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Chapitre 1
Elena
Je tiens encore le petit bâtonnet entre mes doigts lorsque la salle de bains se met à tourner autour de moi, les murs de marbre blanc se diluant dans une brume de larmes que je ne sens même pas couler.
Deux lignes roses.
Deux lignes minuscules qui dansent devant mes yeux comme une promesse que je n'osais plus espérer après trois années de mariage, trois années à guetter chaque mois un signe qui ne venait jamais, à sécher en silence les déceptions que Damien ne remarquait même pas.
Aujourd'hui, le destin m'a enfin entendue, et je reste là, debout sur le carrelage glacé, les jambes flageolantes, le cœur gonflé d'une joie si violente qu'elle en devient presque douleur.
Ma main libre se pose sur mon ventre encore plat, et je murmure dans le silence ouaté de cette salle de bains trop grande pour une femme seule.
— Tu es là, mon tout-petit, tu es enfin là.
La villa est silencieuse, comme toujours lorsque Damien n'est pas encore rentré, et ce silence que je détestais hier encore me paraît aujourd'hui rempli d'une douceur nouvelle.
Je range le test dans la poche de mon peignoir, j'essuie mes yeux, je me regarde dans le miroir immense qui surplombe la double vasque.
Mes cheveux blonds sont défaits, mes joues sont rougies par l'émotion, et il me semble que mon visage a déjà changé, que quelque chose dans mon regard s'est ouvert, s'est éclairé.
Je vais être mère.
Cette pensée tourne en boucle dans ma tête comme une mélodie que je voudrais chanter à tue-tête, et je décide que ce soir, quand Damien franchira la porte, je lui annoncerai la nouvelle.
Il sera heureux, j'en suis certaine, parce que même s'il est parfois distant, même si ses journées sont dévorées par l'empire Cross, même si ses silences me pèsent plus que je ne l'avoue, il m'aime, il me l'a dit en m'épousant, et un enfant ne peut être qu'une bénédiction.
Les heures s'étirent, alanguies par l'attente, et je m'installe dans le salon, enroulée dans un plaid de cachemire, les yeux fixés sur la porte d'entrée.
La pluie crépite contre les baies vitrées, le vent fait frissonner les cyprès du jardin, et la lumière dorée des lampes dessine des ombres mouvantes sur les murs.
Je répète dans ma tête les mots que je vais prononcer, j'essaie d'imaginer son visage, son sourire, peut-être même un baiser, un vrai, de ceux qu'il me donnait autrefois, avant que le poids des affaires ne transforme notre mariage en une cohabitation polie.
Lorsque enfin le bruit sourd de sa voiture résonne dans l'allée, je me lève, le cœur battant, et je lisse ma robe d'un geste nerveux.
Il entre, grand, sombre, le visage marqué par la fatigue, sa cravate légèrement desserrée, et il pose sa mallette dans l'entrée sans me regarder.
— Damien, je dois te parler.
Ma voix se veut ferme, mais elle tremble un peu sur la fin.
Il relève la tête, ses yeux noirs se posent sur moi avec une expression que je ne sais pas déchiffrer, entre lassitude et agacement.
— Pas maintenant, Elena. Moi aussi, j'ai quelque chose à te dire.
Il s'avance dans le salon, et je reste debout près du canapé, les doigts crispés sur le tissu de ma robe, sentant déjà que l'atmosphère a changé, que l'air s'est alourdi d'une tension que je ne comprends pas.
— Assieds-toi.
Ce n'est pas une invitation, c'est un ordre, et je m'exécute machinalement, les jambes soudain molles.
Il ne s'assied pas. Il reste debout, adossé au chambranle de la porte, les bras croisés, et son regard se fait lointain, comme s'il cherchait les mots justes pour une sentence déjà écrite.
— Elena, je vais épouser Camille Devereux. Les alliances familiales l'exigent, l'empire en dépend. Tu dois comprendre.
Le monde s'arrête.
Les mots se plantent dans ma poitrine comme des éclats de verre, un à un, et je ne respire plus, je ne bouge plus, je reste là, pétrifiée sur ce canapé, les mains soudain glacées.
Ma bouche s'ouvre, mais aucun son n'en sort.
Le test de grossesse, dans la poche de mon peignoir que j'ai quitté en haut, me brûle à travers les murs, et les mots que j'avais préparés, les mots que je répétais depuis des heures, se dissolvent sur ma langue comme du sucre dans l'eau.
— Quoi ?
