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CHAPITRE 6 : LA NOUVELLE DUCHESSE 2

Author: Dledition
last update publish date: 2026-07-22 06:28:58

Lydia

Margaret me conduit à travers le manoir sans un mot, et je lui en suis reconnaissante parce que je ne pourrais pas parler même si je le voulais , ma gorge est serrée, ma poitrine oppressée, et l'image du Duc Kaelan qui m'a regardée comme si j'étais un spectre ne cesse de danser derrière mes paupières chaque fois que je ferme les yeux.

Pourquoi cet homme m'a-t-il regardée ainsi ? Pourquoi la Duchesse Cecilia m'a-t-elle interdit de poser les yeux sur lui ? Pourquoi Margaret, qui marche à côté de moi dans le silence du corridor, serre-t-elle les lèvres comme si elle retenait des paroles qui cherchent désespérément à s'échapper ?

Je ne comprends rien à ce monde, rien à ces gens, rien à la place que j'occupe dans cette maison qui est censée être la mienne depuis trois jours mais dont je ne garde aucun souvenir. Et cette incompréhension, cette ignorance forcée, est comme une démangeaison sous ma peau, une irritation constante qui m'empêche de me sentir en paix.

Nous arrivons devant une porte plus petite que les autres, une porte discrète et sans décoration qui ressemble à toutes les portes de domestique que nous avons croisées dans le couloir. Margaret s'arrête et se tourne vers moi, ses mains ridées qui lissent machinalement les plis de son tablier.

— Le jeune maître Thomas est un enfant très spécial, dit-elle à voix basse, comme si elle craignait que quelqu'un puisse nous entendre à travers les murs épais du manoir. Il est intelligent, sensible, et il a souffert de la solitude plus qu'un enfant de son âge ne devrait jamais souffrir. Il a perdu sa mère à la naissance, et son père... , elle s'interrompt, cherche ses mots, reprend avec une hésitation qui ne lui ressemble pas , son père est un homme bon, mais il ne peut pas toujours montrer à son fils l'affection qu'il voudrait lui donner. Alors le petit a grandi entouré de domestiques, de précepteurs et de gouvernantes, sans jamais connaître la chaleur d'un foyer véritable. Soyez douce avec lui, mon enfant. Il en a besoin.

— Je serai douce, promets-je sans savoir si je tiendrai cette promesse, sans savoir si je suis capable de douceur après ce que je viens de vivre dans la salle du petit déjeuner.

Margaret hoche la tête avec un sourire qui ressemble à un remerciement, puis elle pousse la porte et s'efface pour me laisser entrer.

La pièce dans laquelle je pénètre n'a rien à voir avec le reste du manoir que j'ai traversé jusqu'ici. C'est une chambre d'enfant, une vraie chambre d'enfant, avec des murs peints en bleu clair et un plafond orné d'étoiles dorées qui semblent briller dans la lumière du matin. Il y a un lit à baldaquin dont les rideaux de velours sont ouverts, une commode en bois peint sur laquelle s'alignent des soldats de plomb et des chevaux de bois, un coffre à jouets débordant de cubes, de balles et de livres aux couvertures colorées, et un petit bureau installé près de la fenêtre, avec un encrier, des plumes et une feuille de papier sur laquelle quelqu'un a commencé à dessiner un dragon maladroit.

Et au milieu de cette chambre, assis sur un tapis moelleux, un petit garçon est en train de construire un château avec des blocs de bois.

Il a cinq ans, peut-être six, avec des cheveux noirs en bataille et des yeux sombres qui ressemblent à ceux du Duc Kaelan de façon frappante, et quand il lève la tête vers moi, son visage s'illumine d'une joie si pure, si immédiate, que j'en ai le souffle coupé.

— Tu es ma nouvelle gouvernante ! s'écrie-t-il en se levant d'un bond et en courant vers moi avec l'énergie débordante des enfants qui n'ont pas encore appris à se méfier des étrangers. Je m'appelle Thomas, et j'ai cinq ans et demi, et mon père dit que je suis le futur Duc de Voss, mais moi ce que je veux c'est devenir chevalier et pourfendre des dragons avec une grande épée !

Il s'arrête devant moi, la tête renversée en arrière pour me regarder, et je vois dans ses yeux une confiance absolue, une ouverture totale qui me serre le cœur d'une façon que je ne m'explique pas. Cet enfant ne me connaît pas, et pourtant il me sourit comme si j'étais la personne qu'il attendait depuis toujours, comme si mon arrivée dans sa vie était la chose la plus merveilleuse qui lui soit jamais arrivée.

Je m'agenouille pour me mettre à sa hauteur, et sans réfléchir, sans comprendre ce que je fais ni pourquoi je le fais, je tends la main pour repousser une mèche de cheveux qui tombe sur son front.

— Je m'appelle Lydia, dis-je d'une voix qui tremble un peu malgré moi. Et je suis très heureuse de faire ta connaissance, Thomas.

Le petit garçon me regarde avec une intensité soudaine, ses yeux sombres qui plongent dans les miens comme s'il cherchait à y lire quelque chose de caché, et puis il dit d'une voix très douce, très calme, une voix qui n'a plus rien de l'excitation enfantine de tout à l'heure :

— Tu es ma nouvelle maman ?

La question me frappe en pleine poitrine avec la violence d'un coup de poing. Je ne sais pas pourquoi, je ne sais pas d'où vient cette douleur soudaine qui me traverse le corps comme une décharge électrique, mais je sais que je dois répondre, que cet enfant attend une réponse, et que je ne peux pas lui mentir même si la vérité risque de le blesser.

— Je ne suis pas ta maman, dis-je le plus doucement possible. Ta maman est au ciel, et elle veille sur toi de là-haut.

— Ça, c'est ce que dit mon père, répond Thomas en fronçant les sourcils comme un petit adulte contrarié. Mais Margaret dit que ma vraie maman est partie en voyage, un très long voyage, et qu'elle reviendra peut-être un jour si je suis très sage et si je fais toutes mes prières avant de me coucher.

Margaret. Toujours Margaret. La vieille servante semble être le centre secret de cette maison, celle par qui tout passe et tout se sait, celle qui distribue la vérité en petites doses mesurées comme un médecin distribuerait un remède trop puissant pour être administré d'un seul coup.

— Margaret est une femme sage, dis-je avec précaution, et si elle dit que ta maman reviendra peut-être, alors il faut la croire.

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