LOGINLydia Damien arrive neuf jours après la bataille, et il vient comme un conquérant. Je le vois depuis la courtine, au sommet de la muraille du manoir, où je me tiens en armure de cuir sur ma robe noire, l'épée de Kaelan — son épée, que je ne quitte plus — passée à ma ceinture. La colonne ennemie débouche de la forêt au nord et se déploie devant nos grilles dans un ordre parfait : deux mille hommes, peut-être trois, les restes victorieux de l'armée de la lande de Cinder, les bannières au vent, l'aigle des Ashford en tête. Ils ont le pas des armées qui ont gagné. Ils ont la certitude que le monde est à eux. Et devant eux, seul, à dix pas de nos murailles, sur son grand cheval noir, Damien. Il est magnifique, et cette pensée me donne envie de vomir. L'armure de plate noire et or, le manteau d'hermine, le casque relevé pour que je voie son visage. Il sait qu'il est magnifique. Il a t
Lydia Le paquet arrive six jours après la bataille, par un héraut aux armes des Ashford qui se présente à la grille en sonnant du cor, comme s'il apportait une invitation à une fête. Les gardes le font attendre dans la cour — mes ordres sont désormais stricts : personne n'entre sans mon autorisation — et le paquet monte jusqu'à moi par les mains de Ser Wystan, qui l'a ouvert par prudence avant de le porter, et dont le visage, quand il entre dans le salon, m'annonce le contenu avant que j'aie posé les yeux dessus. — Madame, dit-il, et sa voix de vieux soldat tremble. Madame, vous devriez peut-être vous asseoir. — Posez-le, dis-je. Là. Sur la table. Il pose le paquet. Une caisse de bois clair, longue comme un bras, ficelée de cuir, frappée du sceau à l'aigle. Je défais les liens moi-même — je refuse qu'on me prépare, qu'on me ménage, qu'on me pré-digère ma propre douleur — et je soulève le couve
EliasLa lande de Cinder, trois jours après la bataille, est un paysage que même moi — moi qui ai vu des siècles de guerres — je ne regarderai jamais sans que quelque chose en moi se voile.La pluie s'est arrêtée, mais elle a laissé derrière elle un monde de boue et de stagnation. Les cadavres jonchent la bruyère par centaines, raidis dans les positions où la mort les a pris, et les corbeaux sont venus de toute la province, des nuées de corbeaux dont les croassements forment une musique continue, obscène, qu'on entend à un mille de distance. Des charognards humains rôdent déjà entre les corps, des paysans des villages voisins qui dépouillent les morts de leurs boucles et de leurs bottes. Je les laisse faire. Les morts n'ont plus besoin de bottes, et les vivants ont faim. C'est l'ordre ancien des champs de bataille, et je n'ai jamais eu le pouvoir de changer l'ordre ancien des choses.Je cherche méthodiquement, comme j'ai appris à tout faire, en q
LydiaJe suis dans la salle du conseil quand le messager arrive, et je sais, avant même qu'il ouvre la bouche.On apprend à reconnaître ces choses-là. Le bruit des sabots dans la cour — un seul cheval, mené à mort, qui s'écroule presque sur les pavés. Les voix des gardes, tendues, mauvaises. Les pas dans l'escalier, précipités, sans la mesure qu'exige le protocole. Margaret, qui était en train de m'aider à trier la correspondance, lève les yeux vers la porte, et je vois dans son regard qu'elle sait, elle aussi.La porte s'ouvre sans qu'on ait frappé.C'est un garçon. Un enfant de seize ans à peine, un estafette des compagnies franches, et il est dans un état qui raconte tout : couvert de boue jusqu'à la poitrine, le visage strié de ces traces blanches que laissent les larmes sur la saleté, les mains tremblantes à peine capable de tenir sa casquette. Il s'incline — ou plutôt il chancelle — et il ne trouve pas ses mots, et dans le silence
KaelanLa retraite tourne au cauchemar, et c'est ma faute.Je devrais être à l'arrière de mes colonnes, à organiser, à compter, à anticiper. Un capitaine qui mène une retraite n'a pas le droit de penser — il n'a que le droit de calculer. Mais je ne calcule plus. Depuis que j'ai vu la bannière de Roland disparaître sous la marée noire, il n'y a plus de capitaine en moi. Il n'y a plus qu'un homme fou de douleur, un homme qui chevauche dans un brouillard rouge, et le brouillard pense à sa place.Je fais la pire erreur qu'un commandant puisse faire : je laisse l'arrière-garde improvisée se détacher du gros de la colonne. Au lieu de resserrer mes compagnies, de les guider de crête en crête, de tenir chaque position le temps que les autres passent, je laisse la colonne s'étirer, s'étirer, jusqu'à ressembler à une corde qu'on tire par les deux bouts et qui ne demande qu'à rompre.Ser Wystan galope jusqu'à moi, la barbe collée de pluie et de sang.— Mon Duc ! Nous devons tenir le gué ! Si nou
KaelanLe mot déchire ma gorge quand je le prononce, et je crois que je n'oublierai jamais le visage de mes capitaines en l'entendant.— La retraite. Sonnez la retraite. Tout le monde se replie sur la route du nord, en ordre, par compagnies. Les archers couvrent. Allez !Les cors sonnent — trois notes longues, lugubres, la plus triste musique qu'un homme de guerre puisse entendre. Et la machine de la retraite se met en marche, cette manœuvre la plus difficile et la plus meurtrière de toutes, car une armée qui recule est une armée qui montre son dos, et une armée qui montre son dos invite le couteau.Damien le voit aussitôt. De l'autre côté de la lande, ses cors répondent, aigus, triomphants, et ses lignes entières se jettent en avant comme des chiens qu'on découple. Ils sentent la victoire. Ils sentent le sang. Ils veulent nous exterminer dans la boue, ne faire ni quartier ni prisonniers, et je sais que si leur élan atteint mes colonnes en déroute, ce ne sera pas une défaite — ce sera