La question sort dans un souffle, presque inaudible, et il détourne les yeux, comme si ma douleur était une tache sur le tapis qu'il préférerait ne pas voir.
— Camille Devereux. Tu sais bien que l'union de nos deux familles est la seule solution pour sauver le groupe. Mon père l'avait planifiée avant de mourir, ma mère n'attend que cela, et toi... toi, tu n'es qu'une erreur que je dois corriger.
Une erreur.
Le mot claque dans l'air lourd du salon, et je le reçois en pleine face, cinglant comme une gifle, brûlant comme l'acide.
Pendant trois années entières, j'ai été une épouse effacée, une présence docile qui ne réclamait rien, et voilà que je deviens une erreur, un obstacle à balayer avant les noces.
Je voudrais parler, je voudrais lui crier qu'il y a une vie en moi, que cette vie est la sienne, que tout peut encore changer s'il veut bien ouvrir les yeux.
Mais les mots restent coincés dans ma gorge, prisonniers du choc, de l'humiliation, de ce regard froid qu'il pose sur moi comme sur une étrangère.
— Ne dis rien, Elena. Cela ne changerait rien.
Il sort une liasse de billets de sa poche intérieure, un geste mécanique, presque ennuyé, et il la jette sur la table basse, devant moi, comme on jette une aumône à une mendiante.
— Je te verserai une pension. Tu pourras vivre où tu voudras, mais tu dois quitter cette maison ce soir. Ce soir, Elena, je ne veux plus te voir ici demain matin.
Les coupures s'éparpillent sur le bois ciré, certaines glissent sur le tapis, et je les regarde sans comprendre, sans pouvoir détacher mes yeux de ces morceaux de papier qui sont le prix de mon humiliation.
Je ne les touche pas.
Je me lève, les jambes flageolantes, une main appuyée sur le ventre, et je le regarde une dernière fois, cet homme que j'ai aimé, que j'aime peut-être encore, et dont les yeux ne reflètent qu'un vide abyssal.
— Tu ne veux pas de moi.
Ce n'est pas une question, c'est un constat, le constat d'un naufrage dont je ne me relèverai peut-être jamais.
Il ne relève pas le mot, il ne perçoit pas le pluriel que j'ai glissé dans ma phrase comme un dernier signal de détresse.
Il ne voit rien, il n'entend rien, et son silence est pire que toutes les insultes.
Alors je tourne les talons et je monte l'escalier, une marche après l'autre, le cœur en charpie, pour rassembler mes affaires et quitter cette prison qui n'a jamais été un foyer.
Le secret de cette grossesse, ce secret que j'étais venue lui offrir
comme un trésor, je le garde pour moi, enfoui dans ma poitrine, et il partira avec moi dans la nuit.
Chapitre 102AlexanderLe soir est tombé sur la résidence, un soir doux et paisible, baigné par la lumière dorée des derniers rayons du soleil qui embrasent les jardins, les fontaines, les roses blanches, et je me tiens debout sur la terrasse, les mains posées sur la balustrade de pierre, le regard perdu sur l'horizon, le cœur plein d'une émotion si vaste, si profonde, si bouleversante que je ne sais pas comment l'exprimer, comment la contenir, comment la partager. Elena est à côté de moi, silencieuse, sa tête posée sur mon épaule, sa main dans la mienne, et je sens sa chaleur, sa présence, son amour, comme un baume sur toutes les blessures, comme une lumière sur toutes les ombres, comme une promesse que tout ira bien, que le pire est derrière nous, que l'avenir nous appartient. Les jours qui viennent de s'écouler ont &e
Chapitre 101Le ConseilLa salle du Conseil est baignée d'une lumière solennelle, les candélabres allumés, les tentures de velours tirées sur les fenêtres, et les membres du Conseil des Dix sont réunis autour de la longue table de chêne, leurs visages graves, leurs regards tournés vers moi, vers Elena qui se tient debout à ma droite, vers cette femme qui a traversé tant d'épreuves, tant de guerres, tant de trahisons, et qui s'apprête à prononcer le jugement, à rendre la justice, à sceller le destin de ceux qui ont failli, de ceux qui ont trahi, de ceux qui ont été piégés. L'atmosphère est chargée d'une tension palpable, d'une gravité presque religieuse, et je sens le poids de cet instant, de cette décision, de cette responsabilité qui pèse sur nos épaules, su
