LOGINChapitre 2
Elena
L'argent est resté sur la table, éparpillé comme les débris de ma vie, et je ne l'ai même pas regardé en passant devant pour monter dans ce qui était encore ce matin ma chambre conjugale.
Les murs sont tapissés de souvenirs qui se moquent de moi : la photo de notre mariage sur la commode, mes livres empilés sur la table de chevet, le parfum de Damien qui flotte encore dans l'air comme un fantôme.
Je me déplace dans cet espace familier avec la lenteur d'une somnambule, les gestes engourdis par le choc.
Mes mains tremblent en ouvrant la penderie, elles attrapent au hasard quelques robes, un pull, des sous-vêtements, tout cela jeté en boule dans une petite valise que j'avais apportée de chez moi, il y a trois ans, quand je croyais que l'amour pouvait tout sauver.
La pluie redouble contre les vitres, un déluge qui semble vouloir noyer la terre entière, et je m'arrête un instant, le front appuyé contre la fenêtre froide, à écouter le martèlement de l'eau sur le toit.
Dans mon ventre, une vie minuscule s'accroche, fragile et ignorée de tous sauf de moi.
C'est pour elle, pour lui, pour ce petit être qui ne m'a encore rien demandé, que je dois trouver la force de marcher.
Je ne prends pas les bijoux.
Je ne prends pas les cadeaux.
Je laisse tout derrière moi, sauf une petite boîte en fer blanc où je conserve une mèche de cheveux de ma mère, seule relique de mon enfance envolée.
Le reste n'est que du vent, du luxe emprunté qui ne m'a jamais appartenu, et en refermant la valise, je sens un calme étrange s'installer en moi, un calme qui ressemble au vide, à l'acceptation muette d'une condamnée qui monte à l'échafaud.
Damien est resté en bas, dans le salon, et je l'entends parler au téléphone, sa voix grave qui donne des ordres, qui organise sa nouvelle vie sans que je n'y aie plus aucune place.
Je descends l'escalier une dernière fois, ma valise à la main, et il ne se retourne même pas, absorbé par sa conversation comme si je n'étais déjà plus là, comme si je n'avais jamais existé autrement que dans la marge de son histoire.
La porte d'entrée est lourde, elle résiste un peu, puis elle s'ouvre sur la nuit et sur la pluie qui s'abat en rideaux glacés sur le perron de marbre.
Je n'ai pas de parapluie.
Je n'ai pas de voiture.
Je n'ai pas d'endroit où aller.
Le vent s'engouffre sous ma robe, me transperçant jusqu'aux os, tandis que je descends les marches une à une, sans me retourner.
La grille du parc est ouverte, je la franchis d'un pas mécanique, et la rue déserte s'étire devant moi, luisante de pluie, bordée de platanes qui gémissent sous la tempête.
Mes chaussures sont trempées en quelques secondes, mes cheveux plaqués sur mon crâne, et je marche, je marche sans savoir vers où, le cœur en miettes, le ventre noué par une crampe sourde qui me rappelle que je ne suis plus seule à porter cette douleur.
Les larmes coulent enfin, brûlantes, mêlées à la pluie qui fouette mon visage, et je ne cherche même pas à les retenir, parce qu'il n'y a plus personne pour les voir, plus personne pour s'en soucier.
Les lumières de la ville scintillent au loin, indifférentes et cruelles, et je me sens minuscule, perdue, une naufragée à la dérive dans un océan de bitume et de néons.
La valise pèse, elle frotte contre ma jambe à chaque pas, et je finis par m'arrêter sous un abribus, trempée jusqu'à la moelle, les dents qui claquent, pour reprendre mon souffle.
Je n'ai rien.
Je ne suis rien.
Une ex-femme jetée à la rue comme un déchet, enceinte d'un homme qui l'a reniée, sans un sou en poche, sans un toit pour la nuit.
Le désespoir me submerge avec une telle violence que je dois m'agripper à la barre métallique pour ne pas m'effondrer.
Mais au creux de mon ventre, quelque chose pulse, une chaleur minuscule, une présence qui me murmure que je ne suis pas tout à fait seule, que cette vie qui grandit mérite que je me batte.
Alors je ravale mes sanglots, je serre ma valise contre moi, et je repars sous la pluie, sans me retourner, sans un regard pour cette maison qui n'a jamais été la mienne.
