alexandre et de Lyra…
Mais c’était trop tard. Elle vit Alexandre, près de la sortie, un manteau à la main. Il regardait la porte des cuisines. Il n’avait pas l’air de penser à Béatrice. Il pensait à Lyra.
— Non, murmura Daphné. Ce n'est pas possible.
C’était un soir de décembre, et Paris était recouvert d’une fine pellicule de givre. L’hôtel particulier des Delacroix brillait de mille feux, mais l’atmosphère à l’intérieur n’avait rien du faste habituel des galas.Les trois frères étaient là. Alexandre, tenant fermement la main de Lyra ; Benjamin, l’air sombre mais présent ; et Cédric, dont le bras entourait les épaules d'une Sophie intimidée mais résolue. Ils se tenaient face à la cheminée, comme un tribunal attendant l'accusée.Daphné entra. Elle ne portait pas son armure de soie habituelle, mais un simple pull en cachemire gris. Elle semblait plus petite, plus humaine. Dans ses mains, elle tenait l'objet du délit : le Cahier Secret.— Merci d'être venus, commença-t-elle, sa voix stable malgré l'émotion. Je sais que la confiance est une porcelaine qui, une fois brisée, ne se recolle jamais parfaitement. Mais je ne vous ai pas fait venir pour des excuses. Je vous ai fait venir pour une fin.Elle s'approcha de la cheminée. Les flam
Cédric marchait dans les rues de Paris comme un somnambule. Dans sa poche, il sentait le poids du petit fragment de parchemin que Sophie lui avait offert — ce mot "Amor" qui lui semblait maintenant être une cruelle ironie.Il arriva devant le petit appartement de Sophie, près de la place Monge. Il hésita, puis frappa. Quand elle ouvrit, elle portait un vieux gilet en laine et tenait un livre. Son sourire s'éteignit en voyant la mine dévastée de Cédric.— Cédric ? Qu’est-ce qui se passe ? Vous êtes blanc comme un linge.Il entra sans dire un mot et s'assit à la petite table de la cuisine, là où ils avaient bu du thé quelques jours plus tôt.— Sophie, je dois vous dire quelque chose. Quelque chose de terrible. — Vous êtes marié ? Vous avez tué quelqu'un ? plaisanta-t-elle, avant de voir qu'il ne riait pas.— C’est pire. Notre rencontre... le homard... le fait que je sois venu aux Archives ce jour-là... Tout cela était écrit.Il lui raconta tout. Le Cahier Secret, le "Plan C", les enquêt
Daphné Delacroix resta immobile au centre de la pièce, le Cahier Secret serré contre sa poitrine. Elle fixa la porte close comme si, par la seule force de sa volonté, elle pouvait faire revenir ses fils, effacer les dernières minutes et réécrire la scène.Mais la réalité ne se laissait pas corriger à l’encre violette.— Madame ?La voix de Gustave, feutrée et prudente, s’éleva du fond du couloir. Le majordome s’approcha, portant un plateau avec une seule tasse de tisane fumante. Il observa le désordre — le carnet jeté, le vase déplacé par le geste brusque d'Alexandre, et surtout, le visage de sa patronne.— Ils sont partis, Gustave, murmura Daphné sans le regarder. — Je crains que oui, Madame. Monsieur Cédric semblait particulièrement... ébranlé. — Ébranlé ? J'ai passé des mois à lui construire un avenir ! J'ai trouvé la femme parfaite, j'ai orchestré des rencontres que le destin lui-même aurait été trop paresseux pour organiser ! Et il me traite de monstre ?Elle se laissa tomber dan
Le retour à Paris fut silencieux. Dans le jet privé, Alexandre et Lyra s'étaient endormis côte à côte, épuisés par l'adrénaline de Naples. Daphné, elle, ne dormait pas. Elle griffonnait dans une marge de son carnet, cherchant comment transformer l'incident Visconti en une "expérience de croissance nécessaire" pour justifier son ingérence.Le lendemain matin, dans le grand salon des Delacroix, l'atmosphère était lourde. Cédric était passé prendre des nouvelles de ses frères, le visage encore rayonnant de sa soirée avec Sophie.— Mère, vous êtes rentrée ! Tout s'est bien passé en Italie ? demanda Cédric avec sa gentillesse habituelle. — Un succès total, mon chéri. Alexandre est sain et sauf, et l'objet a été retrouvé. Un peu de grabuge, mais rien qu'une Delacroix ne puisse gérer.Daphné fut appelée par Gustave pour une urgence en cuisine — une question de température de cave à vin. Elle posa négligemment son sac à main sur le guéridon de l'entrée.Cédric, cherchant un stylo pour noter u
L’air de la sacristie de San Felice était devenu glacial. Le Comte Visconti, que Daphné avait pris pour un noble excentrique et un allié de circonstance, se tenait là, l'élégance prédatrice, entouré de ses deux "gardes du corps" qui ressemblaient plus à des exécuteurs qu’à des majordomes.— Comte, commença Daphné, sa voix ne trahissant qu'un léger tremblement, vous faites une erreur de casting monumentale. Je ne suis pas une touriste que l'on intimide.— Oh, je le sais, Madame Delacroix, répondit Visconti en jouant avec une chevalière en or. C’est pour cela que je vous garde ici. Votre fils a fait le travail difficile : il a localisé l'objet. Mademoiselle Lyra a fourni l'expertise. Et vous... vous avez fourni la couverture parfaite. Qui soupçonnerait une transaction de la Camorra en présence d'une grande dame parisienne ?Alexandre fit un pas en avant, protégeant Lyra de son corps. Sa posture n'était plus celle d'un avocat plaidant, mais celle d'un homme prêt à en découdre.— Laissez-
Dans la pénombre feutrée des archives Visconti, la tension était palpable. La salle sentait la poussière, le papier vieilli et le désir de contrôle de Daphné.Alexandre et Lyra travaillaient côte à côte à une immense table en acajou. Alexandre, le costume impeccable, maniait les registres de transport du XVIIIe siècle, cherchant des manifestes. Lyra, les manches retroussées, examinait des lettres privées et des inventaires de cargaison.Daphné se tenait à l'écart, prétendant lire un journal italien, mais écoutant chaque mot.— Regarde ça, Alexandre, murmura Lyra, pointant une note manuscrite. Un inventaire de bord datant de 1944. Une caisse est marquée "Contenu sensible – Propriété V.F." — V.F. ? C'est la signature de l'officier de liaison que nous cherchions, dit Alexandre. Cette caisse a été déroutée de son transport original vers Palerme. Elle a été déclarée "endommagée" et déchargée ici, à Naples, pour être stockée.— Mais où ? s'interrogea Lyra. Les documents disent qu'elle a été