Chapitre 100ElenaLa cellule est un cube de béton gris, froid, nu, éclairé par un néon blafard qui bourdonne sans discontinuer, et je me tiens debout devant la porte de fer, le cœur battant, les mains crispées sur le châle de cachemire que j'ai jeté sur mes épaules, les yeux fixés sur cette silhouette assise sur la couchette, cette silhouette qui fut autrefois un homme puissant, redouté, intouchable, et qui n'est plus aujourd'hui qu'un prisonnier, un vaincu, un ennemi à ma merci. Alistair Ashford est là, menotté, le visage marqué par la fatigue, par la rage, par la défaite, et pourtant, malgré tout, malgré la cellule, malgré les menottes, malgré l'humiliation, il lève la tête à mon approche, il me regarde, et dans ses yeux pâles, dans ces yeux d'un bleu si clair qu'ils en paraiss
Chapitre 99Le piègeLa grande salle de réception de l'hôtel Kingsbury a été transformée en un théâtre d'ombres et de lumières, une scène solennelle où doit se jouer la dernière manche de cette guerre souterraine, la comédie de la reddition, la tragédie des Ashford, le triomphe de la dynastie Voss, et je me tiens debout derrière les lourdes tentures de velours qui masquent l'entrée secondaire, le cœur battant à tout rompre, les mains glacées, l'esprit tendu comme une corde de violon prête à se rompre. Elena est à côté de moi, resplendissante dans une robe de velours noir qui la fait paraître plus fragile, plus vulnérable, plus vaincue, et c'est exactement ce que nous voulons, exactement ce que les Ashford attendent, exactement ce qu'ils espèrent voir : une h&eac
Chapitre 98ElenaLa salle de commandement est plongée dans une pénombre studieuse, les écrans clignotant doucement, les cartes déployées sur la table massive, les visages de mes gardiens tournés vers moi comme des fleurs vers le soleil, et je me tiens debout au centre de cette ruche souterraine, les mains posées à plat sur le verre froid, le cœur battant avec une lenteur solennelle, l'esprit en ébullition, la peur et la détermination se livrant en moi un combat acharné dont je refuse de laisser paraître la moindre trace. Liam est en sécurité, loin, protégé par Marcus et Zero, et cette certitude, cette unique certitude, me donne la force de penser, de réfléchir, d'élaborer, de préparer le plan le plus audacieux, le plus risqué, le plus dangereux que j'aie jamais conçu. Les Ashford sont
Chapitre 97DamienLe parc de la résidence est baigné par la lumière pâle de cette fin d'après-midi, les ombres des grands chênes s'allongeant sur les pelouses, les roses blanches frissonnant dans la brise, et je me tiens debout près de la fontaine aux nymphes, le cœur battant, les mains moites, les yeux fixés sur la terrasse où Elena apparaît enfin, escortée par Dante et Victoria, son visage pâle, ses traits tirés par l'angoisse, par des nuits sans sommeil, par cette peur qui ne la quitte plus depuis que Liam est caché dans cette forteresse secrète, loin d'elle, loin de nous, loin de tout ce qui pourrait le protéger autant qu'elle voudrait le faire elle-même. Je me suis agenouillé, je ne sais pas pourquoi, peut-être par habitude, par soumission, par ce besoin viscéral de me faire pardonner, de me faire
Chapitre 6 ElenaLe kiosque à journaux se dresse au coin de la rue comme un monument de papier, et c'est en passant devant pour me rendre à mon troisième entretien de la matinée que je vois mon visage s'étaler en première page d'un magazine à scandale.Je m'arrête net, les jambes coupées, la respi
Chapitre 5 ElenaMadame Courbet habitait autrefois l'appartement mitoyen du nôtre, au-dessus de la boulangerie, et elle était la seule à glisser des chocolats sous la porte les jours de fête, la seule à s'asseoir près de moi quand ma mère toussait trop fort et que mon père faisait les cent pas dan
Chapitre 4 ElenaJe suis née dans un appartement minuscule au-dessus d'une boulangerie, et les premières choses que mes yeux ont vues étaient la farine qui dansait dans les rais de lumière et les mains calleuses de ma mère qui pétrissaient la pâte avant l'aube.Mes parents n'avaient rien, ni fortu
Chapitre 3 DamienLa porte claque derrière elle avec un bruit mat qui résonne dans le hall, et je reste là, debout au milieu du salon, le téléphone à la main, sans même me souvenir de ce que je disais à ma mère il y a encore une seconde.Le silence retombe, lourd, étouffant, seulement troublé par