Chapitre 6 ElenaLe kiosque à journaux se dresse au coin de la rue comme un monument de papier, et c'est en passant devant pour me rendre à mon troisième entretien de la matinée que je vois mon visage s'étaler en première page d'un magazine à scandale.Je m'arrête net, les jambes coupées, la respiration suspendue, et je fixe cette photo qui ne peut pas être moi, cette femme en larmes sous la pluie, les cheveux plaqués sur le crâne, la robe trempée qui colle à la peau, la valise à la main, le dos courbé comme celui d'une vieille femme qui aurait porté toute la misère du monde sur ses épaules. Le titre claque dans l'air froid du matin, en lettres capitales d'un jaune criard qui semblent hurler sur le papier glacé : « LA CHUTE DE MADAME CROSS : RÉPUDIÉE ET JETÉE À LA RUE ! »Mes doigts tremblent en saisissant le magazine, et je le tiens devant moi comme on tiendrait un serpent venimeux, incapable de détacher mon regard de cette image qui me renvoie à ma propre déchéance. La marchande de
Chapitre 5 ElenaMadame Courbet habitait autrefois l'appartement mitoyen du nôtre, au-dessus de la boulangerie, et elle était la seule à glisser des chocolats sous la porte les jours de fête, la seule à s'asseoir près de moi quand ma mère toussait trop fort et que mon père faisait les cent pas dans la cuisine.Quand je l'ai reconnue, hier soir, sous l'abribus où je m'étais effondrée, j'ai cru que la pluie et les larmes me faisaient délirer, mais c'était bien elle, courbée sous un parapluie troué, ses cheveux gris dégoulinant de pluie, qui rentrait de son travail de nuit au pressing du quartier.— Mon Dieu, Elena, c'est bien toi ? Mon Dieu, dans quel état es-tu, ma petite fille ?Elle m'a relevée, elle a passé son bras maigre autour de mes épaules, elle m'a traînée jusqu'à son immeuble délabré sans me poser de questions, parce que les vieilles dames qui ont connu la misère savent que les questions peuvent attendre, mais que le froid et la détresse n'attendent pas.L'appartement est un
Chapitre 4 ElenaJe suis née dans un appartement minuscule au-dessus d'une boulangerie, et les premières choses que mes yeux ont vues étaient la farine qui dansait dans les rais de lumière et les mains calleuses de ma mère qui pétrissaient la pâte avant l'aube.Mes parents n'avaient rien, ni fortune ni relations, mais ils avaient l'amour, cet amour simple et tenace qui transforme un foyer modeste en palais, et je n'ai jamais manqué de chaleur, même quand les fins de mois étaient maigres et que ma mère rapiéçait mes robes au lieu d'en acheter de nouvelles.Je me souviens de son parfum, un mélange de lavande et de levure, et de la façon dont elle me bordait le soir en me racontant des histoires de princesses qui n'attendaient pas de prince, des histoires de femmes qui se sauvaient toutes seules.Elle aurait dû m'apprendre à me méfier des contes de fées, mais elle est morte trop tôt, emportée par une maladie qui n'a laissé que des dettes et un silence assourdissant dans la petite boulan
Chapitre 3 DamienLa porte claque derrière elle avec un bruit mat qui résonne dans le hall, et je reste là, debout au milieu du salon, le téléphone à la main, sans même me souvenir de ce que je disais à ma mère il y a encore une seconde.Le silence retombe, lourd, étouffant, seulement troublé par le crépitement de la pluie contre les vitres.Je fixe la porte close avec une drôle de sensation au creux de la poitrine, comme une brûlure sourde que je ne veux pas nommer.Ma mère continue de parler dans l'écouteur, sa voix stridente qui commente les derniers préparatifs du mariage, qui énumère les invités, qui se réjouit de cette alliance avec les Devereux comme si elle venait de remporter une guerre.— Damien, tu m'écoutes ?Je sursaute, et je réponds d'un ton que j'essaie de rendre ferme.— Oui, mère. Pardonne-moi, j'étais distrait.— Je te disais que Camille a choisi les fleurs ce matin. Des roses blanches, un choix parfait, tout à fait digne de notre rang. Sa mère était ravie. Tout se
Chapitre 2 ElenaL'argent est resté sur la table, éparpillé comme les débris de ma vie, et je ne l'ai même pas regardé en passant devant pour monter dans ce qui était encore ce matin ma chambre conjugale.Les murs sont tapissés de souvenirs qui se moquent de moi : la photo de notre mariage sur la commode, mes livres empilés sur la table de chevet, le parfum de Damien qui flotte encore dans l'air comme un fantôme.Je me déplace dans cet espace familier avec la lenteur d'une somnambule, les gestes engourdis par le choc.Mes mains tremblent en ouvrant la penderie, elles attrapent au hasard quelques robes, un pull, des sous-vêtements, tout cela jeté en boule dans une petite valise que j'avais apportée de chez moi, il y a trois ans, quand je croyais que l'amour pouvait tout sauver.La pluie redouble contre les vitres, un déluge qui semble vouloir noyer la terre entière, et je m'arrête un instant, le front appuyé contre la fenêtre froide, à écouter le martèlement de l'eau sur le toit.Dans
Chapitre 1 ElenaJe tiens encore le petit bâtonnet entre mes doigts lorsque la salle de bains se met à tourner autour de moi, les murs de marbre blanc se diluant dans une brume de larmes que je ne sens même pas couler.Deux lignes roses.Deux lignes minuscules qui dansent devant mes yeux comme une promesse que je n'osais plus espérer après trois années de mariage, trois années à guetter chaque mois un signe qui ne venait jamais, à sécher en silence les déceptions que Damien ne remarquait même pas.Aujourd'hui, le destin m'a enfin entendue, et je reste là, debout sur le carrelage glacé, les jambes flageolantes, le cœur gonflé d'une joie si violente qu'elle en devient presque douleur.Ma main libre se pose sur mon ventre encore plat, et je murmure dans le silence ouaté de cette salle de bains trop grande pour une femme seule.— Tu es là, mon tout-petit, tu es enfin là.La villa est silencieuse, comme toujours lorsque Damien n'est pas encore rentré, et ce silence que je détestais hier e







